Cette démarche laisse présager l'ouverture d'un deuxième front, destiné à isoler de l'intérieur du pays les forces de Taylor se trouvant à Monrovia, mais des habitants des faubourgs-est ont déclaré dans l'après-midi de jeudi que le secteur demeurait calme.
Des témoins oculaires ont indiqué qu'un groupe incluant un grand nombre de rebelles avait franchi le pont de Stockton Creek reliant le quartier de Freeport (ouest de Monrovia) à celui de Gardnersville (à l'est), peu après l'aube. Ils se dirigeaient vers la principale autoroute au nord de la capitale menant à Kakata, Gbarnga, Ganta et à la frontière guinéenne. Ils ont établi des postes dans la zone de l'usine de Battery.
Jusqu'à présent, le mouvement rebelle Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD) n'avait tenté d'attaquer Monrovia que depuis le nord-ouest, le long de la route conduisant à Klay Junction, à Bomi Hills et à la frontière avec la Sierra Leone.
Des tirs sporadiques ont continué jeudi matin dans le centre-ville et dans les faubourgs occidentaux, faisant fi du cessez-le-feu conclu le 17 juin aux pourparlers de paix d'Accra, la capitale ghanéenne.
Le gouvernement a annoncé qu'il avait repoussé les rebelles jusqu'à la zone entourant le pont de Paul River, principal lien entre l'Ile de Bushrod et l'intérieur - à une dizaine de kilomètres du centre-ville.
Cependant, les témoins ont indiqué que les combattants du LURD ont résisté dans l'Ile de Bushrod, où ils continuent de contrôler le port d'eau profonde de Monrovia. Ils ont néanmoins cessé de bombarder les positions gouvernementales à l'arme lourde. Les tirs d'obus qui avaient résonné dans le centre de la ville pendant toute la journée de mercredi, se sont tus.
Le ministre de la Santé, Peter Coleman, a annoncé à la radio que plus de 200 personnes ont été tuées, et plus de 350 civils et combattants ont été blessés dans cette dernière flambée d'hostilités à Monrovia. La plupart des blessés ont été transportés à l'Hôpital John F. Kennedy.
Un porte-parole du LURD, Mohammed Kamara, a affirmé à la BBC que les rebelles n'arrêteraient les combats qu'une fois qu'ils auront pris le contrôle de Monrovia. " Si Taylor veut la paix, nous lui donnerons la paix. Mais le seul son que Taylor comprend est celui d'un AK-47 et c'est celui que nous jouons pour lui ", aurait déclaré M. Kamara.
Un autre responsable du LURD a dit à IRIN dans la capitale ghanéenne, Accra: "Nous allons tous sortir cette fois ".
Les témoins ont informé que les soldats et les miliciens favorables à M. Taylor se sont livrés à un pillage massif. Par ailleurs, des milliers de déplacés affamés ont également envahi des commerces fermés pour chercher quelque chose à manger. " Il n'y a plus de vivres à Monrovia ", a déclaré à IRIN un habitant. " Les gens sont désespérés de ne pas trouver quelque chose à manger ".
Des soldats ont réquisitionné des taxis ainsi que des véhicules des organisations de secours pour évacuer les blessés des lignes de front. D'autres ont été utilisés comme wagons de combat improvisés. Des témoins ont aperçu des miliciens arrachant les portes et les pares-brise des taxis pour les transformer en véhicules de combat, ainsi qu'un camion des Services du secours catholique bourré d'hommes armés.
M. Taylor a été aperçu jeudi matin, dans un convoi lourdement armé, alors qu'il se déplaçait de sa résidence vers le centre-ville et vers la ligne de front. La veille, il avait juré dans une intervention à la radio qu'il " se battrait jusqu'au bout ".
Le ministre de la Santé a affirmé que le grand hôpital John F. Kennedy de Monrovia était bondé et manquait désespérément de matériel médical et de carburant pour maintenir son générateur électrique. Il a invité les habitants de la capitale à se déplacer pour faire don de leur sang. Il a également appelé les forces de sécurité à laisser le personnel médical se rendre sur son lieu de travail sans harcèlement.
M. Coleman a aussi exhorté la communauté internationale à offrir d'urgence des matériels médicaux et du carburant aux services de santé du Liberia, dépassés par la situation. "J'en appelle à la communauté internationale pour venir assister le peuple libérien. La situation est incontrôlable ", a-t-il constaté.
Tete Korboi Brooks, directrice exécutive de l'organisation humanitaire médicale MERCI, a déclaré à IRIN que les hostilités font qu'il est difficile pour son organisation d'envoyer une ambulance secourir les " très nombreux blessés " dans les faubourgs.
Dans un communiqué, le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) a appelé au respect du droit international. Il a instamment invité les parties belligérantes à ne pas s'en prendre aux civils. Le CICR a informé que plusieurs personnes déplacées ont été tuées et une trentaine d'autres blessées au cours des combats dans le centre de Monrovia.
Plusieurs blessés ont été victimes d'éclats de projectiles et de roquettes tirés par les rebelles dans le centre-ville. Un projectile qui a échoué près de l'ambassade des Etats-Unis, dans le quartier résidentiel de Mamba Point, a tué plusieurs personnes et blessé de nombreuses autres, ont confirmé des travailleurs humanitaires. Les victimes faisaient partie des milliers de personnes qui y étaient rassemblées pour se réfugier dans l'ambassade.
Médecins Sans Frontières (MSF) a évacué de l'hôpital de la Rédemption à Monrovia, sis dans la banlieue occidentale, 35 patients atteints de choléra, à son complexe de Mamba Point. "Ces personnes avaient déjà fait un aller et retour en enfer, et maintenant elles vivent à nouveau un enfer ", s'est exclamé Christopher Stokes, directeur chargé des opérations de MSF. " Les Libériens dans les camps et dans les rues ont atteint le point absolu de limite qu'on peut demander à quelqu'un de supporter ".
A New York, le Secrétaire-Général de l'ONU Kofi Annan a appris avec une profonde préoccupation la résurgence des combats au Liberia et a appelé à une cessation immédiate des hostilités.
" Cette évolution constitue une violation flagrante de l'accord de cessez-le-feu conclu récemment. Elle jette une ombre sur les discussions de paix facilitées à Accra par la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) qui ont fait naître de réels espoirs pour un règlement pacifique du conflit ", a souligné M. Annan.
Le facilitateur des pourparlers inter-libériens de paix, le général Abdulsalami Abubakar du Nigeria, a fait savoir dans une conférence de presse mercredi que la CEDEAO envisageait la convocation d'un sommet des chefs d'Etats africains pour relancer le processus de paix qui bat de l'aile.
La reprise des combats intervient au moment où une mission du Conseil de sécurité de l'ONU, sous la houlette de l'ambassadeur Jeremy Greenstock du Royaume-Uni, a entamé une tourné en Afrique de l'Ouest aux fins d'évaluer les perspectives de paix et d'encourager à une coopération plus étroite entre les huit pays de la région, y compris le Liberia.
Lors d'une conférence de presse à New York, M. Greenstock a souligné qu'il faut que le Conseil de sécurité trouve les moyens d'exercer une pression supplémentaire sur M. Taylor pour un compromis avec les autres belligérants libériens qui, selon le Conseil de sécurité, n'ont pas servi l'intérêt du peuple libérien.
"Le temps est venu pour un changement et pour faire passer le peuple libérien avant tout, au lieu des ambitions politiques de l'une ou l'autre des factions ", a déclaré M. Greenstock. Il faut que M. Taylor décide s'il désire participer à ce changement, mais il faut prendre en compte l'incapacité de son gouvernement de diriger un Liberia stable, ainsi que le fait qu'il n'ait pas répondu à son inculpation, a-t-il ajouté.
Un tribunal associé à l'ONU en Sierra Leone a inculpé M. Taylor pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité en raison de son rôle qu'il a joué pour attiser la guerre civile dans ce pays de 1991 à 2001. Mercredi, à la requête du tribunal, le gouvernement suisse a gelé les comptes bancaires de M. Taylor et de plusieurs de ses lieutenants.
M. Taylor a demandé la levée de son inculpation " pour le bien de la paix au Liberia et dans la sous-région ".
Le procureur du Tribunal spécial, David Crane, a déclaré dans une conférence de presse mercredi dans la capitale sierra léonaise Freetown, qu'il voulait capturer Taylor vivant pour qu'il réponde aux accusations. " Il faut nous le livrer vivant pour qu'il soit déféré devant la justice. Il a un droit absolu à un procès équitable et ouvert ", a affirmé M. Crane.
"M. Taylor est un criminel de guerre inculpé, quelqu'un qui a déstabilisé sa région depuis qu'il a quitté la Libye en 1988/1989. J'ai une très forte raison morale à cet égard. Nous allons avoir Charles Taylor, je vous le garantis ", a souligné M. Crane.
La dernière bataille pour le contrôle de Monrovia avait débuté à la fin de la semaine dernière. Les combattants du LURD avaient atteint les faubourgs occidentaux mardi, provoquant la fuite vers le centre-ville de milliers de déplacés. L'autre groupe rebelle, Le Mouvement pour la démocratie au Liberia (MODEL), qui contrôle la majeure partie du sud-est, a également fait état d'intenses combats avec les forces de M. Taylor.
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