Le gouvernement envisage de résoudre manu militari la crise électorale naissante qui secoue Anjouan, l’une des trois îles de l’océan Indien qui forment l’Union des Comores, a appris IRIN de source sûre.
Dimanche 10 juin, conformément au calendrier établi, des élections se sont tenues sur les îles de la Grande-Comore et de Mohéli. Le scrutin d’Anjouan, en revanche, avait été initialement reporté d’une semaine à la suite d’affrontements sanglants entre les forces du gouvernement de l’Union et la police paramilitaire de l’île.
Le système électoral complexe de l’archipel a été négocié en 2001 par l’Organisation de l’unité africaine (OUA), dans le sillage de la sécession de Mohéli et d’Anjouan par rapport à la Grande-Comore, qui avait eu lieu en 1997.
Ce système électoral prévoit que les îles – Anjouan, Grande-Comore et Mohéli – aient chacune leur propre gouvernement semi-autonome et leur propre président, et se voient confier à tour de rôle la présidence du gouvernement fédéral de l’Union.
La Cour constitutionnelle des Comores a approuvé 31 candidats aux élections locales des îles : 18 pour la Grande-Comore, huit pour Anjouan et cinq pour Mohéli. Ayant achevé son mandat de cinq ans, Mohamed Bacar, 45 ans, élu président d’Anjouan en 2002, a été prié par la Cour de se retirer, et a nommé un président par intérim à la tête du gouvernement local jusqu’aux élections.
M. Bacar a refusé de se retirer, a imprimé ses propres bulletins de vote et a procédé aux élections, en dépit d’une déclaration de l’Union africaine (UA) – l’organisme qui a succédé à l’OUA – et du gouvernement de l’Union invalidant par avance le scrutin d’Anjouan.
L’UA a rappelé un contingent de 40 policiers sud-africains déployé pour encadrer les élections d’Anjouan, et le gouvernement de l’Union a empêché l’envoi du matériel électoral pour entraver la tenue de tout scrutin sur l’île.
A l’approche du scrutin d’Anjouan, les candidats n’ont pas été en mesure de faire campagne librement, les bureaux de la radio nationale ont été mis à sac, quatre des journalistes qui y travaillaient ont été arrêtés et auraient été torturés.
L’aéroport a également été fermé pour empêcher Ahmed Abdallah Sambi, le président de l’Union, et le commandant des troupes de l’UA de se rendre sur l’île.
M. Bacar a revendiqué une victoire écrasante, avec 90 pour cent des voix, et son investiture présidentielle doit avoir lieu jeudi.
Loyautés militaires
Cette semaine, Francisco Madeira, envoyé spécial de l’UA, et les représentants de la Ligue arabe ont tenu des négociations avec M. Bacar pour tenter de désamorcer la crise politique.
M. Bacar, ancien chef de la police d’Anjouan qui a participé au coup d’Etat militaire de 2001 avant d’être élu à la présidence de l’île l’année suivante, jouirait d’une « loyauté à 100 pour cent » de la part de la gendarmerie.
En plus de quelques centaines de gendarmes, dotés d’un arsenal d’armes lourdes, l’île dispose également d’une milice armée composée, dit-on, de quelque 500 hommes.
L’investissement de M. Bacar dans le pouvoir militaire a creusé un écart entre les forces militaires de l’île et celles de l’Union ; de plus, son frère cadet, Abdou, dirige les forces de sécurité d’Anjouan.
Idi Nidhom, le vice-président des Comores, aurait déclaré cette semaine : « Nous ne disposons pas des forces nécessaires pour l’obliger à se retirer mais, croyez-moi, le jour où nous les obtiendrons, qu’il s’agisse des forces de l’Union africaine – quand nous aurons obtenu l’autorisation nécessaire – ou des nôtres, lorsque nous serons devenus assez puissants pour le faire, nous le destituerons [M. Bacar] certainement ».
Selon Opia Mensah Kumah, Coordinateur résident des Nations Unies aux Comores, le gouvernement de l’Union a indiqué que même si M. Bacar acceptait d’organiser de nouvelles élections à Anjouan au cours des prochains jours, il était improbable que des élections libres et transparentes puissent être tenues le 17 juin et que la date, plus réaliste, du 24 juin avait été suggérée.
« Cette crise est très grave et pas uniquement pour Anjouan, que certains ont qualifiée de régime policier, mais pour l’ensemble de l’Union », a déclaré M. Kumah. « Les Nations Unies mènent une mission de développement aux Comores, et un conflit politique prolongé aurait des conséquences néfastes sur notre travail et notre efficacité ».
Unité contre séparation
L’analyste politique Ahmed Thabit a expliqué à IRIN qu’il était « évident » que les forces comoriennes n’étaient pas assez puissantes pour s’opposer à M. Bacar.
« Toutefois, une fois qu’il verra que l’UA envisage sérieusement d’avoir recours à la force, il cherchera à obtenir un compromis [...] M. Bacar est aujourd’hui un rebelle et on ne peut le laisser prendre l’ensemble du pays en otage », a-t-il dit.
Selon M. Thabit, non seulement un pays classé 132e sur 177 à l’Indice de développement humain des Nations unies n’a pas les moyens d’entretenir trois présidents et trois gouvernements, en plus du gouvernement national de l’Union, mais ce système politique a également fomenté les divisions qu’il visait justement à apaiser.
« Chaque île croit en une forte autonomie, mais pas au point de leur permettre à chacune d’avoir un gouvernement propre », a-t-il poursuivi. Le système politique en vigueur, surtout en ce qui concerne le financement des services tels que l’électricité et l’eau, donne lieu à une lutte acharnée entre les différents gouvernements, une lutte qui porte atteinte à l’unité nationale.
A en croire M. Thabit, les Comoriens sont massivement en faveur d’une plus grande unité entre les îles et d’un retour aux gouverneurs élus en lieu et place des présidents locaux, comme c’était le cas sous la constitution de 1978.
« Tout le monde en a assez de M. Bacar. Même à Anjouan, les gens en ont assez », a-t-il affirmé. « Tout le monde a boycotté les élections [illégales d’Anjouan] et seul un petit nombre de personnes a voté, parce qu’elles savaient que voter équivaudrait à s’exprimer en faveur de la séparation ».
La situation géographique des Comores, à l’entrée nord du canal du Mozambique, en a fait le refuge des pirates, avant que l’archipel ne soit colonisé par la France en 1841.
En 1975, après 130 années de régime colonial, au cours desquelles leur importance stratégique s’est émoussée avec l’ouverture du canal de Suez, les trois îles ont obtenu leur indépendance, avant d’être secouées par trois décennies d’instabilité, marquées par 19 coups et tentatives de coup d’Etat.
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