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Déplacements et traumatismes dans le nord du Yémen

Anti-government protesters, Day of Rage, Sana'a, Yemen
Anti-government protesters, Day of Rage, Sana'a, Yemen (Obinna Anyadike/IRIN)

Les paysages du nord du Yémen sont encore marqués par une décennie de conflit interne : devantures de magasins criblées de balles, maisons bombardées, villages abandonnés.

Les nombreux points de contrôle gérés par l’armée, les milices locales ou les combattants de la rébellion houthiste - un groupe chiite (zaïdite) dans un pays à majorité sunnite - ralentissent les déplacements sur les routes du gouvernorat de Saada, le long de la frontière avec l’Arabie saoudite.

D’autres cicatrices, moins visibles, apparaissent dans les camps et les logements surpeuplés qui abritent au moins 300 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP). Bon nombre d’elles se plaignent de cauchemars, de crises de panique, d’abattement et d’autres troubles psychologiques débilitants liés au conflit, dit Basel Mousa, qui travaille pour l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés à Haradh, non loin de la frontière.

« J’ai remarqué une tendance particulièrement inquiétante chez les enfants issus de familles de PDIP qui expriment leurs traumatismes non traités dans l’agressivité ».

Suite aux manifestations du Printemps arabe en 2011, le paysage politique et militaire du nord du Yémen a évolué, mais les conditions de vie des PDIP ne se sont pas améliorées. La majorité des PDIP ne sont pas rentrées chez elles en raison de la destruction d’une grande partie des infrastructures physiques et sociales de la région, et de la poursuite des violences religieuses et tribales.

Les déplacés de la capitale

À Sana'a, la capitale du pays, l’Agence adventiste pour le développement et l’aide humanitaire (Adventist Development and Relief Agency, ADRA) vient en aide à environ 15 000 PDIP installés dans les banlieues pauvres de la capitale. Un grand nombre d’entre elles ont des besoins spéciaux.

Mohammad*, 43 ans, sa femme et leurs cinq enfants ont fui le district d’Harf Sufyan, localisé dans le gouvernorat d’Amran, au nord de Sana'a, après qu’un bombardement aérien a détruit leur logement et tué plusieurs membres de leur famille durant la sixième guerre de Saada en 2010.

Mohammad a été dirigé vers l’hôpital psychiatrique al-Amel de Sana'a par l’ADRA. Marqué par les expériences traumatisantes qu’il a vécues pendant le conflit, il a appris qu’il souffrait de dépression et d’un trouble obsessionnel compulsif.

« Lorsqu’il est arrivé [à Saana], il était convaincu que tout le monde l’espionnait », a expliqué le conseiller psycho-social de l’ADRA (il a demandé à garder l’anonymat) qui suit Mohammad.

« Aujourd’hui, il va mieux, car la situation se stabilise à Saana, mais il se sent exclu. Les Sana’ani ont déjà du mal à trouver un emploi à Saana. Personne ne veut l’embaucher, parce qu’il vient de Saada », a-t-il dit.

Mohammad gagne un peu d’argent en vendant une partie des rations alimentaires distribuées à sa famille dans le cadre d’un programme géré par le PAM (Programme alimentaire mondial) et le Secours islamique. Il n’a pas gagné suffisamment d’argent pour payer les frais hospitaliers liés au traitement de ses blessures à l’arrière de la tête, qui ont été causées par des éclats d’obus lors d’une explosion à Harf Sufyan, et au traitement de sa fille de dix ans, qui souffre de lourds handicaps physiques et mentaux, notamment d’épilepsie.

« Il n’a pas les 50 rials [0,25 dollars] nécessaires pour faire le trajet en bus jusqu’à l’hôpital, alors il n’y va plus », a dit son conseiller psycho-social. « Ce chef de famille qui n’a pas les moyens de faire vivre sa famille voit les pressions de la vie s’accumuler ».

Quand on l’interroge sur son avenir, Mohammad dit : « Si les choses s’améliorent, nous retournerons à Harf Sufyan. Mais les houthistes ont posé leurs conditions au dialogue national. Je ne suis pas optimiste ».

Bon nombre de Yéménites espèrent que la conférence du dialogue national, qui a débuté à la mi-mars, permettra de résoudre les questions qui créent le plus de divisions, y compris le séparatisme du Sud ou le retour de la paix et de la stabilité dans le Nord.

Entre 2004 et 2010, le régime autocratique de l’ancien président yéménite Ali Abdullah Saleh, installé à Saana, s’est battu contre les rebelles houthistes à l’intérieur et à l’extérieur du gouvernorat fertile de Saada.

Loin d’enrayer ou d’affaiblir le pouvoir de la rébellion houthiste, les six guerres consécutives ont lancé les manifestations tumultueuses du Printemps arabe de 2011 qui ont précipité le renversement du régime au pouvoir.
Les rebelles houthistes ont renforcé leur contrôle sur leur enclave isolée du nord du pays et se sont implantés dans les villes de Saana et Taiz dans le sud du pays.

« Avant la révolution, personne n’aurait dit publiquement son soutien aux houthistes. Aujourd’hui, l’influence des houthistes se fait sentir partout », a dit un travailleur humanitaire local de Saana.

La famille de Mme Amel

Mme Amel*, une veuve de 40 ans, et ses cinq enfants ont quitté leur domicile situé dans le district central d’al-Safra, à Saada, après que le père de famille a été tué par un coup de feu alors qu’il cultivait ses terres pendant la sixième guerre de Saada.

Mme Amel, qui n’a aucune qualification professionnelle, a commencé à collecter des bouteilles en plastique pour les revendre. Pour chaque sac de jute plein, elle gagne environ 200 rials (1 dollar).

Pendant presque quatre ans, sa famille de six personnes a vécu dans un abri en parpaing d’une seule pièce sans fenêtre. Le sol sale de leur abri est inondé par les tempêtes de pluie et leurs affaires sont trempées.

Haloud, la fille adolescente de Mme Amel, a subi de graves traumatismes liés au conflit. « Il y avait tout le temps des raids aériens. Haloud a vu beaucoup de morts », a dit à IRIN Mme Amel. « Elle mange peu, dort peu, et il lui arrive de sortir dans la rue en pleurant et en criant ».

Haloud a été adressée à un psychiatre de l’hôpital al-Amel par l’ADRA. Elle a appris qu’elle souffrait d’un « retard mental » et d’épilepsie. Mme Amel n’a parfois pas l’argent nécessaire pour acheter les médicaments prescrits à Haloud.

« Chaque jour, je me bats pour mes filles, pour qu’elles puissent étudier et rester à l’école », a dit Mme Amel, en levant ses mains au ciel.

Le fils de Mme Amel, le plus âgé de ses quatre enfants, refuse d’aller à l’école. « Il préfère rester dans la rue avec ses amis à cause de la guerre et de la situation sociale. Il dit qu’il se tuera un jour ».

Mme Amel dit que sa situation s’est améliorée, car elle a l’argent nécessaire pour acheter les médicaments prescrits à Haloud de manière plus régulière.

Interrogé sur la possibilité de retourner à Saada, Mme Amel a dit : « Cela n’est pas possible. Que va-t-on retrouver ? La seule solution, c’est de rester ici et de survivre. Je me battrai jusqu’au bout pour elles », a-t-elle dit en montrant ses filles.

Des ressources limitées

Si le nombre global de PDIP a baissé de plus de 100 000 depuis 2011 – à l’époque, environ 463 000 personnes cherchaient un refuge temporaire dans le pays - les progrès ont été inégaux et les flux de ressources inadaptés.

L’été dernier, l’armée a expulsé des groupes d’Al-Qaida du gouvernorat d’Abyan et des gouvernorats voisins du Sud, ce qui a permis le retour de 143 187 réfugiés ; dans le Nord, seuls 36 845 PDIP sont revenus à Saada.

« Il y avait tout le temps des raids aériens. Haloud a vu beaucoup de morts. Elle mange peu, dort peu, et il lui arrive de sortir dans la rue en pleurant et en criant…Chaque jour, je me bats pour mes filles, pour qu’elles puissent étudier et rester à l’école »

 

La majorité des 250 000 personnes déplacées par le conflit dans le nord du pays se trouvent dans les gouvernorats de Saada et Hajjah.

Malgré l’ampleur des besoins humanitaires au Yémen, les sommes allouées par les bailleurs de fonds sont loin d’être suffisantes, notamment à cause des besoins enregistrés ailleurs dans la région depuis le début de la crise syrienne. Un appel consolidé a été lancé cette année pour un montant de 716 millions de dollars, mais seulement 196 millions de dollars ont été reçus pour l’instant (27,3 pour cent).

Une baisse des demandes liées à des problèmes de santé mentale a été observée. Abdullah Salem de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), co-président du groupe de responsabilité sectorielle Santé de Haradh (gouvernorat de Hajjah, nord-ouest du Yémen), indique que depuis le lancement d’un programme de santé mentale en 2010, après la signature d’un cessez-le-feu qui a mis un terme à la sixième guerre de Saada, le nombre global de patients est passé de 450 environ par mois à 120-100.

« La situation s’est améliorée », a dit M. Salem, « grâce à la coordination des organisations qui offrent un soutien psycho-social et mental ».

« Beaucoup de personnes viennent à la clinique simplement pour parler à quelqu’un, ce qui se révèle salutaire », ajoute M. Mousa.

Les responsables de la santé indiquent toutefois que des milliers de PDIP ont encore besoin de soins de santé mentale.

Le manque de financement et l’absence de stratégie claire pour le développement d’une solution durable sont les principales raisons pour lesquelles la crise des PDIP se « prolonge » dans le Nord, selon M. Mousa.

« De manière générale, il n’y a pas de possibilités économiques. Nous avons besoin de capacités et de projets de construction du soutien, d’activités de réintégration, d’aide pour la reconstruction des biens et d’initiatives locales, par exemple, pour aider les agriculteurs à obtenir les semences et les outils qu’ils ont perdus pendant les guerres », a-t-il dit.

Il faudra une plus grande stabilité politique pour que les fonds supplémentaires et la stratégie humanitaire globale et intégrée produisent des solutions durables.

Tant que les négociations entamées dans le cadre du dialogue national ne seront pas conclues, la politique mise en œuvre par le gouvernement devra s’axer sur le retour des déplacés dans le Nord, même si bon nombre d’entre eux sont loin d’être prêts à rentrer.

*nom d’emprunt

cc/jj/cb-mg/amz
 

 


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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