Le filtre Sono, un filtre à eau anti-arsenic innovant et conçu localement, est porteur d’un nouvel espoir pour les millions de personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable au Bangladesh.
L’arsenic, qui se forme naturellement dans les nappes phréatiques en quantités infimes, peut avoir de graves conséquences sur la santé de ceux qui l’ingèrent sur de longues périodes.
« Nous observons avec enthousiasme [l’effet de] ce nouveau filtre », a déclaré Mohammed Ibrahim, ingénieur en chef spécialiste des nappes phréatiques au Département public de génie sanitaire (DPHE) de Dhaka, la capitale. « Toutefois, il faudra du temps au gouvernement pour décider s’il souhaite ou non s’engager dans cette voie, et de quelle façon ».
Les nappes phréatiques de 63 des 64 districts du pays contiennent de l’arsenic, à degrés variables, selon M. Ibrahim, qui estime qu’à l’heure actuelle, environ 16 pour cent de la population nationale – soit 23 millions de Bangladais – souffrent d’un accès insuffisant à l’eau potable.
L’eau potable – un problème de longue date
Depuis 1960-1975 environ, du fait de la contamination des réserves hydriques, la diarrhée, qui coûtait la vie à plus de 100 000 enfants de moins de cinq ans chaque année, était la maladie la plus redoutée des Bangladais.
Pour résoudre ce problème, près de 7,5 millions de puits tubulaires ont été creusés dans l’ensemble du pays dans les années 1970 et 1980 par le DPHE et de nombreuses organisations non-gouvernementales (ONG). En 1990, plus de 95 pour cent de la population vivait à moins de 100 mètres d’un puits tubulaire – contre seulement deux pour cent en 1970, selon le DPHE.
Aujourd’hui, le Bangladesh compte quelque 10 millions de puits tubulaires, mais bon nombre d’entre eux sont désormais une source d’inquiétudes : selon plusieurs études menées dans les années 1990, environ 70 millions de personnes (sur une population bangladaise totale de plus de 150 millions d’habitants) risquent l’empoisonnement à l’arsenic en buvant l’eau de ces puits tubulaires.
Des eaux souterraines arsenicales
C’est en 1993 que le DPHE a découvert la contamination arsenicale des eaux souterraines de plusieurs districts du sud du Bangladesh.
Les dernières estimations du gouvernement portent à croire qu’au moins 155 sous-districts, situés dans 46 des 64 districts du pays, seraient touchés par cette contamination arsenicale.
Le taux acceptable d’arsenic fixé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’eau de boisson est de 0,05 mg/l au Bangladesh, la norme en Europe et en Amérique du Nord étant de 0,01 mg/l.
En 1998, une étude géologique britannique des puits tubulaires, menée dans 61 districts du Bangladesh, a révélé que 46 pour cent d’entre eux contenaient plus de 0,010 mg/l (milligrammes par litre) et que 27 pour cent en contenaient plus de 0,050 mg/l. L’on estimait alors que 28 à 35 millions de personnes étaient exposées à des concentrations arsenicales de plus de 0,05 mg/l et 46-57 millions, à des concentrations de plus de 0,01 mg/l.
Effets toxiques
« L’arsenic est un poison. La dose mortelle pour l’homme est de 125 milligrammes. C’est quatre fois plus toxique que le mercure », a expliqué Abdel Ahmed, professeur associé de l’Université de médecine de Mymensing, à Dhaka.
La consommation d’eau riche en arsenic sur une longue période peut provoquer l’arsénicisme, qui engendre lui-même divers troubles de santé, et notamment des problèmes de peau (par exemple, une altération de la couleur de la peau et l’apparition de plaques rugueuses sur les paumes et la plante des pieds), le cancer de la peau, de la vessie, des reins et des poumons ; ainsi que des maladies des vaisseaux sanguins des jambes et des pieds.
Les symptômes de l’arsénicisme chronique peuvent prendre cinq à 15 ans à se manifester, suivant la quantité d’arsenic ingérée.
Une étude de terrain a été réalisée dernièrement par le Comité pour l’avancement rural du Bangladesh (BRAC), la plus grande ONG du monde, et le Centre international du Bangladesh pour la lutte contre les maladies diarrhéiques et la recherche sur la diarrhée ; selon cette étude, entre 25 et 77 millions de personnes au Bangladesh consomment, à l’heure actuelle, des quantités d’arsenic dangereusement élevées dans leur eau de boisson.
Pour approvisionner les populations du Bangladesh en eau de boisson salubre, on pourrait recourir au pompage de l’eau faible en arsenic des nappes phréatiques superficielles salubres ou d’aquifères plus profonds (plus de 200 mètres), à la récolte de l’eau de pluie, à la filtration de l’eau des étangs, au traitement chimique de l’eau dans les foyers, à l’installation de canalisations pour permettre l’approvisionnement en eau à partir de sources salubres ou traitées.
Toutefois, la seule solution véritablement viable à ce problème reste le filtre Sono.
Le filtre Sono
Inventé en 2006, le filtre à eau anti-arsenic Sono est un dispositif simple qui repose sur l’utilisation d’une « matrice composite de fer » qu’il est possible de fabriquer localement à l’aide de tournures de fonte, de sable, dont les cours d’eau regorgent, de charbon de bois, de fragments de briques humides et de deux seaux.
Le seau supérieur est rempli de sable épais, que l’on trouve sur place, dans les cours d’eau, et d’un composé de fer. Le sable filtre les grosses particules et permet de maîtriser le débit de l’eau, tandis que le fer permet d’extraire l’arsenic inorganique.
L’eau s’écoule ensuite dans le deuxième seau, où elle est une nouvelle fois filtrée au sable épais, puis au charbon de bois pour en retirer les autres contaminants, et enfin au sable fin des rivières et aux fragments de briques humides, pour la débarrasser de ses particules fines et stabiliser le débit d’eau.
A voir ces deux seaux emboîtés, écrin pour le moins modeste du filtre, on a du mal à croire que celui-ci puisse véritablement changer la vie de ceux qui l’utilisent : pourtant, il permet de filtrer 98 pour cent de l’arsenic contenu dans l’eau, ainsi que d’autres impuretés, organiques, bactériennes et minérales.
Testé en 2006 par l’Académie nationale de génie des Etats-Unis, le filtre Sono remplit les normes de l’OMS et du Bangladesh.
Les patients qui consomment l’eau ainsi filtrée pendant deux ans présentent des taux réduits de mélanose arsenicale (altération des pigments de la peau), et leur état de santé s’améliore considérablement, a expliqué Aboul Hossam, concepteur bangladais du filtre et professeur associé de l’Université George Mason. Aucun nouveau cas d’arsénicisme n’a été détecté au Bangladesh dans les régions où les populations utilisaient ces filtres, même dans les zones les plus polluées, selon M. Hossam.
Un filtre coûte 35 dollars et permet d’obtenir 20 à 30 litres d’eau potable par heure pour une ou deux familles.
À ce jour, quelque 32 500 filtres ont été distribués – dont deux tiers gracieusement – et des plans ont été mis sur pied qui prévoient la distribution de plus de 10 000 filtres à l’UNICEF ainsi qu’à d’autres ONG.
« Ces filtres peuvent durer au moins cinq ans, ne nécessitent qu’un entretien simple et ne produisent pas de déchets toxiques. Nous estimons qu’environ un milliard de litres d’eau filtrée grâce à ce système ont été consommés et continuent de l’être quotidiennement », selon M. Hossam.
D’après le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), la contamination de l’eau à l’arsenic reste courante au Bangladesh, et une exposition prolongée entraîne de graves problèmes de santé. A l’heure actuelle, selon les estimations, 40 000 cas d’arsénicisme grave ont été détectés au Bangladesh, et selon les experts de la santé publique, il y aura plus de 2,5 millions de cas au cours des 50 prochaines années si ce problème n’est pas traité comme il se doit.
Boire de l’eau sans arsenic est le seul moyen de prévenir la maladie, selon l’UNICEF.
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