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La redevabilité dans l’Islam

Local people help Syrian Arab Red Crescent volunteers unload food parcels from trucks in the main square of Bludan, Syria, at an impoverished warehouse donated by a local businessman
(Ibrahim Malla/Syrian Arab Red Crescent)

Cela ne fait qu’une dizaine d’années que les organisations internationales humanitaires et d’aide au développement ont adopté un cadre de référence fondé sur les droits. En revanche, l’idée selon laquelle les personnes possèdent un droit à l’assistance humanitaire existe dans le monde musulman depuis l’avènement de l’islam.

« Lorsque nous [dans la communauté internationale] avons commencé à envisager différemment la question de l’aide et à parler d’une approche fondée sur les droits, il a été très facile de placer cela dans une perspective islamique », a dit Khaled Khalifa, responsable du bureau des Nations Unies pour la coordination des Affaires humanitaires (OCHA) pour la région du Golfe. « Cela existait déjà, mais nous l’ignorions ».

Malgré l’attention croissante portée ces dernières années à la redevabilité (accountability en anglais) et la place grandissante prise par les organisations humanitaires du monde musulman dans les opérations d’aide humanitaire classiques, peu d’analystes ou d’universitaires — qu’ils s’intéressent à la pensée humanitaire ou au droit islamique — se sont posé la question de ce qu’était la redevabilité dans le contexte islamique.

La réponse peut être contradictoire.

D’un côté, le livre saint de l’islam, le Coran, mentionne le « droit connu » du quémandeur et du pauvre à la richesse des musulmans pratiquants : « Donne au proche parent ce qui lui est dû ainsi qu’au pauvre et au voyageur (en détresse). Et ne gaspille pas indûment [pour toi-même], » dit la sourate 17, verset 26.

Selon les écritures islamiques, les musulmans sont tenus d’offrir 2,5 pour cent de leurs richesses à certaines catégories de nécessiteux, ce qui s’appelle la « zakat », l’aumône obligatoire.

« La zakat n’est pas de la charité », a dit Tariq Cheema, président du Congrès mondial des philanthropes musulmans. « La zakat est une obligation. La zakat est l’acquittement obligatoire d’un devoir. Cet argent n’est pas à nous. Il appartient aux pauvres. »

Des milliards de dollars sont ainsi dépensés chaque année sous forme de zakat pour aider les plus démunis.

Cependant, dans le monde musulman, l’aide humanitaire peut avoir d’autres motifs.

Remplir une obligation religieuse

L’un de ces motifs est l’obligation religieuse, ce qui signifie que les musulmans devraient se voir d’abord et avant tout redevables envers Dieu. Cela peut se traduire par ce que Marie Juul Petersen, chercheuse en politique et développement à l’Institut danois d’études internationales, appelle « l’invisibilité du bénéficiaire ».

« Offrir de l’aide est une manière d’obtenir une gratification religieuse et une place au paradis », a-t-elle écrit dans sa thèse sur les idéologies en matière d’aide humanitaire de quatre organisations non gouvernementales (ONG) transnationales musulmanes, intitulée Pour l’humanité ou pour l’oumma ? « Si la raison d’être de l’aide est d’assurer des récompenses au donateur, le bénéficiaire devient alors facilement un simple instrument servant à obtenir ces récompenses... »

« Ce qu’offre le donateur est sans importance. C’est l’intention qui compte. Un dicton mentionné fréquemment exprime très bien cela : “si vous sauvez une personne, c’est comme si vous sauviez l’humanité entière”. Peu importe si vous sauvez une ou cent personnes, tant que vous sauvez. Autrement dit, ce n’est pas le résultat de l’action, mais l’action elle-même (et l’intention qui en est à l’origine) qui importe. »

Certaines ONG musulmanes déplorent les difficultés qu’elles rencontrent dans la collecte de fonds pour certaines activités, car certains donateurs participent au financement de projets pour lesquels ils estiment qu’ils seront récompensés au paradis — comme la construction d’une mosquée ou le soutien aux orphelins — plutôt qu’en fonction des besoins prioritaires sur le terrain.

« Les bailleurs de fonds sont de plus en plus conscients de la nécessité de soutenir des projets de développement durable, mais il y a encore un grand travail de sensibilisation à faire, notamment au sein de la première génération d’immigrés aux États-Unis et en Amérique, concernant les obligations imposées par l’islam en matière d’aide à la communauté et d’éradication de la pauvreté », a expliqué Inlia Aziz, de MuslimAid, une ONG internationale dont le siège se trouve au Royaume-Uni.

Lors de nombreuses crises humanitaires dans le monde musulman — de la Somalie à la Syrie —, certains donateurs musulmans ont envoyé ce qu’ils avaient à offrir, sans évaluer les vrais besoins des personnes touchées.

« Si vous faites de la charité simplement pour répondre à vos propres besoins, on ne peut pas parler de redevabilité », a dit M. Cheema à IRIN. « Il y a redevabilité lorsque vous envisagez les choses du point de vue du bénéficiaire. »

Toutefois, la société civile musulmane prend de plus en plus conscience du potentiel que pourrait avoir la zakat si elle était utilisée de manière plus efficace. Elle préconise ainsi une approche plus durable et davantage basée sur les besoins.

Renforcer l’oumma

Selon Mme Juul Petersen, l’aide aurait également pour objectif de renforcer l’oumma, c’est-à-dire la communauté musulmane en général, « en réponse à des problèmes de pauvreté spirituelle ». Cela signifie que les premiers bénéficiaires de l’aide musulmane sont les musulmans.

Certains ne voient rien à redire à cette approche et font remarquer que cela ne s’applique pas seulement aux musulmans : l’Australie apporte son aide en priorité à la région Pacifique et la Belgique privilégie les Grands Lacs. D’autres bailleurs de fonds ciblent de plus en plus leur aide en limitant le nombre de bénéficiaires et leur champ d’action.

« De nombreux bailleurs de fonds basent leur aide sur des liens historiques, régionaux, religieux, culturels ou linguistiques. Pourquoi en serait-il autrement pour les bailleurs de fonds arabes ? » s’est interrogé Kerry Smith, administrateur de programme pour Development Initiatives, une organisation de recherche et de défense des droits. « Ne sont-ils pas les mieux placés pour comprendre les besoins des pays musulmans de leur région ? »

Certains travailleurs humanitaires musulmans estiment que cette solidarité entre les « fils de l’oumma » les rend plus redevables, en raison des liens étroits qu’ils entretiennent avec les personnes qu’ils essayent d’aider.

« [Les autres travailleurs humanitaires] n’ont pas le même sentiment que nous d’appartenir à une grande famille, dont les orphelins font partie. Pour eux, il ne s’agit pas d’humanité, de famille, de donner aux orphelins l’impression qu’ils sont importants. Pour eux, c’est une routine, ce n’est qu’un travail à accomplir et qu’ils veulent terminer pour pouvoir rentrer chez eux, auprès de leur propre famille », a dit à Mme Juul Petersen un employé de l’Organisation internationale de bienfaisance islamique, basée au Koweït.

Mais cette approche a également suscité la critique des ONG laïques occidentales, qui estiment qu’elle entraîne la discrimination parmi les bénéficiaires et viole donc les principes d’universalité et de neutralité pourtant si liés à la notion de redevabilité.

De nombreuses organisations humanitaires musulmanes intervenant dans les principales zones d’urgence du monde ont toutefois depuis longtemps intégré le système international et adopté les pratiques dominantes en matière de développement. Mais cela aussi soulève des questions de redevabilité.

Selon une étude sur l’action du Secours islamique au Bangladesh, les leaders religieux d’un camp de réfugiés se seraient plaints que l’ONG ne répondait pas à leurs besoins religieux, car elle n’avait pas construit suffisamment d’écoles islamiques, de mosquées et de cimetières.

« Nous pouvons vivre sans nourriture, mais nous ne pouvons pas vivre sans notre religion », auraient dit les réfugiés.

Pour d’autres articles sur la redevabilité humanitaire, consultez notre dossier

ha/cb
 


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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