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Les donateurs choisissent leurs causes en fonction des responsabilités perçues

A man in coastal Bagerhat District grieves for the lost of his loved ones in the wake of Cyclone Sidr, which struck Bangladesh in November 2007 Contributor/IRIN
Pourquoi l’appel de fonds pour 40 millions de dollars lancé par l’organisation Save the Children en faveur de la Côte d’Ivoire n’a-t-il permis de réunir que 225 000 dollars alors que sa campagne de collecte de fonds pour les victimes du tremblement de terre et du tsunami au Japon a recueilli 25 millions de dollars, dépassant ainsi l’objectif fixé, qui était de 20 millions de dollars ? Selon une étude récente, cela peut s’expliquer par le fait que les bailleurs de fonds individuels ont tendance à choisir leurs causes en fonction des responsabilités perçues.

Si, traditionnellement, les décisions des individus qui répondent aux appels d’urgence sont liées à des variables telles que la couverture médiatique et les préférences géographiques, la cause perçue d’une catastrophe peut également influencer les comportements des bailleurs de fonds. C’est ce qu’a découvert Hanna Zagefka, chercheuse au département de psychologie de l’université Royal Holloway, à Londres.

Les gens ont tendance à juger et à blâmer rapidement, ce qui fait qu’ils sont moins enclins à favoriser les crises imputables à l’homme, a-t-elle dit à IRIN.

L’étude suggère qu’une famine considérée comme causée par une sécheresse a plus de chances de mobiliser les bailleurs de fonds qu’une famine causée par une mauvaise utilisation des terres ou la corruption du gouvernement. Par ailleurs, les victimes d’un tsunami ou d’une autre catastrophe naturelle sont plus susceptibles de recevoir une aide importante que les personnes touchées par une crise comme celle du Darfour, qui est généralement considérée comme provoquée par l’homme.

« Ce qui est paradoxal là-dedans, c’est que le relèvement après une catastrophe naturelle est beaucoup plus rapide qu’après une catastrophe imputable à l’homme. Par conséquent, la majeure partie des ressources est consacrée aux situations moins précaires », a indiqué Paul Collier, auteur de The Bottom Billion: Why the poorest countries are failing and what can be done about it (2007) et professeur au centre d’étude des économies africaines de l’université d’Oxford. « Dans les crises provoquées par l’homme, il faut faire une distinction entre ceux qui souffrent et ceux qui sont à l’origine de la crise ».

L’étude de Mme Zagefka, qui a été publiée en ligne avant sa parution dans le European Journal of Social Psychology, attribue ces résultats à l’existence d’une tendance profondément enracinée qui pousse les gens à penser que la souffrance n’arrive pas sans raison. « Lorsqu’on leur en donne la chance, les donateurs potentiels sont prêts à blâmer les victimes simplement pour défendre leur vision d’un monde juste », indique l’étude. D’autres recherches ont identifié ce phénomène comme « l’hypothèse du monde juste ».

« Le sentiment de satisfaction que nous éprouvons lorsque nous aidons quelqu’un est l’un des éléments qui nous pousse à donner », a dit Paul Slovic, professeur de psychologie à l’université de l’Oregon et président de Decision Research, une organisation à but non lucratif qui étudie le jugement humain. « Vous vous sentez bien lorsque vous aidez quelqu’un, mais il est fort probable que vous ne vous sentiez pas aussi bien si vous avez l’impression d’avoir aidé quelqu’un qui a quelque chose à se reprocher ».

Cet élément influence le comportement des bailleurs de fonds à tel point qu’ils rejettent aussi le blâme sur les enfants. « On serait porté à croire que les enfants ne peuvent être tenus pour responsables dans une situation de conflit, mais il ne s’agit pas d’une tendance objective », a ajouté Mme Zagefka.

Fort contraste

D’après Dawn Nunn, directrice principale des services de développement de ressources de l’organisation Save the Children, cette disparité n’a rien de surprenant. Au cours des 16 dernières années, elle a été témoin du penchant philanthropique de l’homme pour les catastrophes naturelles.

« Il est difficile d’accepter ces comportements lorsqu’on sait à quel point les enfants qui vivent dans les zones de conflit ont besoin d’aide », a indiqué Mme Nunn.

Même si les enfants qui vivent dans les zones de conflit ont tout autant sinon plus besoin d’éducation, de nourriture, d’abris et de soutien émotionnel que des enfants touchés par une inondation, par exemple, les fonds récoltés ne reflètent presque jamais cette réalité, selon les experts.

« Le processus n’est pas tout à fait rationnel. Il fait plutôt appel aux réactions instinctives des gens», a dit Brendan Paddy, porte-parole du Disasters Emergency Committee (DEC), qui regroupe les plus grandes organisations britanniques qui collectent des fonds auprès des donateurs privés. Il a ajouté que le plus difficile était de lever des fonds pour apporter une réponse humanitaire à un conflit. 

Children live under the barrel of a gun literally as they await food rations at an evacuation camp in Pikit, North Cotabato Province. 2008091014
Photo: Jason Gutierrez/IRIN
Même les enfants touchés par les conflits ne sont pas à l’abri du blâme
Les organisations non gouvernementales (ONG) sont d’accord pour dire que la préférence des bailleurs de fonds va généralement aux catastrophes naturelles, et en particulier aux catastrophes soudaines comme les tsunamis et les tremblements de terre, dont les victimes reçoivent beaucoup plus d’argent que celles des catastrophes à évolution lente comme les sécheresses.

Façonner les perceptions

Pour collecter des fonds pour des urgences, il faut attirer l’attention de la population en utilisant le côté dramatique de la situation, établir un lien avec le bailleur de fonds et le conserver, selon les experts.

La couverture médiatique, la géographie et la familiarité jouent un rôle crucial au moment de déterminer qui obtient la part du lion, notamment dans la création de ces liens et des perceptions qui y sont associées, a dit Kenro Oshidari, directeur régional du Programme alimentaire mondial (PAM) à Bangkok.

« Il est important de créer un lien. Les gens sont disposés à aider lorsqu’ils ont une compréhension commune des épreuves que d’autres traversent. Et si les médias n’en parlent pas, ça devient une sorte d’urgence silencieuse », a dit M. Oshidari.

L’étude de Mme Zagefka remet cependant en cause le portrait typique des personnes dans le besoin. Elle a en effet découvert que les gens sont généralement plus enclins à donner à ceux qu’ils perçoivent comme n’ayant aucune responsabilité dans la situation, mais aussi à ceux qui se montrent proactifs dans l’adversité.

« C’est peut-être contre-intuitif, mais c’est intéressant, surtout lorsqu’on remarque que les victimes sont souvent décrites comme passives, sans doute pour montrer à quel point elles ont besoin d’aide. La différence est subtile », a-t-elle dit.

Selon le Service de suivi financier des Nations Unies (Financial Tracking Service, FTS), des 6,2 milliards de dollars qui ont été consacrés aux catastrophes naturelles en 2010, environ 1,6 milliard de dollars étaient considérés comme des dons privés. Les victimes du tremblement de terre à Haïti et des inondations au Pakistan ont obtenu le plus de fonds.

Inversement, des 7,4 milliards de dollars consacrés à des situations de conflit, environ 64 millions provenaient de donateurs privés. Ce sont les crises au Soudan et en RDC qui ont récolté le plus d’argent.

Finalement, 4,5 millions de dollars de dons provenant d’individus ou d’organisations prises en compte par le FTS n’étaient pas destinés à un pays ou à une cause en particulier.

nb/ds/mw – gd/amz
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