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Inverser le récit : Comment le Malawi me fait comprendre que je ne suis plus à ma place ici, et les autres réfugiés non plus

‘C’est comme s’ils s’étaient préparés à nous traiter de cette manière.’

A black and white illustration showing a character sewing up a question mark on their chest. Ramiro Zardoya/Cartoon Movement

En mai, des centaines de réfugiés ont été pris dans une rafle à Lilongwe, la capitale du Malawi, et envoyés de force dans le camp de réfugiés de Dzaleka, à une quarantaine de kilomètres de la ville. J’habite dans ce camp depuis plus de 20 ans, et jamais auparavant je n’avais jamais vu un tel désespoir chez de nouveaux arrivants.

La seule perspective qu’ont ces gens, c’est de repartir à zéro, dans un endroit qui dispose de maigres ressources, où il y a peu de possibilités d’aller de l’avant. Le soutien qu’apporte la communauté internationale est aussi notablement insuffisant.

Le camp a été conçu pour héberger une dizaine de milliers de personnes qui ont fui les violences lors des génocides au Rwanda et au Burundi dans les années 1990. Plus de 50 000 personnes y vivent maintenant, dont un grand nombre de réfugiés congolais. Le manque de médicaments, d’eau et de sanitaires était déjà prégnant avant leur arrivée. Ce transfert forcé de centaines de réfugiés, qui subvenaient jusque-là à leurs besoins, qui étaient productifs, ne fait qu’aggraver la situation. La peur gagne les réfugiés qui se demandent ce qui pourrait maintenant leur arriver. 

J’avais entendu parler à la radio de l’ordre donné par le gouvernement, qui intimait à tous les réfugiés de retourner à Dzaleka, le seul camp de réfugiés permanent du pays. Mais je ne pensais pas qu’il serait effectivement appliqué. Des messages similaires avaient déjà été diffusés par le passé, sans conséquence. 

En vertu de la loi en vigueur au Malawi, les réfugiés sont tenus de résider dans le camp. Mais environ 8 000 réfugiés habitaient à Lilongwe et dans d’autres régions du pays, après avoir reçu des autorisations spéciales du gouvernement. Ils étaient parfaitement intégrés — beaucoup d’entre eux ont appris les langues locales — et ils contribuaient activement à l’économie en travaillant dans le secteur agricole ou en pratiquant le commerce d’arachides, de maïs et d’huile, ou bien en gérant des magasins qui vendaient des biscuits, du savon, des beignets et autres friandises, ainsi que des boissons non alcoolisées. 

Ces gens ont été dépouillés de tout. J’ai vu un grand nombre des réfugiés qui ont été forcés à quitter leur domicile, dormir à l’extérieur à cause de la pénurie de logements convenables. En général, les habitations à Dzaleka sont des structures provisoires, faites de bâches en plastique, de pisé et de toits de chaume, même si le camp existe depuis une trentaine d’années. 

Certains des nouveaux arrivants passent la nuit dans des maisons abandonnées, dont les murs semblent prêts à s’effondrer, sans portes, ni fenêtres ou toits. D’autres ont pu être logés un certain temps chez des amis ou de la famille. Ils ont passé de nombreux jours séparés de leur famille et de leurs enfants.

Déshumanisation et peur

J’ai rendu visite à l’une des familles obligées de quitter leur domicile, à un point de transit de Dzaleka, mis en place pour les héberger à leur arrivée. Mais cet abri était déjà plein, et certains dormaient dehors ou dans leur voiture. Les gens avec qui je me suis entretenu m’ont dit qu’ils avaient eu le cœur brisé par la manière dont les soldats malawites les ont traités, qu’ils avaient été déshumanisés et insultés.

« C’est comme s’ils s’étaient préparés à nous traiter de cette manière, m’a dit un homme originaire du Rwanda. Ils nous ont insultés, mon épouse et moi, quand nous les avons exhortés à revenir à la raison, en leur demandant plus de considération, parce qu’ils n’avaient aucune raison de faire preuve d’hostilité à notre égard. Ils m’ont poussé violemment et ont aussi eu la main lourde avec mes deux fils. »

L’homme a ajouté que les soldats étaient entrés dans son magasin, avaient volé l’argent de la caisse et s’étaient servis en boissons non alcoolisées. « Je me souviens exactement de ce qu’ils nous ont dit, à ma femme et à moi, après nous avoir fait monter dans le camion. « Vous devez retourner dans votre pays ; ce n’est que le début », a-t-il ensuite déclaré. 

Aujourd’hui, tous vivent à Dzaleka, dans le dénuement le plus complet. Ils ont dû laisser tout ce qu’ils possédaient à Lilongwe. L’homme se demande comment il va pouvoir nourrir sa famille et envoyer ses enfants à l’école.  

Beaucoup de réfugiés burundais avec lesquels je me suis entretenu m’ont dit craindre d’être obligés de retourner au Burundi. Les gens ont une peur viscérale de rentrer au pays. Ils pensent qu’ils risquent d’être tués ou de disparaître. Selon la rumeur, c’est ce qui est arrivé à d’autres qui sont repartis. Ces craintes sont aussi alimentées par le fait que les habitants de Dzaleka ne savent pas ce que sont devenus un grand nombre de ceux qui sont retournés dans leur pays. Ils n’ont plus de leurs nouvelles et ne parviennent pas à les trouver sur les réseaux sociaux. C’est comme s’ils s’étaient volatilisés sans laisser de traces. Les gens originaires du Rwanda ont les mêmes appréhensions.

‘Les réfugiés ne se sentent plus en sécurité’

J’ai passé presque toute ma vie au Malawi. J’ai forgé des liens profonds et me suis fait des amis au sein de la communauté des réfugiés et dans la population locale. Ces liens sont maintenant si forts que nous sommes comme des frères et sœurs. Je parle couramment la langue locale, à tel point que vous ne vous douteriez jamais que je suis réfugié si vous ne connaissiez pas mon parcours. Les interactions et les échanges culturels avec les Malawites font que j’ai le sentiment très fort d’avoir ma place ici.  

J’ai aussi vu des Malawites travailler pour des réfugiés plus aisés et, grâce à ces interactions, nous avons partagé nos cultures et nos langues. Certains Malawites ont même appris les langues des réfugiés, comme le kinyarwanda, le swahili et le kirundi. Tout cela a contribué à un sentiment d’unité et de compréhension mutuelle. 

Encore une fois, nous en sommes à attendre des solutions sans avoir notre mot à dire.

Toutefois, vu les récents événements et les circonstances actuelles, je dois admettre que ce sentiment d’appartenance a été fortement ébranlé. J’ai l’impression de ne plus être à ma place ici.

Même dans le camp, les réfugiés ne se sentent plus en sécurité. Je crois vraiment qu’il va arriver quelque chose. Peut-être que le camp va être transféré dans une autre région du pays, plus loin de la capitale. Ou bien nous serons peut-être obligés de retourner au Rwanda ou au Burundi.

Encore une fois, nous en sommes à attendre des solutions sans avoir notre mot à dire : la perspective de pouvoir nous intégrer en toute légalité dans la société malawite semble plus éloignée que jamais ; retourner dans nos pays paraît toujours trop dangereux ; et la possibilité d’être réinstallés dans un pays tiers, où nous pourrions vivre dignement, reste une chimère. 

Edité par Eric Reidy 

Traduction de Béatrice Murail

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