La crise des préservatifs de contrefaçon au Vietnam

Un nouveau rapport avertissant de la piètre qualité de près de la moitié des préservatifs disponibles à la vente au Vietnam fait craindre autorités sanitaires que les progrès fragiles enregistrés par le pays en faveur de comportements sexuels plus sûrs soient menacés.

« Quiconque achète des préservatifs sur le marché privé court aujourd’hui le risque d’utiliser des préservatifs de mauvaise qualité. Cette situation touche les travailleurs du sexe et leurs clients, mais aussi [la population en général] », a dit à IRIN Arthur Erken, le représentant du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) au Vietnam.

Le Vietnam a déployé d’importants efforts ces dernières années pour rendre les préservatifs accessibles au public. Ils sont gratuits dans les cliniques, et vendus pour 2 centimes de dollar seulement dans les kiosques, les cafés, les salons de massage et les hôtels.

Les chiffres les plus récents indiquent que les nouveaux cas d’infection par le VIH ont rapidement diminué entre 2007 et 2009, et se sont stabilisés à environ 14 000 cas signalés par an en 2010 et 2011. Par ailleurs, le taux de fertilité chez les adolescentes a chuté de 31 naissances pour 1 000 jeunes filles de moins de 19 ans en 2009 à 29 en 2013 – un taux nettement inférieur à celui du Laos voisin (65) ou de la Thaïlande (41).

Cependant, un rapport de l’UNFPA datant de mars 2014 a révélé que le marché vietnamien était inondé de préservatifs de mauvaise qualité, un afflux que les mécanismes de surveillance ont échoué à contenir.

« Si les préservatifs disponibles ne sont pas de bonne qualité, même en les utilisant correctement et de façon systématique, les usagers risquent d’être infectés, ou d’infecter leurs partenaires », a dit Kristian Schoultz, directeur pays pour le Programme commun des Nations Unies sur le VIH et le sida (ONUSIDA).

Il est urgent de normaliser la qualité des préservatifs et de veilleur au respect effectif de cette normalisation pour contenir l’épidémie de VIH au Vietnam, disent les experts. Ces derniers mettent en garde contre une érosion de la crédibilité des préservatifs susceptible de saper des années d’efforts de sensibilisation en faveur de pratiques sexuelles sans risque.

Préservatifs de contrefaçon

Les préservatifs distribués dans les hôpitaux et les cliniques sont fournis par le ministère de la Santé, qui certifie leur conformité aux normes internationales. Mais le rapport de l’UNFPA révèle qu’environ 85 pour cent des préservatifs disponibles au Vietnam proviennent du secteur privé, et que 17 pour cent de ces derniers échouent aux tests de contrôle de la qualité, en particulier ceux importés de Chine.

La qualité des préservatifs se mesure sur la base de « niveaux de qualité acceptables » (NQA), c’est-à-dire les seuils relatifs à la résistance aux températures, la durée de conservation, ou encore la pression et le volume d’éclatement. Les préservatifs conformes aux NQA sont efficaces à 90-95 pour cent pour prévenir la transmission du VIH, et réduisent les risques de gonorrhée et de chlamydia de 62 et 26 pour cent respectivement, note l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les préservatifs non conformes aux NQA peuvent présenter des trous microscopiques, et éclatent facilement lorsqu’on les remplit de petites quantités d’eau ou d’air. « Le latex employé est de mauvaise qualité, et son élasticité est compromise plus rapidement qu’il ne le faudrait », a expliqué M. Erken.

« L’identification d’un tel niveau d’échec pourrait être considéré comme très grave », a dit David Whybrew, responsable technique chez Crown Agents, le cabinet de conseil qui a mené l’étude de l’UNFPA.

Pis encore, bon nombre de ces préservatifs de mauvaise qualité sont des contrefaçons, commercialisés sous la marque Durex ou autre marque réputée, ce qui trompe le consommateur.

Alors que les vrais préservatifs de marque peuvent coûter jusqu’à 1 dollar l’unité, les préservatifs de contrefaçon cassent les prix – 2 centimes de dollar l’unité seulement. « Cette [situation] est délicate, car les consommateurs pensent acheter des produits Durex, qui sont de bonne qualité », a dit M. Erken.

Durex soutient que ses préservatifs peuvent contenir jusqu’à 40 litres d’air sans éclater (plus du double du volume exigé par les NQA), et teste régulièrement ses produits.

« Si [un préservatif] ne satisfait pas à la mise à l’essai rigoureuse du produit, on annule l’expédition du [lot entier] », fait remarquer l’entreprise sur son site vietnamien.

Les succès de la lutte contre les stigmatisations pourraient s’annuler

Les personnes qui consomment de la drogue par injection, les travailleurs du sexe et les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes présentent des taux d’infection au VIH disproportionnellement élevés, avec une prévalence de 13,4 pour cent, 3 pour cent et 16,7 pour cent respectivement – des taux bien supérieurs à la moyenne nationale de 0,45 pour cent, d’après les chiffres de l’ONUSIDA et du gouvernement.

Il y a peu, les travailleurs du sexe étaient réticents à avoir des préservatifs sur eux de peur de se faire arrêter, d’être condamnés à une amende et de se voir enrôlés de force dans un « centre de réhabilitation ».

La politique d’arrestation des travailleurs du sexe a depuis été abolie, ce qui a permis de réduire cet obstacle à l’usage du préservatif. Pourtant, a averti M. Shoultz, « si les consommateurs ne peuvent pas se fier à la qualité des préservatifs, ils se montreront certainement moins enclins à en utiliser ».

D’après le ministère de la Santé, la manière dont le préservatif est perçu par la population reste précaire en raison d’un amalgame répandu entre préservatif et infidélité ou prostitution.

À l’occasion de la présentation d’une étude gouvernementale sur les comportements des jeunes en matière de santé sexuelle, Nguyen Duc Vinh, le vice-directeur du service Santé maternelle et infantile du ministère de la Santé a dit qu’un tiers des Vietnamiens de moins de 18 ans pensaient que l’usage du préservatif relevait d’une « conduite inappropriée », et 16 pour cent que le préservatif était réservé aux travailleurs du sexe et aux partenaires infidèles.

Une étude a révélé que seul un tiers des jeunes non mariés utilisaient des préservatifs. Beaucoup préfèrent les acheter en magasin ou en kiosque, plutôt que de les réclamer dans une clinique, pour des raisons de respect de leur intimité et de confidentialité.

« Ils trouvent ça embarrassant que quelqu’un puisse être au courant de leur vie privée, c’est trop intime pour en parler à qui que ce soit, même à un médecin », a expliqué M. Nga, le professeur.

Problèmes d’approvisionnement

Jusqu’en 2010, l’intégralité des préservatifs disponibles provenait d’organisations humanitaires. Mais depuis que le Vietnam a accédé au statut de « pays à revenu intermédiaire », les financements consacrés à l’approvisionnement se sont arrêtés « pratiquement du jour au lendemain », rapporte M. Erken.

« Nous sommes convaincus que les préservatifs fournis par le gouvernement [satisfont aux normes internationales], mais le marché privé est un tout autre monde », a-t-il dit.

Lors d’une présentation en mars 2014, Nguyen Dinh Tai, le directeur du Central Institute for Economic Management (CIEM) relevant du ministère de la Planification et des Investissements, a averti les responsables de la santé que les problèmes de réglementation touchant aux produits de consommation n’avaient rien de nouveau au Vietnam.

En réponse au rapport de l’UNFPA, le gouvernement prévoit d’introduire des garanties de qualité plus strictes en faisant passer les préservatifs du statut de « produit de consommation » à celui d’« équipement médical », mettant ainsi le Vietnam en conformité avec les directives d’approvisionnement de l’OMS et de l’UNFPA.

« Il est absolument essentiel que les préservatifs soient soumis à des tests réglementaires normalisés pour que leur qualité soit garantie », a dit M. Shoultz.

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