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L’économie de l’aide humanitaire à Goma, une bénédiction et un fléau

A well paved street in Goma, the capital of eastern Congo’s troubled province of North Kivu
(Kenneth Odiwuor/IRIN)

Alors que ses ouvriers achevaient la construction d’un complexe hôtelier et résidentiel de cinq étages à Goma, en République démocratique du Congo (RDC), Lucien, le contremaître a dit à IRIN que les futurs habitants de ce bâtiment ne seraient probablement pas des Congolais.

« Ici à Goma, la demande de chambres d’hôtel est très élevée, car de nombreux travailleurs humanitaires viennent à cause de la violence qu’il y a ici. Ils n’ont nulle part où aller quand ils arrivent, car les hôtels sont généralement complets », a-t-il dit.

Cette forte concentration d’expatriés n’a pas seulement façonné le paysage urbain de Goma : peu de villes du monde ont vu leur économie touchée à ce point — et avec des bienfaits aussi relatifs, selon certains — par l’industrie de l’aide humanitaire internationale que la capitale du Nord-Kivu.

« Les entrepreneurs de Goma louent des services de transport et d’hébergement aux ONG [organisations non gouvernementales]. Ces ONG recrutent de la main-d’oeuvre et s’approvisionnent en partie localement. Cela représente une somme importante de transactions, qui se traduisent par un développement des activités, notamment de nouveaux bâtiments, des hôtels, des voitures, etc. », a dit à IRIN Fidel Bafilemba, chercheur au sein du projet Enough.

Oscar Kambale, 34 ans, dirige une flotte de véhicules qu’il loue aux employés des ONG et autres visiteurs étrangers. Sont activité est en plein essor, a-t-il dit à IRIN.

« Aucun jour ne passe sans que je reçoive un appel de quelqu’un qui cherche une voiture à louer. Ils disent qu’ils veulent visiter les nombreux camps de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays des environs de Goma. Pour une journée entière, je facture entre 100 et 120 dollars. C’est une affaire en or pour moi », a-t-il dit.

« Parfois, je dois emprunter des voitures à mes amis pour combler un manque quand toutes les miennes sont louées », a-t-il ajouté.

Chaque soir, les parkings des boîtes de nuit les plus populaires de Goma sont en grande partie occupés par des 4x4 portant une plaque d’immatriculation des Nations Unies ou le logo d’une organisation humanitaire.

« Nous devons garder cet endroit propre, et nous vendons nos bières cher, car nous ciblons principalement les étrangers qui travaillent pour des organisations non gouvernementales », a dit à IRIN Fabrice, portier Chez Ntemba.

Faire tourner l’économie

Les conflits successifs de ces vingt dernières années (voir encadré) ont attiré 500 organisations humanitaires dans le Nord-Kivu. Une centaine d’entre elles sont internationales. Les autres dépendent en grande partie de financements étrangers. En 2012, les Nations Unies et leurs partenaires ont lancé un appel aux dons de 718 millions de dollars pour répondre aux besoins humanitaires en RDC, dont la plupart étaient destinés à des programmes dans l’est du pays.

« Dans un contexte particulier alliant un cadre institutionnel faible, une urbanisation informelle et une scène urbaine hautement contestée autant dans le domaine économique et social que politique, la présence d’organisations humanitaires internationales est devenue un facteur important du renforcement de la tendance au conflit et à la concurrence entre les espaces politiques et socioéconomiques urbains »

La présence humanitaire croissante à Goma a fait monter la demande d’hébergement, de centres commerciaux, de locations de voitures privées et d’autres services.

« Certains des changements qui ont eu lieu à Goma sont simplement le résultat de l’urbanisation, mais une grande partie est due à l’afflux d’organisations humanitaires. Ces dernières ont créé des emplois à la fois pour la population locale à Goma et pour les Congolais d’autres régions », a dit à IRIN Tariq Roland Riebl, coordinateur de programme humanitaire d’Oxfam en RDC.

« Les employés des organisations humanitaires ont entraîné l’émergence d’une classe moyenne à Goma, qui peut dépenser de l’argent et faire tourner l’économie. Leur présence signifie également une augmentation des besoins de services », a dit Patrick Lavand’Homme, responsable de la coordination du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

« Mais il est également important de reconnaître le fait que même les hommes d’affaires congolais et les activités minières dans l’est du pays contribuent de manière substantielle à la quantité d’argent qui circule [à] Goma », a-t-il dit.

Selon Karen Büscher et Koen Vlassenroot, du Groupe Recherche sur les Conflits (Conflict Research Group) de l’Université de Gand, « les nouvelles activités et industries de Goma, stimulées par le secteur humanitaire, ont littéralement façonné l’organisation économique et sociale de la ville ».

Accentuation des divisions et des conflits

Selon un article publié en mars 2013 sur opendemocracy.net, outre « la création d’une forte motivation dans l’économie urbaine locale [...] la concentration d’organisations humanitaires internationales et de leurs employés expatriés a également entraîné des conflits et des disparités supplémentaires ».

« Dans un contexte particulier alliant un cadre institutionnel faible, une urbanisation informelle et une scène urbaine hautement contestée autant dans le domaine économique et social que politique, la présence d’organisations humanitaires internationales est devenue un facteur important du renforcement de la tendance au conflit et à la concurrence entre les espaces politiques et socioéconomiques urbains », ont écrit les auteurs.

« L’inflation des loyers, la hausse des prix de l’immobilier et du foncier et la profonde dollarisation des marchés locaux dans ces quartiers du centre ont accentué encore davantage les fractures sociogéographiques urbaines », ont-ils ajouté.

Un employé congolais d’une grande ONG, qui a demandé à n’être cité que sous le nom de Mubenga, partage ce sentiment.

« Les véritables bénéficiaires de la prospérité économique apportée par les organisations humanitaires sont ceux qui ont bénéficié de l’extraction minière. Ce sont ceux qui sont en contact avec les responsables humanitaires et qui peuvent construire des hôtels et des restaurants haut de gamme », a-t-il dit à IRIN.

D’autre part, comme l’a dit M. Riebl, d’Oxfam, alors que les travailleurs humanitaires « sont bien payés et peuvent payer des loyers élevés, les pauvres sont affectés, car ils n’ont pas les moyens de faire face au coût croissant de la vie ».

« Les logements sont de plus en plus chers, car les employés des ONG payent des loyers élevés pour des logements corrects et les propriétaires le savent. Certains ont chassé des locataires de leurs maisons, car ils voulaient les rénover pour les louer à ceux qui peuvent payer un bon prix », a dit Jeanne, une habitante de Goma, à IRIN.

« Certains appartements près du centre-ville dont la location coûtait 400 dollars sont maintenant loués pour 1 000 dollars. »

Si les rues du quartier d’affaires du centre et des quartiers bourgeois de l’est de la ville sont généralement goudronnées et bien éclairées, ce n’est pas le cas de la plupart des zones périphériques de Goma, où la plupart des bâtiments sont de simples cabanes.

D’un autre côté, a fait remarquer M. Riebl, « il y a également un effet boule de neige : ces personnes qualifiées nécessitent les services de femmes de ménages et de nourrices, ce qui peut profiter aux personnes peu qualifiées. Et les supermarchés et les centres commerciaux qui sont construits sont également une source d’emplois ».

Services sociaux

L’effet à double tranchant de la présence de travailleurs humanitaires touche également le domaine des services sociaux. L’État étant relativement absent, ce sont les agences des Nations Unies et les ONG qui fournissent ou soutiennent une grande partie des services d’éducation, de santé, d’eau et d’assainissement de la région.

L’organisation caritative internationale Médecins Sans Frontières (MSF), par exemple, dirige 40 centres de santé, neuf postes de santé et quatre centres de consultation et soutient 11 centres de santé publics.

« Il est correct de dire que le gouvernement est absent de l’aide humanitaire », a dit M. Riebl, « à la fois en terme de coordination que d’assistance directe. Mais nous sommes devant le paradoxe de la poule et de l’oeuf, car on ne peut pas dire avec certitude si c’est la présence des organisations humanitaires qui est la cause de cette situation ou si c’est l’absence de gouvernement qui a entraîné une forte présence des organisations humanitaires ».

Chronologie des conflits dans l’est du Congo
1993-1994 : Goma, qui appartient alors au Zaïre, est le théâtre d’une vague de conflits entre les ethnies hunde et hutus.
1994-1995: Environ deux millions de réfugiés rwandais, principalement hutus, fuient dans l’est de la RDC pour échapper aux retombées du génocide au Rwanda. Une nouvelle série de conflits éclate entre les Banyarwanda (Hutu et Tutsi) et les habitants d’origine zaïroise. Le gouvernement décide de fermer les camps de réfugiés rwandais dans l’est de la RDC, ce qui déclenche un nouveau conflit au cours duquel des réfugiés hutus auraient tenté de créer un territoire réservé à leur ethnie dans le Masisi.
1996-1997: Cette période est marquée par ce qu’on appelle la première guerre du Congo. Des rebelles menés par Laurent Kabila, au sein de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL) et avec le soutien actif du Rwanda et de l’Ouganda, se sont opposés au gouvernement de Mobutu Sese Seko jusqu’à le renverser. Le nouveau gouvernement rebaptise alors le pays République démocratique du Congo (RDC).
1998-2003: Lorsque M. Kabila autorise les rebelles hutus à se regrouper dans l’est du Congo, l’Ouganda et le Rwanda envoient des troupes en RDC. Un nouveau conflit éclate alors, opposant les troupes congolaises soutenues par l’Angola, la Namibie et le Zimbabwe aux rebelles et soldats épaulés par l’Ouganda et le Rwanda. L’International Rescue Committee estime que les deux guerres du Congo ont fait 3,8 millions de morts. Alors que les combats se poursuivent, en janvier 2002, le volcan Nyiragongo entre en éruption et détruit une partie de Goma, poussant des milliers de personnes à fuir. Les représentants des Nations Unies estiment qu’environ 300 000 personnes ont été déplacées par cette éruption volcanique.
2006-2013: En 2006 se tiennent en RDC les premières élections démocratiques en quarante ans. L’est du pays reste cependant instable. Des conflits récurrents opposent les rebelles entre eux et face aux forces du gouvernement. Il existe plus de 30 groupes rebelles dans l’est de la RDC et plus de deux millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP). Les multiples déplacements sont devenus monnaie courante dans la région ces vingt dernières années.

« En raison d’un manque de moyens, de capacités, de motivation, de vision [et à cause de] la corruption et d’erreurs de gestion, les services publics ont constamment été vidés de leur substance et remplacés de manière croissante par de nouvelles coalitions d’acteurs du développement locaux et internationaux », ont dit Mme Büscher et M. Vlassenroot,

« Aujourd’hui, les organisations d’aide internationale ont non seulement remplacé l’État dans plusieurs secteurs clés, mais le développement est considéré localement comme étant du ressort du secteur humanitaire », ont-ils ajouté.

« Le gouvernement national de la RDC pratique sans restriction une politique de gouvernance par substitution, ce qui n’est pas nouveau, car c’est le régime de M. Mobutu [1965-1997] qui a introduit cette pratique d’affaiblissement de l’appareil de l’État et de transfert des services sociaux aux organisations humanitaires et caritatives », a expliqué Marc-Andre Lagrange, analyste principal d’International Crisis Group pour la RDC.

« Depuis, c’est l’Église catholique qui a pris en charge l’éducation et la santé dans une grande partie du pays. Des organisations comme MSF étaient déjà présentes bien avant 1994 », a-t-il ajouté.

De l’avis général, cette tendance doit être inversée d’urgence. L’un des piliers de l’Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération pour la RDC, signé en février par un grand nombre de dirigeants africains et par le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, est l’engagement « à consolider l’autorité de l’État » et « promouvoir le développement économique, y compris au sujet de l’expansion des infrastructures et de la fourniture de services sociaux de base ».

Les universitaires de Gand ont averti dans leur article des potentiels « impacts désastreux à long terme » de la réduction de la souveraineté de l’État dans l’est de la RDC.

« Le rôle dominant des organisations humanitaires dans les processus de gouvernance urbains locaux a réduit de manière significative le pouvoir de négociation des administrations publiques, qui n’ont aujourd’hui aucunement la capacité d’imposer des conditions à l’intervention des organisations internationales et qui sont continuellement forcées à négocier », ont-ils écrit.

« La principale question est de savoir ce qu’il adviendra de l’économie lorsque ces organisations internationales et ces agences des Nations Unies finiront par se retirer de Goma ou par diminuer leur présence », a dit M. Lagrange à IRIN.

« L’absence de stratégie de sortie est désastreuse étant donné le manque de capacité des autorités nationales et provinciales à fournir des services et assurer la protection des civils. »

ko/am/rz-ld/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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