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Quel avenir pour le Yémen ?

Yemeni children playing near the slum where they live in central Sana'a
(IRIN contributor)

En 2014, les conflits politiques ont fait plus de 1 500 victimes au Yémen, soit le chiffre le plus élevé depuis les soulèvements de 2011 qui avaient fait environ 2 000 morts parmi les manifestants avant de mettre fin à une longue période de dictature.

Après les négociations pour le transfert du pouvoir au début de l’année 2012, le nombre annuel de morts a baissé pour atteindre environ 1 100 victimes, puis il a diminué de près de 50 pour cent encore en 2013 avec 600 victimes, d’après l’International Crisis Group (ICG).

La recrudescence de la violence en 2014 est liée à des conflits internes distincts, mais interdépendants, dont beaucoup se sont aggravés cette année-là. Les assassinats ont également fait naître de nouveaux doutes sur le succès de la transition politique dans l’Etat de la Mer rouge.

Qu’y a-t-il derrière la violence ?

En 2011, inspirés par les autres soulèvements arabes, les Yéménites sont descendus dans la rue pour demander la démission de leur président-dictateur, Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 1978.

En novembre 2011, après 10 mois de violences croissantes, M. Saleh a accepté de céder le pouvoir à son vice-président, Abd Rabo Mansour Hadi, à condition de bénéficier d’une immunité judiciaire totale. M. Hadi a ensuite remporté une élection dont il était le seul candidat.

Le gouvernement a immédiatement déployé des troupes au sol pour reprendre les territoires conquis par Ansar al-Chariah, un nouvel affilié d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), basé au Yémen, tandis que les Etats-Unis multipliaient les attaques de drones sans pilote contre les militants islamistes.

Un processus de dialogue national a ensuite été lancé pour permettre à toutes les parties de s’exprimer. Mais les discussions se sont enlisées, et la Conférence de dialogue national (CDN) organisée pour rédiger de nouveau un contrat social manqué était en butte à des difficultés. En janvier 2014, un accord prévoyant la rédaction d’une nouvelle constitution et une autonomie régionale a été toutefois conclu lors de la CDN.

Cependant, le chaos de 2011 a favorisé la création d’un vide sécuritaire dont de nombreux groupes armés ont bénéficié.

Deux groupes en particulier ont profité de l’effondrement de l’Etat. L’organisation AQPA, surtout active dans les provinces du sud et de l’est du pays, a gagné en influence, tandis que les rebelles houthis du Nord profitaient de l’opportunité pour prendre le contrôle de nouveaux territoires après leur retrait de la CDN.

Après l’augmentation du prix des carburants (une mesure controversée), des combattants houthis lourdement armés ont pris d’assaut Sanaa, la capitale, à la fin du mois de septembre, et ont assiégé les ministères clés et les locaux des médias. L’organisation sunnite AQPA, depuis longtemps hostiles aux Houthis - des chiites zaïdites – a réagi à ce coup de force avec violence. Des attaques visant des Houthis, notamment une série d’attentats à la voiture piégée et d’attentats-suicides, ont un peu plus déstabilisé le pays et fait de nombreuses victimes chez les Houthis.

Comment l’organisation AQPA a-t- elle gagné en influence ?

L’organisation AQPA a annoncé sa création en janvier 2009. Le Département d’Etat américain estime que l’organisation compterait de « quelques centaines de membres » à « presque un millier de membres », mais note qu’il est difficile de fournir des chiffres précis.

L’organisation a fait la une des médias internationaux en décembre, après que deux de leurs otages, le photojournaliste étasunien Luke Somers et l’enseignant sud-africain Pierre Korkie, ont été tués au cours d’une opération menée par les forces spéciales américaines pour les libérer.

Alors que les forces armées du Yémen s’efforcent de lutter contre les militants, les Etats-Unis utilisent des drones sans pilote pour cibler des membres d’AQPA au Yémen. L’exemple médiatisé des victimes civiles des drones a donné lieu à des controverses.

Mohammad Al Moayad est un journaliste d’investigation originaire de l’Hadramaout, une région devenue le centre de gravité d’AQPA. Il s’est spécialisé dans les enquêtes sur l’organisation.

Selon lui, l’influence croissante de l’organisation est en partie liée à son refus du compromis, ce qui lui a permis de gagner le respect de bon nombre de Yéménites. « Contrairement à ses prédécesseurs, AQPA et sa nouvelle génération de dirigeants ont bien réussi au Yémen grâce à leur intransigeance face au gouvernement », a-t-il dit. « AQPA n’a pas négocié avec M. Saleh et ne négocie pas avec M. Hadi. Cette discipline se reflète dans la détermination d’AQPA à frapper le sol américain, le royaume saoudien et toute entité associée au gouvernement yéménite ».

Les Houthis souhaitent-ils dominer le pays ?

Bon nombre de personnes pensent que la marche des Houthis sur Sanaa a profité à AQPA, car cela a permis à l’organisation de former de nouvelles alliances avec les tribus irritées par l’attitude des Houthis. Récemment, les Houthis ont pris le contrôle de la banque centrale du pays et des médias publics.

Cependant, Adam Baron, un chercheur invité au sein du Conseil européen des relations internationales (ECFR), a dit à IRIN qu’ils n’essayaient pas d’établir une domination totale sur l’Etat. « Les Houthis se montrent encore respectueux des institutions gouvernementales – quoi qu’en disent leurs opposants – ils montrent une volonté de travailler à l’intérieur de l’Etat plutôt que de le renverser complètement, mais il reste à savoir quelle est la part de rhétorique », a-t-il dit.

« Il est erroné de considérer [les Houthis et AQPA] comme les deux faces d’une même pièce », a-t-il dit. « En fin de compte, les Houthis sont un groupe traditionnel, et quelles que soient leurs relations supposées avec l’Iran, le fait est que les Houthis et leurs partisans sont animés par une dynamique interne. Il s’agit d’un groupe autochtone ancré dans les questions locales ».

Les avancées territoriales des Houthis chiites sur Sanaa ont également déplu à la majorité sunnite d’Arabie saoudite, un important soutien financier du Yémen, qui a suspendu le versement planifié d’une aide militaire d’un montant de 700 millions de dollars.

Comment la population vit-elle le conflit ?

Le Yémen est le pays le plus pauvre du Moyen-Orient ; il est classé 154ème (sur 187 pays) dans le Rapport sur le développement humain 2014.

D’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), près de 16 millions de Yéménites, dont huit millions d’enfants, auront besoin d’aide humanitaire en 2015.

Plus de 330 000 Yéménites ont été déplacés à l’intérieur du pays en raison de l’apparition de poches de conflit. Le pays accueille également environ 250 000 réfugiés : principalement originaires de la Somalie et de la Corne de l’Afrique, ils passent par le Yémen pour rejoindre l’Arabie saoudite.

Le docteur Abdulla Radman, le coordinateur médical adjoint de Médecins sans frontière (MSF), a dit, qu’outre la recrudescence de la violence, les docteurs avaient noté une augmentation des cas de traumatismes psychiques chez les Yéménites avec lesquels ils travaillent.

« Bon nombre de personnes ont quitté leur domicile pour s’installer dans un endroit plus sûr, mais ces endroits ne disposent souvent que d’infrastructures médiocres. En général, lorsque les personnes quittent leur domicile pour s’installer dans d’autres zones, elles ne se préparent pas pour le voyage, elles n’ont que les vêtements qu’elles portent sur elles et n’ont pas de nourriture », a-t-il dit.

« Elles ont souvent des difficultés à accéder aux établissements de santé, particulièrement si les combats se poursuivent... Certaines trouvent même refuge dans des grottes ».

Il a ajouté que, pendant les périodes de conflit, « les gens évitent de se rendre dans les établissements de santé même s’ils ne sont pas [déplacés] et qu’ils ne prennent pas part aux combats ».

Comment les problèmes de sécurité affectent-ils la fourniture de l’aide humanitaire ?

La complexe mosaïque des conflits au Yémen et la multiplicité des acteurs compliquent l’accès à l’aide humanitaire et les risques pour la sécurité des travailleurs humanitaires sont élevés.

Selon une étude de mai 2014 menée par Safer Yemen, qui offre des services de conseil en matière de sécurité à Sanaa, il y a eu une « augmentation importante des enlèvements » au cours de ces quatre dernières années, « en passant d’un seul incident en 2010 à 19 en 2013, chiffre le plus élevé enregistré en l’espace d’une année depuis que les enlèvements d’étrangers ont commencé au Yémen à la fin des années 1980 ».

L’étude a également noté que les auteurs et leurs motivations étaient auparavant classés dans trois catégories distinctes « tribale, politique et criminelle », mais elles sont devenues plus floues depuis la transition politique de 2011.

Les acteurs de la communauté internationale, notamment les travailleurs humanitaires, sont de plus en plus pris pour cible, car des rançons élevées sont versées. Siris Hartkorn, la responsable de l’analyse des risques de Safer Yemen, a dit IRIN : « Il était de plus en plus difficile d’anticiper, d’atténuer et de gérer les risques de sécurité ».

« Les normes sociales et traditionnelles qui servaient autrefois à protéger les ONG, entre autres acteurs de la société yéménite, disparaissent », a-t-elle dit.

La circulation de bon nombre d’organisations d’aide humanitaire a été restreinte en raison de l’augmentation des enlèvements et de l’incertitude.

Fernando Carvajal, spécialiste du Yémen et consultant pour des ONG à l’université d’Exeter, a dit que la plupart des organisations présentes dans le pays fonctionnaient « avec le personnel indispensable uniquement », ce qui n’était pas suffisant pour répondre à la crise.

« La plupart des principales organisations d’aide humanitaire ont commencé à retirer leur personnel étranger dès le début de l’année 2013 et depuis 2013, elles ont des plans de contingence pour les évacuations d’urgence à Sanaa, Taiz et Aden », a-t-il dit.

« Il n’est pas facile de travailler ici. Les menaces à la sécurité sont omniprésentes. Cela fait partie du boulot », a expliqué le directeur d’un organisme de secours axé sur l’aide aux PDIP dans la province de Hajjah, au nord-ouest du pays (il a souhaité conserver l’anonymat). « Il faut savoir s’adapter à des conditions changeantes pour mener à bien une mission humanitaire au Yémen », a-t-il dit. « On travaille où on peut, quand on peut ».

Pourtant, les travailleurs humanitaires continuent d’intervenir dans plusieurs régions, y compris les zones touchées par les violences. Marie-Claire Feghali, la porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Yémen, a dit que l’organisation avait pu améliorer l’accès l’année dernière grâce à une meilleure communication avec toutes les parties au conflit.

« Au cours de ces derniers mois, nous avons réussi à atteindre des zones auxquelles nous ne pouvions pas accéder pour de multiples raisons, comme la sécurité. Elle s’est considérablement améliorée l’année dernière grâce à la présence de longue date du CICR au Yémen [depuis 1962] et grâce à une meilleure connaissance et à une meilleure acceptation du CICR au sein de la population, de son mandat et de sa mission humanitaire dans les zones de conflit ».

Quelle est la prochaine étape pour le Yémen ?

Sans surprise, la détérioration de la situation sécuritaire et le retrait de l’aide saoudienne ne laissent que peu de perspectives d’amélioration économique ou politique pour l’année 2015. L’envoyé des Nations Unies au Yémen a prévenu que l’Etat ne sera peut-être plus en mesure de payer ses fonctionnaires d’ici quelques mois.

M. Baron de l’ECFR a résumé l’ampleur de la crise. « Il est difficile d’exagérer les défis économiques auxquels le Yémen est confronté : environ la moitié des Yéménites vivent en dessous du seuil de pauvreté et le gouvernement est au bord de la ruine financière...

« L’économie est en lambeaux, le gouvernement ne contrôle pas la plupart de ses frontières, et les élections législatives et présidentielles prévues semblent avoir été repoussées indéfiniment », a-t-il dit.

Il a ajouté que le gouvernement récemment formé avait montré une volonté de mettre fin à la corruption et de remédier aux insuffisances de la gouvernance, mais « en fin de compte, en l’état actuel des choses, les conditions qui ont entraîné le soulèvement du pays en 2011 n’ont été qu’exacerbées ».

ir/jd-lr/cb-mg/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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