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Avec ceux qui tentent désespérément d’assurer les soins de santé sur la ligne de front en Ukraine

‘Je vois des malades du cancer qui ne peuvent recevoir aucun traitement en ce moment, et qui meurent.’

Remaining residents gather to receive aid and medical checks from mobile clinics run by Alliance for Public Health, a Ukrainian NGO, in Mylove, Ukraine, one of several formerly occupied villages visited by the group on the right bank of the Dnieper river. The picture shows a group of women on the left at the front of a line. On the right we see two open white vans, one in front of the other. Lily Hyde/TNH
Remaining residents gather to receive aid and medical checks from mobile clinics run by Alliance for Public Health, a Ukrainian NGO, in Mylove, one of several formerly occupied villages visited by the group on the right bank of the Dnieper river.

La guerre menée par la Russie a un impact dévastateur sur la prestation de soins de santé en Ukraine. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a dénombré plus de 1 100 attaques contre les infrastructures sanitaires du pays depuis le début de l’invasion, le 24 février 2022, et plus d’un hôpital ukrainien sur 10 a subi des dégâts. 

Dans certaines zones occupées par la Russie, les gens n’ont quasiment plus accès aux médicaments depuis fin février 2022. Dans les endroits où les forces russes se sont retirées, le manque de transports et de services publics, associé aux dangers posés par les bombardements et les mines, complique le rétablissement des infrastructures sanitaires, même les plus élémentaires.

Les habitants des villages qui ont été repris par l’Ukraine doivent effectuer des trajets coûteux, difficiles et dangereux pour se rendre dans des zones moins touchées afin d’y recevoir des soins – ou bien attendre que des volontaires et des organisations caritatives prennent le risque de leur apporter des médicaments et amènent des médecins dans leurs régions, sur la ligne de front.      

Au cours des six derniers mois, The New Humanitarian a accompagné une ONG ukrainienne, l’Alliance pour la santé publique (AHP), dans une dizaine de villes et villages situés près des lignes de front dans les régions de Kherson et de Kharkiv, dans l’est et le sud-est du pays.* 

This is a map of Ukraine that highlights the location of two towns that are in southwestern Ukraine: Kachkarivka and Dudchany. There's also a locator dot in the capital city, Kyiv. On the Eastern side of Ukraine, highlighted in burgundy red are the regions under Russian military control. Crimea is shaded as well with black dots and red background. On the top left of the map is a legend box describing these two shades.

L’APH, comme plusieurs autres organisations, envoie des cliniques mobiles – des véhicules utilitaires équipés de matériel médical, de tests et de médicaments – dans des zones précédemment occupées. A bord de ces fourgons, des médecins et des infirmiers pratiquent des examens, établissent des diagnostics et prescrivent des médicaments. Les véhicules, conduits par des volontaires, livrent aussi à domicile des trousses de premiers soins gratuites et de l’aide humanitaire sous d’autres formes.

Même avant l’invasion massive des Russes, beaucoup de zones rurales en Ukraine disposaient d’infrastructures sanitaires insuffisantes, surtout dans la région du Donbass, dans l’est, où la guerre se poursuit depuis 2014. Déjà, en raison d’un manque de médecins, de transports publics médiocres et de la pauvreté, les gens attendaient pour se faire soigner et ils consultaient souvent trop tard. 

Aujourd’hui, le stress causé par la guerre généralisée, les mois passés dans des endroits humides, non chauffés, et le manque d’accès à des tests ou à la prévention de maladies infectieuses exacerbent les problèmes de santé. Les gens n’ont pas les moyens d’acheter des médicaments même s’ils sont disponibles, ou ils n’ont pas accès à internet ou aux services de livraison pour en obtenir gratuitement auprès du Programme de médicaments abordables mis en place par les autorités. 

Dans les zones où les convois se sont rendus, The New Humanitarian a rencontré des gens occupés à essayer de survivre et, pour certains, à reprendre peu à peu leur vie là où ils l’avaient laissée, dans des endroits meurtris par l’occupation et par les attaques russes qui se poursuivent. Plus de la moitié des gens qui vivaient auparavant dans ces villages aujourd’hui libérés sont partis. La plupart de ceux qui restent – mais pas tous, loin de là – sont des retraités qui n’ont nulle part où aller, ou qui refusent de quitter les petites fermes familiales qu’ils exploitent depuis des décennies. 

« Il y a beaucoup de gens traumatisés », a indiqué Volodymyr Shlonskyi, médecin généraliste qui a fui son domicile dans la région de Kherson en février 2022, laissant derrière lui son cabinet médical florissant. 

La ville dont le Dr Shlonskyi est originaire est toujours occupée par la Russie, et elle a subi des inondations catastrophiques quand le barrage de Kakhovka a été détruit le 6 juin. Le médecin a accompagné une équipe médicale d’APH dans différentes zones de Kharkiv et de Kherson entre décembre 2022 et mai 2023. « La dépression, le stress et l’inquiétude – surtout chez les personnes âgées – et les maladies chroniques s’aggravent », a-t-il ajouté.  

‘Nous avons dû voler nos propres médicaments’

Kachkarivka est l’un des villages où The New Humanitarian s’est rendu avec APH dans la région de Kherson. Au début de l’année 2022, la communauté s’apprêtait à inaugurer un nouvel hôpital. Il devait occuper les bâtiments rénovés d’une clinique et desservir plusieurs villages le long de la rive droite du Dniepr, là où le fleuve s’élargit pour se jeter dans le réservoir de Kakhovka.  

Puis la guerre est intervenue. Quand les forces russes ont envahi, les médecins qui devaient gérer l’hôpital – un couple, qui attendait un enfant – ont réussi à prendre la fuite avant l’occupation du village. Pendant les neuf mois qui ont suivi, les forces russes ont transformé les bâtiments de la clinique en quartier général, en hôpital militaire, en dépôt d’ordures et en ruine bombardée. 

Kachkarivka a été libéré en novembre de l’année dernière. Mais étant donné les bombardements quasi quotidiens de l’armée russe établie à sept kilomètres de là, rien n’a remplacé l’hôpital qui était prévu ni la pharmacie du village, aujourd’hui fermée. La clinique dévastée et pillée témoigne aujourd’hui de l’occupation.   

Inside the destroyed medical clinic in Kachkarivka, Ukraine, which is littered with detritus left behind after Russian forces were forced to withdraw in November 2022. The walls are sky blue. The paint in the ceiling is peeled off in some parts. At the center of the photo is a wall with a window that is half boarded up. On the left wall are white cabinets, some have been left half open. The floor is covered in random medical items and medical trash.
Lily Hyde/TNH
Inside the destroyed medical clinic in Kachkarivka, which is littered with detritus left behind after Russian forces were forced to withdraw in November 2022.

Dans l’un des bâtiments, du verre brisé et du matériel médical – notamment des seringues, des masques chirurgicaux et des test de dépistage du COVID-19 – jonchent toujours le sol, parmi les emballages de rations militaires russes, les photos d’enfants envoyés à des soldats russes et les restes calcinés d’un drapeau ukrainien. « Ils ont tout cassé, tout balancé un peu partout et tout détruit », a déclaré Natalia Butivchak, une infirmière qui est le seul membre des services sanitaires à être toujours sur place. « C’est tout ce que la Russie nous a apporté. »

L’aide humanitaire d’agences ukrainiennes et internationales a afflué dans ces zones libérées. A Doudtchany, à 15 kilomètres en amont de Kachkarivka, le gymnase – l’un des rares bâtiments municipaux à avoir été plus ou moins épargné par les bombardements – est rempli de bouteilles d’eau, de colis alimentaires, de vêtements et de maisons en kit. Les gens de la région ont perçu de modiques allocations attribuées de manière exceptionnelle par des agences internationales. Mais il n’y a pas d’électricité depuis octobre dernier, et l’eau potable qui a été livrée ne peut répondre aux besoins agricoles, l’approvisionnement en eau étant réduit depuis la destruction du barrage de Kakhovka.

L’accès aux soins médicaux et aux médicaments est un autre problème que l’aide humanitaire n’a pas pu résoudre dans ces zones. Les équipes qui viennent sur place sont en mesure de dispenser des soins primaires et d’aiguiller les patients vers des services secondaires ou tertiaires si besoin. Mais vu les conditions sur la ligne de front, ces professionnels savent que leurs patients ne pourront peut-être jamais consulter de spécialistes.  

« Je vois des malades du cancer qui ne peuvent recevoir aucun traitement en ce moment, et qui meurent », a déclaré Ivan Chervynskyy, un oncologue qui travaille avec les équipes mobiles. 

Les gens se débrouillent comme ils peuvent : la petite maison de santé est toujours opérationnelle, malgré un trou dans le toit causé par une frappe de missile, la veille du premier de l’an. 

Olena Petyakh, l’auxiliaire médicale du village, qui est restée pendant toute la durée de l’occupation, prescrit des médicaments gratuits qu’elle obtient auprès de volontaires et des autorités locales qui essaient d’approvisionner les 500 habitants restants – sur une population d’environ 2 000 personnes avant la guerre. Elle organise aussi les transports pour que les patients puissent se rendre à l’hôpital le plus proche – à 40 kilomètres de là – tout en s’occupant de sa propre mère âgée, atteinte d’un cancer.

Les forces russes qui ont occupé Doudtchany ont fouillé régulièrement son domicile et ont réquisitionné son centre médical pour y établir leur quartier général. « Nous avons dû voler nos propres médicaments », a-t-elle dit. Elle a raconté comment elle avait caché des stocks que des volontaires ukrainiens avaient réussi à livrer, en les enterrant dans le jardin et en les dissimulant dans le conduit de la cheminée.

L’ambulance qu’elle utilisait pour amener les villageois blessés par des éclats d’obus jusqu’à un hôpital en territoire occupé par les Russes – après avoir franchi une vingtaine de postes de contrôle – a fini par être confisquée en septembre de l’année dernière par des soldats russes qui lui ont posé un ultimatum : soit elle partait, soit elle était arrêtée.

Trois jours plus tard, les forces ukrainiennes ont repris la moitié de Doudtchany. Pendant un mois, la ligne de front passait au milieu du village, jusqu’à ce que l’autre moitié – ainsi que Kachkarivka, en aval – soit aussi reprise par l’Ukraine.

« Rien que d’en parler, j’ai encore la chair de poule », a-t-elle ajouté, en évoquant les voisins torturés par leurs geôliers russes, ou ceux qui ont disparu, jusqu’à ce que l’on découvre leurs corps après la retraite des Russes. « C’est comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre, comme dans un film. »

Dispenser des soins sur fond de violence et de catastrophes

Ivan Chervynskyy – qui a dû quitter le Donbass quand les Russes ont occupé la région en 2014 – et sa consoeur, le Dr Svitlana Fedorova, membres des cliniques mobiles, s’accordent pour dire qu’il peut être tout aussi important de comprendre ce que vivent les personnes qui habitent dans ces territoires précédemment occupés et de leur apporter un premier soutien psychologique, que de leur prescrire des médicaments. 

« Ils sont seuls, a dit Chervynskyy. Ils ont besoin de quelqu’un à qui parler : un de leurs proches est mort ; quelqu’un est porté disparu ; quelqu’un d’autre, soigné pour une maladie chronique, a arrêté son traitement. C’est très important pour ces malades. Ce sont avant tout des personnes, pas des patients. » 

L’équipe mobile, qui retourne régulièrement dans les mêmes villages, peut constater de visu les effets des soins prodigués, mais aussi de la violence et des catastrophes que la guerre continue de causer pour ces populations. 

« L’allégresse que certains ont pu ressentir à la fin de l’occupation s’est dissipée, laissant la place à une anxiété plus grande encore »

The New Humanitarian a effectué une seconde visite à Doudtchany et à Kachkarivka en compagnie des deux médecins fin juin, trois semaines après la destruction du barrage de Kakhovka, en aval. L’eau qui bordait auparavant les villages, et qui les sépare des forces russes, ne formait plus qu’un ruisseau au loin. Une forte odeur de pourriture émanait du cours d’eau asséché, fait de boue et de sable. 

Puis la perspective d’une catastrophe encore plus grave est apparue : les responsables du village établissaient des listes d’évacuation au cas où la centrale nucléaire de Zaporizhzhia, à environ 90 kilomètres de là, serait bombardée par les forces russes. Même si beaucoup paniquaient, de toute évidence, peu étaient d’accord pour partir. Ils disaient avoir déjà survécu à tant de choses.

« L’allégresse que certains ont pu ressentir à la fin de l’occupation s’est dissipée, laissant la place à une anxiété plus grande encore », a déclaré Svitlana Fedorova, médecin-cheffe de Mykolaïv dont la personnalité chaleureuse et pragmatique encourage beaucoup de villageois à exprimer leurs craintes et leur frustration. « Ils ont le sentiment qu’il n’y a plus aucun endroit dans leur propre pays où ils ne courent pas de danger. »

La nuit précédente, Kachkarivka avait été la cible de tirs venus de l’autre côté du fleuve. Des maisons avaient été détruites et une vache tuée. Les gens sont quand même venus jusqu’au convoi constitué de trois fourgons – garés dans un endroit invisible depuis les positions russes – pour obtenir une trousse de premiers soins ou pour consulter. Beaucoup de villageois ont remercié l’équipe, et certains ont apporté des légumes de leur potager ou des œufs pour exprimer leur gratitude. Mais d’autres passent leur colère ou leur chagrin sur les médecins et les chauffeurs venus de l’extérieur, qui doivent aussi, parfois, gérer ceux qui cherchent à noyer leur détresse dans l’alcool. 

Antonina, une femme dans la quarantaine, a éclaté en sanglots quand le Dr Chervynskyy lui a diagnostiqué un problème de glande thyroïde. « Je ne sais pas comment je vais pouvoir survivre, a-t-elle dit. Nous vivions ici sans embêter personne. Et maintenant, je ne vois vraiment pas comment on va faire. » 

Au premier abord, il semble que ce ne soit qu’une réaction à chaud, à l’annonce du diagnostic posé par le Dr Chervynskyy. Mais elle a poursuivi : « A huit heures moins le quart, [les obus] pleuvaient déjà. Nous sommes descendus à la cave. Et, à huit heures exactement, l’un d’eux a touché notre maison. » 

La veille au soir, un missile avait traversé sa maison pour atterrir dans la cour des voisins. « Si nous avions été là, nous aurions été tués tous les trois : mon fils, mon mari et moi. Nous serions tous morts. Et c’est comme cela que nous vivons : chaque minute dans la terreur, chaque minute à trembler, sans savoir ce qui va se passer. » 

« Mais on va survivre, n’est-ce pas », lui a dit le Dr Chervynskyy, qui a lui aussi perdu son domicile à cause de la guerre. « On va réduire tout ce stress, prendre les médicaments et aller voir un endocrinologue pour subir des examens, d’accord ? »

« Bien sûr. Je vais essayer de vivre, de survivre », a répondu Antonina au médecin. Elle a esquissé un sourire. « Je veux avoir des petits-enfants, je ne veux pas mourir. »

*L’auteure travaillait avec l’Alliance pour la santé publique. Elle rédigeait des travaux sur les programmes de l’organisation, au moment où ces convois de cliniques mobiles ont eu lieu.

Edité par Eric Reidy.

Traduction de Béatrice Murail

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