Tous les jours, Saliou déambule dans les quartiers de Dakar, la capitale sénégalaise, une valisette de produits pharmaceutiques à la main.
Le jeune homme n’a aucune connaissance dans le domaine de la pharmacie et n’a pas la formation requise pour prescrire des médicaments. En revanche, il a une assez longue expérience de ce commerce informel pour savoir si un client sera capable d’acheter des médicaments par tablettes ou à l’unité.
D’après une étude récente menée au Sénégal, le Leem, qui regroupe les entreprises du secteur pharmaceutique en France, estime qu’un patient sur cinq a recours à ce marché illicite pour se procurer des médicaments.
Et le problème n’est pas spécifique au Sénégal. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) reconnaît que le commerce mondial des médicaments contrefaits et de qualité inférieure rapporte annuellement près de 32 milliards de dollars.
Mais le gouvernement sénégalais est désormais décidé à prendre à bras le corps le problème du marché illicite des médicaments.
Le gouvernement du président Abdoulaye Wade prévoit de dégager une enveloppe de 25 millions de francs CFA (48 000 dollars) dans le budget 2006 pour « promouvoir les médicaments génériques et renforcer les inspections pour contrôler le marché illicite des médicaments ».
Selon certains experts du secteur de la santé, c’est la première fois que le gouvernement parle de l’existence d’un marché illicite de médicaments dans un document officiel. S’ils se réjouissent de la démarche des autorités, ils se montrent en revanche plus inquiets quant à son efficacité.
« Je pense qu’il y a un début de changement », a indiqué Mamadou Badiane, le chef de la Direction des pharmacies et laboratoires.
Des camions en provenance du Nigeria et de la Gambie ont été interceptés en juillet et leur cargaison de médicaments vendus sans autorisation a été détruite par le ministère du commerce. Et alors qu’un débat télévisé sur le problème du commerce illicite des médicaments était impensable il y a deux ans, Mr Badiane se rappelle que ce débat a eu lieu en décembre 2004 et que les experts ont dit ce qu’ils avaient à dire.
« Mais 25 millions, c’est pas suffisant, c’est même ridicule », s’est exclamé M. Badiane. « Car il faut compter que dans ce chiffre il y a le salaire des employés et nous sommes 15 ».
Keur Serigne Bin, une montage de médicaments
A Keur Serigne Bi (La maison du Marabout, en Wolof), derrière le grand marché de Sandaga, les vendeurs de médicaments illicites ont pignon sur rue.
Selon les experts du secteur de la santé, c’est un endroit qui représente une montagne de médicament.
"C’est l’endroit où les personnes pauvres se procurent des médicaments", a expliqué un vendeur, sous le couvert de l’anonymat.
Ici, une boîte d’antihistamines coûte 4 000 CFA (8 dollars), contre 5 700 CFA (11 dollars) dans une pharmacie officielle. Antibiotiques, anti-dépresseurs et antirétroviraux y sont également vendus à des prix plus abordables. Certains médicaments ont été volés par des petits employés et d’autres ont été pillés par des pharmaciens dans les stocks de la centrale d’approvisionnement.
Et alors que les prix bas pratiqués attirent les Sénégalais à faible revenu, de nombreuses personnes ne sont pas conscientes des risques qu’elles prennent.
« Or les risques sont multiples, surtout pour le consommateurs », explique Babacar Thiam, médecin à Yoff, un quartier de la capitale. « Les médicaments ne passent pas par un contrôle pharmacologique. Ils sont conservés dans des endroits non appropriés et même si la date de péremption est bonne, c’est la mauvaise conservation du produit qui altère son principe actif ».
Bakary Sambou, médecin à la représentation de l’OMS au Sénégal partage cet avis.
« Parfois les vendeurs du marché illicite de médicaments vous racontent des sottises. Et les gens les croient », raconte-t-il. « Un jour j’ai même vu quelqu’un utiliser des antituberculeux majeur pour traiter une simple bronchite ».
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| Le Sénégal est un pays majoritairement musulman où les confréries islamiques ont un poids politique et économique important |
« Les autorités ont peur », répond Constance Faye Badji, directrice de l’Office National des pharmaciens du Sénégal. « La confrérie religieuse des Mourides joue un rôle majeur dans ce commerce et elle est une composante puissante de l’électorat qu’il ne faut pas brusquer ».
« Nous attendons de voir ce qu’ils vont faire avec ces 25 millions de francs CFA », a déclaré Mme Faye Badji. « C’est facile de dire il y a un budget, mais concrètement, si c’est du tape à l’œil, on réagira en fonction de ça ».
Un marché de l'emploi
Dans un pays où 26 pour cent de la population vivent avec moins d’un dollar par jour, ce ne sont pas que les consommateurs pauvres qui pérennisent les activités du marché noir. Ce marché assure aussi des revenus aux marchands ambulants de médicaments illicites.
Pour certains experts, ce marché représente un chiffre d’affaires de 6 à 8 milliards de francs CFA (entre 11,4 et 15,2 millions de dollars).
« Toute tentative d’interdiction bête et méchante du marché illégal ne marchera jamais », selon Pierre Nabeth, chef de l’unité épidémiologique à l’institut Pasteur de Dakar, qui finalise une enquête sur ce sujet.
« Les gens meurent de faim et le marché fait vivre beaucoup de personnes et ça arrange tout le monde », a-t-il confié à IRIN. « Mieux réglementer, c’est peut-être la voie à explorer ».
Dans l’enquête menée auprès de 168 vendeurs ambulants de médicaments, Nabeth a constaté que la plupart des sondés avouent ne pas savoir lire, deux tiers disent ne jamais lire la notice des médicaments et 70 pour cent sont favorables à une règlementation du marché.
« Ils réclament eux-mêmes une formation, car ils sont conscients de leurs lacunes », expliquent le chercheur.
Certaines actions ont aussi été menées pour informer le public. En 2003, des campagnes de sensibilisation ont été organisées autour du slogan « les médicaments de la rue tuent ». Depuis lors, une campagne de sensibilisation du public est organisée chaque année au mois de mai et tout laisse à penser que le message est bien perçu.
Ainsi, pour le pêcheur Mame Thiam, « il n’est pas question d’avaler ces médicaments ». « Ces pharmaciens ambulants ne savent même pas écrire leur nom et vous voulez que je leur achète des médicaments ? Et si je meurs, contre qui portera-t-on plainte » ?
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