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Un mélange explosif de frustration, de politique et d’impunité

About a month of ethno-political violence in Coast Province's Tana River County has led to the deaths of over 100 people, the displacement of thousands others and the destruction of livelihoods
(Jimmy Kamude/IRIN)

Selon des analystes et des activistes, les récents affrontements meurtriers survenus au Kenya sont le résultat d’une frustration économique généralisée, de l’impunité chronique et des ambitions de plusieurs candidats à des fonctions politiques.

Comme l’a noté la Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Navi Pillay, il est inquiétant de constater le contexte [c’est-à-dire à l’approche des élections] dans lequel ont eu lieu les plus récents affrontements sur la côte.

« Les récentes violences intercommunautaires qui ont fait des dizaines de victimes parmi les habitants du district kényan de Tana River, et notamment des femmes et des enfants, sont un triste rappel des événements de 2007-08 », a-t-elle dit la semaine dernière, faisant référence aux meurtres et aux déplacements de population qui ont suivi les dernières élections présidentielles.

« J’appelle le gouvernement à mener une enquête indépendante et impartiale et à redoubler de vigilance dans l’ensemble du pays à l’approche des élections [présidentielles, législatives, sénatoriales et des gouverneurs] de mars 2013 », a-t-elle dit.

Hussein Khalid, directeur exécutif de MUHURI, une organisation de défense des droits de l’homme basée sur la côte kényane, a dit : « Les récents affrontements entre les Pokomo, des agriculteurs sédentaires, et les Orma, des éleveurs nomades, ont réduit à néant les efforts des fragiles campagnes de construction de la paix [lancées en 2008] et annoncent de nouvelles difficultés. »

« Ces combats… viennent également confirmer ce que l’on craignait depuis longtemps, c’est-à-dire que des armes meurtrières se trouvent entre les mains des mauvaises personnes dans la région », a-t-il dit à IRIN.

Pour Hussein Dado, un diplomate à la retraite et candidat au poste de gouverneur qui vit dans le district de Tana River, « le problème ne vient pas des armes à feu et leur saisie ne permettra pas de mettre fin à ces conflits. Il faut s’attaquer aux véritables problèmes. On peut saisir les armes à feu, mais les gens auront toujours des machettes », a-t-il dit. Dans la région, la plupart des meurtres ont été commis avec des massues, des lances ou des machettes.

« On connaît les noms de ceux qui ont planifié et exécuté ces meurtres, mais ils n’ont pas encore été arrêtés. Ils ne sont jamais interceptés, même quand les autorités savent qu’ils vont attaquer, ce qui explique tous ces meurtres », a-t-il ajouté.

Pour le quotidien Star, les violences survenues dans le district de Tana River et dans d’autres régions du pays sont « le résultat de l’échec du gouvernement, purement et simplement. L’inertie et l’hésitation dont ont fait preuve les principaux organes de sécurité dans leur réponse aux diverses situations viennent renforcer les rumeurs selon lesquelles le gouvernement est complice de ce chaos sanglant. »

Dans une déclaration publiée le 13 septembre, Human Rights Watch (HRW) a exhorté les autorités kényanes à mettre fin à leur inaction habituelle et à « enquêter et poursuivre les responsables des violences dans la région de la Côte ».

« Au cours des six derniers mois, la police et l’administration du district de Tana River n’ont pas réagi aux avertissements des résidents qui soutenaient que des violences étaient sur le point d’éclater », a indiqué la déclaration.

Les politiques sont-ils à blâmer ?

Selon HRW, quatre hommes politiques « qui espéraient remporter un siège aux élections de l’an prochain » auraient incité la population à la violence dans le but de pousser les partisans des candidats rivaux à quitter la région. Un député a d’ailleurs été arrêté pour incitation à la violence en relation avec les meurtres.

« On ne peut ignorer le fait que, dans certains cas, les politiques alimentent les tensions afin de bouleverser les tendances de vote pour que le résultat leur soit favorable à long terme », a dit Josphat Mwatela, professeur principal à l’École polytechnique de Mombasa.

« À l’approche d’une élection, les politiciens font des promesses vides, notamment par rapport à la fourniture et à la création d’emplois. Puis, ils disparaissent ou n’atteignent pas leurs objectifs, attisant du même coup la haine et le désespoir de l’électorat, qui compte d’ailleurs une majorité de jeunes », a-t-il expliqué.

« De nombreux jeunes sont si désespérés qu’ils se laissent convaincre de s’engager dans des bandes terroristes. Ils deviennent dès lors une importante menace pour la sécurité, non seulement dans la région de la côte, mais dans l’ensemble du pays », a ajouté M. Mwatela.

D’après Hussein Wario, un habitant de la ville côtière de Malindi, « les jeunes sont prêts à s’engager [dans le groupe rebelle] Al-Shabab, [basé en Somalie], ou dans n’importe quelle autre milice. Des centaines d’entre eux ont déjà rejoint ces groupes et sont prêts à être embauchés pour se battre. Il s’agit là d’une grave menace. »

À la fin août, l’assassinat d’un prêcheur musulman radical ayant des liens présumés avec Al-Qaida a déclenché trois jours d’émeutes à Mombasa. Des grenades ont été lancées à deux reprises sur des véhicules de police.

La population indigène de la province de la Côte estime qu’elle a été flouée par le gouvernement central pendant plusieurs dizaines d’années. Celui-ci aurait en effet donné des terres lui appartenant à des amis du régime et n’aurait pas tenu ses promesses en matière de création d’emplois et de développement. Cette perception a entraîné la création du Conseil républicain de Mombasa (Mombasa Republican Council, MRC), un mouvement séparatiste dont l’interdiction a récemment été levée.

« Notre peuple a décidé de se battre pour ne pas être exclu davantage. Nous avons conclu que la côte ne faisait pas partie du Kenya ; il n’y aura pas d’élections ici. Nous devons utiliser l’épée pour obtenir la justice », a déclaré un fonctionnaire du comté de Kwale, situé sur la côte.

« Des squatteurs sur leurs propres terres »

Sheikh Juma Ngao, un religieux musulman reconnu qui est également président du Conseil consultatif musulman du Kenya (Kenya Muslim National Advisory Council, KMNAC), a dit à IRIN que « les idéologies des groupes comme le MRC, qui se sont plus ou moins promis de perturber le processus électoral dans la région côtière, prennent leurs racines dans des injustices liées à la propriété foncière et à l’exclusion. Se faire traiter de squatteur sur ses propres terres peut, par exemple, être la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un, car c’est le début de l’oppression. »

Depuis l’indépendance du pays, les élites de Nairobi ont distribué, souvent de manière illégale, des parcelles de « terres gouvernementales » situées sur la côte pour remercier leurs amis de leur loyauté ou parce qu’ils appartenaient à la même ethnie. Les populations indigènes qui vivaient sur ces terres et qui croyaient qu’elles avaient des droits coutumiers sur celles-ci étaient considérées comme des squatteurs.

Selon le chercheur indépendant Paul Goldsmith, de telles injustices incluent « l’attribution disproportionnée des terres de la côte à des non indigènes dans un contexte de grande pauvreté et dans une région qui rapporte au pays les recettes touristiques les plus élevées. »

« Le MRC n’est pas armé, mais il pourrait facilement le devenir », a écrit M. Goldsmith dans un rapport publié en novembre 2011.

D’après Abdirizak Arale, chargé de cours au département des études environnementales de l’université de Moi, au Kenya, de vastes pans de terres situés sur la côte appartiennent maintenant à des entreprises étrangères qui y cultivent du riz et de la canne à sucre.

« Les communautés du delta du fleuve Tana et de Malindi ont perdu plus de 600 000 hectares de terres qui ont été saisies sans leur consentement ; elles ont été déplacées et n’ont reçu aucune compensation. Et cela simplement pour ouvrir la voie aux changements dans la propriété et l’aménagement du territoire, pour cultiver de la canne à sucre et du riz et pour exploiter les ressources minières. Il s’agit là d’un facteur clé de l’amertume et des conflits qui règnent dans le delta du Tana », a-t-il dit.

Le cas d’Isiolo

Ailleurs au Kenya, des projets entrepris au nom du développement économique ont également été accusés d’engendrer l’instabilité. La transformation d’Isiolo, qui est passé d’un village relativement tranquille à une véritable « ville touristique », a aggravé le conflit entre les communautés rivales qui y vivent.

« Les éleveurs ont été privés de terres, armés pour se battre les uns contre les autres et dépeints comme des gens violents. Des titres de propriété ont été remis aux investisseurs », a dit Cosmas Ekuam, qui travaille avec l’organisation non gouvernementale (ONG) Voice of the Pastoralists.

« Les membres de la communauté d’Isiolo souhaitent être impliqués dans ce projet de ville touristique, [mais] leurs terres ont été saisies sans leur consentement. Ils ont surtout souffert à cause de ce projet ; des dizaines de personnes ont été tuées et déplacées. Dans ce contexte, est-ce qu’on peut vraiment parler de développement ? » s’est interrogé Godana Doyo, avocat auprès du Northern Legal Aid Resource Centre.

La découverte de pétrole dans le nord du Kenya est « une intervention de Dieu. Alors que nous étions laissés à nous-mêmes et perçus comme un poids par l’État depuis plusieurs dizaines d’années, nous avons aujourd’hui la chance d’avoir ces précieuses ressources », a dit Hussein Sasura, le député de la circonscription de Saku, dans le district de Marsabit, au nord d’Isiolo.

« Il faut empêcher le développement de l’avidité et de la corruption afin d’éviter une malédiction [des ressources]. Les risques qu’un soulèvement armé se produise dans les communautés des régions où ces minerais ont été découverts sont élevés », a-t-il ajouté.

Le projet de port de Lamu éveille les soupçons

De nombreux habitants de la région côtière ont également des soupçons au sujet d’un projet de construction d’un centre de transport régional, d’une station touristique et du plus grand port franc d’Afrique de l’Est – un projet d’une valeur de plusieurs milliards de dollars – dans le comté de Lamu, l’un des plus pauvres du Kenya.

Le fonctionnaire partisan du MRC a dit que des étrangers étaient en train de « construire un port à Lamu pour leur propre compte, pour importer des biens et donner du travail à leurs proches, rien de plus ».

Cette perception est partagée par une coalition d’organisations locales regroupées sous la bannière « Save Lamu », qui a exprimé, sur son site internet, ses préoccupations au sujet de l’absence de consultation et du secret qui entoure le projet de développement.

« Des individus ayant eu accès aux plans se sont précipités pour acquérir des terres situées sur les sites de développement proposés alors que les locaux n’ont aucun titre de propriété et sont contraints d’aller s’installer ailleurs », a indiqué la coalition sur son site, ajoutant que 10 à 20 pour cent seulement des terres du comté appartiennent à des locaux.

« Le gouvernement a déjà prouvé qu’il était indifférent aux droits des communautés locales. En janvier 2012, afin de préparer le site pour le chantier portuaire, il a saisi des terres appartenant à des agriculteurs de la région de Kililana sans prendre la peine d’informer, de compenser ou de relocaliser les personnes affectées », a précisé la coalition d’organisations.

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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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