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Sur la piste des passeurs

After jumping the border between Zimbabwe and South Africa, illegal migrants climb into a waiting vehicle that will transport them to the nearby town of Musina
After jumping the border between Zimbabwe and South Africa, illegal migrants climb into a waiting vehicle that will transport them to the nearby town of Musina (Mujahid Safodien/IRIN)

Lorsque des cadavres de migrants sont découverts dans le désert, en mer ou dans des camions porte-containers dépourvus d’air, le discours officiel s’accompagne souvent d’un appel à l’action contre les passeurs. Ainsi, suite à la mort par noyade de plus de 300 migrants qui tentaient de traverser la Méditerranée, la ministre italienne pour l’Intégration Cécile Kyenge a déclaré : « Derrière ces tragédies se cachent des trafiquants d’êtres humains qui s’enrichissent sur le dos de personnes qui fuient la guerre et la faim », en appelant au renforcement des patrouilles visant les passeurs.

Les déclarations du type de celle de Mme Kyenge reflètent l’idée largement répandue que les termes « trafiquant d’êtres humains » et « passeur » sont employables de façon interchangeable pour qualifier d’obscurs réseaux criminels s’attaquant à d’innocentes victimes en proie au désespoir. Les quelques chercheurs qui se sont intéressés au trafic illicite de migrants à l’échelle mondiale affirment que la réalité est souvent moins malveillante et plus complexe.

Tout d’abord, les passeurs – contrairement aux trafiquants – fournissent un service que les migrants contractent de leur plein gré. Selon la définition du Protocole contre le trafic illicite de migrants, qui fait partie de la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale, le trafic illicite de migrants désigne le fait d’assurer l’entrée illégale de personnes dans un État partie afin d’en tirer « un avantage financier ou autre avantage matériel ».

La demande pour de tels services a augmenté en réponse au phénomène mondial de durcissement des frontières, observable depuis 10 ou 15 ans, qui complique la tâche aux aspirants migrants et demandeurs d’asile désireux d’entrer illégalement dans un pays.

Dans une déclaration publiée à l’occasion de la journée internationale des migrants (18 décembre), l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a pointé du doigt « le lien direct entre des contrôles frontaliers plus stricts et l’augmentation du trafic illicite de migrants », qui est décrit comme une activité rapportant 35 milliards de dollars US par an.

En rappelant qu’au moins 2 360 migrants ont péri en cherchant à traverser clandestinement des frontières en 2013 – l’année la plus mortelle jamais connue – l’OIM a suggéré que « le nombre de décès de migrants tombés entre les mains de trafiquants et de passeurs continuera d’augmenter » si la communauté internationale ne s’attaque pas aux causes de la migration irrégulière.

Les passeurs jouent-ils le rôle de protecteurs ?

Gabriella Sanchez, une anthropologue sociale et culturelle qui a étudié le trafic illicite de migrants dans un certain nombre de pays, conteste l’idée que les migrants faisant appel à des passeurs courraient un plus grand risque. « La plupart des personnes qui meurent en traversant des frontières sont celles qui le font par leurs propres moyens », a-t-elle confié à IRIN par téléphone depuis le Border Crossing Observatory, le centre de recherche de l’université Monash, à Melbourne. « La plupart meurent en raison de leur exposition aux éléments, pas à cause de la violence ».

Mme Sanchez affirme que les migrants considèrent les passeurs comme « un mécanisme de protection » capable d’augmenter leurs chances de traverser une frontière avec succès. « Bien sûr il existe un certain risque, mais les gens calculent leur risque. […] Les migrants et les réfugiés ne sont pas ignorants ou crédules ».

Le niveau de risque auquel sont exposés les migrants dépend souvent de leurs moyens financiers. Ceux qui ont les moyens de s’acheter des billets d’avion, un faux passeport et de faux visas et de soudoyer les douaniers et les agents des services d’immigration ont bien plus de chances d’atteindre leur destination sans encombre. Les migrants qui empruntent des routes maritimes et terrestres plus longues, en voyageant successivement avec différents passeurs qui entretiennent ou non des liens entre eux – ce que l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) appelle une formule « au coup par coup » - risquent davantage d’être abandonnés en route ou de subir de mauvais traitements.

Plus d’abus de la part des passeurs

Les itinéraires partant d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique de l’Est vers l’Europe, et de la Corne de l’Afrique vers le Moyen-Orient, caractérisés par la périlleuse traversée de mers et de déserts, sont encore plus dangereux depuis quelques années. Les passeurs ont pris l’habitude d’extorquer aux migrants des sommes supérieures à celle convenue, bien souvent en les retenant captifs sur le chemin ou même à destination, et en les forçant à appeler leurs familles pour réclamer de l’argent sous la menace de la torture. Le signalement de tels abus, qui brouillent la frontière entre trafic illicite de migrants et traite des personnes, provient du Soudan, du Yémen, du désert du Sinaï
en Égypte et de Libye.

« Nous sommes face à une situation inédite », a dit Yitna Getachew, un spécialiste du sujet travaillant pour le bureau régional de l’OIM pour l’Afrique de l’Est et du Sud, à Pretoria. « Jusqu’à récemment, on ne voyait pas de passeurs abuser des migrants. C’est leur commerce et ils doivent penser à leur réputation ».

Christopher Horwood, coordinateur du Regional Mixed Migration Secretariat (Secrétariat régional sur la migration mixte, RMMS) à qui l’on doit la publication d’un rapport en juin 2013 sur le trafic illicite de migrants entre la Corne de l’Afrique et le Yémen, avance que l’importance du flux de migrants en provenance d’Érythrée et d’Éthiopie a fait grimper la demande pour les services de passeur, avec la tentation d’extorquer des sommes encore plus importantes. « Dans le cas des Éthiopiens et des Érythréens, les sommes sont telles qu’elles sont devenues irrésistibles », a-t-il dit à IRIN.

Les migrants soumis aux niveaux de violence les plus élevés sont ceux qui voyagent « sans référence de passeurs », a dit Mme Sanchez. « La plupart des migrants voyagent avec des passeurs qu’ils connaissent et qu’on leur a recommandés ».

Cependant sur les longs itinéraires « au coup par coup », comme ceux allant d’Érythrée en Israël ou de Somalie en Afrique du Sud, les migrants ne connaissaient généralement que le passeur qui les accompagnera pour la première étape de leur voyage. Puis ils parcourent parfois seuls une partie du chemin ou sont ballottés d’un passeur à un autre, selon ce que M. Horwood qualifie de « chaînes informelles » ou d’« alliances informelles », qui diffèrent des réseaux autrement plus organisés propres à la traite d’êtres humains.

Obstacles aux poursuites judiciaires

L’ampleur du phénomène d’abus de la part des passeurs, même dans les zones les plus notoirement dangereuses, reste indéterminée. « La plupart des histoires que l’on entend sont celles de personnes qui ont eu une mauvaise expérience avec un passeur. On entend rarement les histoires de celles qui n’ont pas connu de problème », a dit Mme Sanchez, qui soutient que la plupart des migrants ne sont pas maltraités par leurs passeurs.

Les victimes d’abus le dénoncent rarement, surtout lorsqu’ils sont parvenus à destination et souhaitent éviter les autorités. L’absence de plaintes officielles de la part des migrants rend difficile la poursuite des passeurs, qui peuvent être difficiles à identifier.

« Contrairement à la traite d’êtres humains, le trafic illicite de migrants n’est pas le fait de professionnels, mais de personnes qui ont un autre travail. Ce ne sont pas des criminels par excellence, simplement des personnes qui cherchent à arrondir leurs fins de mois », a dit Khalid Koser, directeur adjoint du Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP), qui a mené des recherches poussées sur le sujet.

« Il n’existe pas de profil type du passeur », convient Mme Sanchez. « Les passeurs que j’ai interrogés en Arizona [non loin de la frontière américaine avec le Mexique] étaient des adolescents qui guidaient des migrants à travers le désert. […] Il y avait une mère célibataire de trois enfants qui hébergeait des migrants pour la nuit et des grand-mères qui les nourrissaient ». Il arrive également que les migrants soient mis à contribution, en cuisinant pour un refuge, en pilotant un bateau ou en conduisant un véhicule en échange d’une ristourne. Ce qui conduit parfois à leur arrestation pour trafic illicite de migrants.

Criminalisation des migrants

« Déterminer qui est un passeur peut s’avérer compliqué. Nous croyons que le trafic illicite de migrants est quelque chose de plus en plus organisé et structuré, mais ce que nous observons en réalité c’est la manière dont le risque est reporté sur les migrants et les réfugiés », a dit Mme Sanchez. « La plupart des personnes poursuivies pour trafic illicite de migrants sont eux-mêmes des migrants ».

Même les pays signataires du Protocole contre le trafic illicite de migrants ne sont pas dotés d’une réglementation spécifique visant ce trafic. Samantha Mundeta, conseillère juridique auprès du bureau sud-africain de l’ONUDC, a remarqué que la plupart des pays de sa région comptent sur des lois qui « ont tendance à ne pas remonter à l’origine du crime [le trafic illicite de migrants] et des gens qui le perpétuent », et qui sont plus souvent utilisées pour criminaliser les migrants.

« Personne ne s’en prend aux passeurs, tout tourne autour de l’entrée illégale des migrants », convient M. Getachew de l’OIM, qui dit que le manque de capacités et de ressources des autorités locales chargées de faire appliquer la loi a également entravé les efforts d’investigation concernant le trafic illicite de migrants.

L’ONUDC a mis en place un système de signalement volontaire en Asie qui permet aux pays de la région de collecter et de partager des données relatives aux réseaux et aux tendances du trafic illicite de migrants. Il n’existe aucun dispositif de ce type en Afrique de l’Est et de l’Ouest et « la coordination est faible sur ces thèmes au niveau régional », a dit Mme Mundeta.

La corruption, présente à presque tous les stades du trafic de migrants, constitue un autre obstacle de taille. Dans un rapport publié récemment par l’ONUDC, les auteurs notent que « le trafic illicite de migrants ne pourrait exister à l’échelle où on le trouve souvent sans la connivence entre fonctionnaires véreux et criminels ».

Les passeurs sont généralement capables de se sortir d’affaire avec des pots-de-vin, et entre la corruption et les peines légères infligées aux rares passeurs poursuivis en justice, le trafic est devenu « une activité très attrayante » pour les criminels, a commenté M. Horwood.

Autoriser la mobilité

Différents chercheurs interrogés par IRIN ont suggéré que le moyen dissuasif le plus efficace contre le trafic illicite de migrants serait une réduction des contrôles aux frontières, rien de moins. « Les pays ont tendance à se focaliser sur la sécurité aux frontières, et ça n’a pas l’air de fonctionner », a dit M. Koser. « La conséquence fortuite des politiques d’immigration plus strictes est d’encourager la migration illégale ».

En Afrique de l’Ouest, où un protocole sur la liberté de circulation autorise les ressortissants d’un État membre à voyager dans la région dans visa, les passeurs ont peu de travail. « Le trafic de migrants n’a pas lieu d’être sans restrictions », a dit M. Horwood.

« Nous devons nous intéresser aux visas et aux passeports, nous ne devons pas aller dans le sens de plus de criminalisation et de moyens dissuasifs », a dit Mme Sanchez. « Nous devons réfléchir à des mécanismes qui faciliteraient la mobilité ».

Cependant, les sensibilités politiques qui alimentent le débat sur la migration illégale à l’échelle planétaire rendent improbables l’introduction de tels mécanismes dans un futur proche. Tant que l’opinion publique restera hostile à l’immigration, les gouvernements continueront de compliquer les procédures d’entrée légale dans leur pays, perpétuant de fait la demande pour les passeurs.

ks/he- xq/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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