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Aux avant-postes de la « forteresse européenne »

Boats loaded with migrants that are intercepted by the Lesvos Coast Guard are taken to the port in Mytilene, the island's main town, where they are fingerprinted and registered before being turned over to police
(Kristy Siegfried/IRIN)

Il y a quelques mois, la frontière longue de 200 km qui sépare la Grèce de la Turquie était la plus grande faille dans l’enceinte de la « forteresse européenne ». C’était le point d’entrée dans l’Union européenne (UE) de la majorité des migrants sans papiers.

Des centaines de personnes se rassemblaient chaque nuit sur les rives du fleuve Évros, qui sépare les deux pays, pour être entassées sur des canots pneumatiques par des passeurs qui les poussaient sur l’eau. Lorsqu’ils atteignaient l’autre rive, ils étaient en Europe. Selon Georgios Salamagas, chef de la direction de la police d’Orestiada, une ville de la région grecque d’Évros, entre début 2010 et août 2012, au moins 87 000 migrants y sont parvenus.

« Depuis 2010, notre région avait un problème avec l’immigration clandestine », a-t-il dit à IRIN. « Les chiffres étaient astronomiques [...] Nous vivions dans une situation de crise humanitaire permanente. »

Colmater la brèche

Après avoir traversé la rivière, les migrants se présentaient généralement au poste de police le plus proche. Ils y étaient enregistrés de manière expéditive et se voyaient délivrer un document qui leur donnait 30 jours pour quitter le pays. Puis on les laissait poursuivre leur route.

Nombre d’entre eux finissaient par embarquer clandestinement sur des bateaux en direction de l’Italie ou payaient des passeurs pour les aider à atteindre d’autres destinations en Europe. Les moins chanceux et les moins riches finissaient dans les rues d’Athènes ou d’autres villes grecques, où l’Aube dorée, un parti d’extrême droite de plus en plus populaire, les tient pour responsables d’une multitude de maux, allant de la crise financière à la hausse de la criminalité.

Début août, sous la pression croissante de la population grecque et de l’UE, le gouvernement a lancé une opération visant à colmater les brèches de la frontière gréco-turque. Deux mille agents de police supplémentaires ont été envoyés en patrouille dans la région. Une clôture de 12 km de long est sur le point d’être achevée le long de l’un des points d’entrée les plus populaires. En outre, tous les migrants sans papiers interpellés près de la frontière sont arrêtés et placés en rétention.

« Tous ceux qui entrent sur le territoire grec sont appréhendés », a dit M. Salamagas. « S’ils sont demandeurs d’asile, ils sont placés en rétention le temps que leur demande soit traitée. Ceux qui doivent être expulsés restent [en rétention] jusqu’à six mois, renouvelables sur accord du procureur. »

Ces mesures ont eu un effet spectaculaire. Alors qu’en juillet, 6 000 traversées clandestines de la frontière avaient été signalées, seulement 70 migrants ont essayé de passer illégalement en septembre.

Les autorités grecques se sont félicitées du succès de cette opération. Pourtant, des questions se posent quant à l’humanité et l’efficacité de ces mesures pour dissuader les migrants déterminés à atteindre l’Europe.

« Les efforts déployés pour verrouiller les frontières de la région d’Évros sont inquiétants, car cela signifie que les véritables réfugiés ne peuvent pas non plus passer », a commenté Ketty Kahayioylou, porte-parole du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Grèce. « Les murs et autres moyens de dissuasion n’empêchent pas les gens de venir. Ils trouvent juste d’autres itinéraires, des itinéraires plus dangereux. »

Les migrants et leurs passeurs se sont manifestement déjà adaptés. Ils ont repris la voie maritime entre la côte turque et les îles grecques de l’est de la mer Égée qu’ils empruntaient déjà avant 2010. M. Salamagas admet que les migrants adopteront probablement de nouveau la voie terrestre dès que l’opération policière prendra fin le long de l’Évros, comme ils l’avaient fait en février 2011, lorsque s’était achevée une opération conjointe de trois mois entre la police grecque et l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex). L’opération actuelle vient d’être prolongée pour deux mois, mais elle risque de ne pas se poursuivre indéfiniment.

Conditions de rétention

La perspective de soumettre les migrants à des séjours prolongés dans des centres où les conditions de rétention ont fait l’objet de critiques répétées de la part d’organisations de défense des droits de l’homme soulève elle aussi des inquiétudes. Selon un rapport publié en juin 2011 par l’organisation humanitaire internationale Médecins Sans Frontières (MSF), les conditions de rétention inhumaines dans la région d’Évros causent « des problèmes sanitaires majeurs ». La Cour de justice de l’UE a d’ailleurs jugé l’année dernière que les autres pays de l’UE ne devaient pas renvoyer les demandeurs d’asile en Grèce — comme le requiert le règlement de Dublin — en raison des mauvaises conditions de rétention dans ce pays.

M. Salamagas a fait la liste des réparations qui avaient été faites dans plusieurs centres de rétention de la région, notamment l’installation de nouveaux sanitaires et de nouveaux systèmes de chauffage. « Les migrants détenus ne coopèrent pas », a-t-il déploré. « Lorsqu’ils tentent de s’évader, ils causent beaucoup de dommages ».

Margaritis Petritzikas, un avocat pour le Conseil hellénique des réfugiés qui visite régulièrement les centres de rétention d’Évros, convient que des améliorations ont été faites, mais soutient que certains problèmes persistent. « La qualité et la quantité de nourriture sont insuffisantes », a-t-il dit, ajoutant que dans certains centres, il n’y avait pas assez de lumière naturelle ou d’espaces découverts pour que les détenus puissent faire de l’exercice.

Un problème européen

L’UE a vilipendé les centres de rétention pour migrants de la Grèce, la porosité de ses frontières et sa mauvaise gestion des demandeurs d’asile. Mais de nombreux Grecs se demandent pourquoi leur pays, déjà touché par une crise de la dette écrasante, devrait être porté responsable de ne pas avoir réussi à mieux gérer la part disproportionnée du fardeau de l’immigration clandestine en Europe qui lui incombe.

« C’est une grande hypocrisie de la part de l’Europe », a dit Nikitas Kanakis, directeur de l’antenne grecque de l’organisation non gouvernementale Médecins du Monde (MDM). « Ils ne cessent de nous accuser pour ce qu’on fait ici, mais ils ne veulent pas non plus accepter [ces migrants dans leurs pays]. »

Ioanna Kotsioni, une spécialiste de l’immigration travaillant pour MSF à Athènes, a convenu que les problèmes n’étaient pas véritablement partagés.

L’UE paie 75 pour cent du coût de la lutte actuelle contre l’immigration clandestine à Évros et ailleurs. Les États membres ont également prêté à la Grèce, par le biais de Frontex, 200 agents d’immigration et des équipements de surveillance pour faciliter le contrôle aux frontières. L’UE couvre par ailleurs une partie des coûts d’expulsion des migrants à travers le Fonds européen pour le retour.

Selon Mme Kotsioni, toutes ces mesures participent à la tendance de « sécurisation de l’immigration » qui s’est intensifiée au cours des dix dernières années et a donné l’expression de « forteresse européenne ».

Certains groupes comme le HCR, MSF et MDM préfèreraient voir l’UE et la Grèce créer des centres de rétention pour les migrants ouverts et humains, établir un système d’asile plus efficace, adopter une législation reformant le règlement de Dublin et prévoir des dispositions spéciales pour les pays comme la Grèce, qui sont confrontés à d’importants afflux de migrants.

« Nous devons envisager ce problème dans une perspective européenne », a dit M. Kanakis, de MDM.

ks/rz-ld/amz
 


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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