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La réconciliation s’annonce difficile en Égypte

Supporters of former Egyptian President Mohamed Morsi bow down in prayer at Raba’a al-Adaweya square in Cairo’s Nasr City three days before he was ousted by the military. As many as 300 people have died in street clashes since the 3 July military coup
Supporters of former Egyptian President Mohamed Morsi during prayer at Raba’a al-Adaweya square in Cairo’s Nasr City three days before he was ousted by the military. (Saeed Shahat/IRIN)

D’après les analystes, les sept mois qui ont passé depuis le renversement du président égyptien Mohamed Morsi, en juillet, ont été parmi les plus violents et les plus conflictuels de l’histoire récente du pays. La majeure partie de la société égyptienne se polarise en deux camps : les pro-Frères musulmans et les pro-armée.

Selon certains, la réconciliation est une perspective encore plus lointaine et incertaine qu’elle ne l’était immédiatement après la prise de pouvoir de l’armée.

« L’opportunité de réconciliation qui existait après le renversement de Morsi a maintenant disparu », a dit Issandr el Amrani, un analyste sur l’Égypte de l’International Crisis Group (ICG). « Maintenant que les responsables et les médias parlent des Frères musulmans comme d’une ‘organisation terroriste’ et les considèrent comme responsables de toutes les attaques, [les forces de sécurité] doivent s’en tenir à ce point de vue. »

Du côté des Frères musulmans, de nombreux partisans de l’ancien président Morsi, même au niveau de la base, disent se sentir trop persécutés pour discuter avec leurs opposants. « Avant, j’avais l’habitude de discuter avec les gens qui n’étaient pas d’accord avec moi. Or, ils pensent maintenant que la répression dont nous sommes victimes est méritée : je n’ai plus rien à leur dire », a dit Aya*, un manifestant de 18 ans pro-Frères musulmans.

La croyance selon laquelle les partisans des Frères musulmans sont en faveur de la violence et du chaos est maintenant populaire et largement répandue. Les membres du nouveau gouvernement en font d’ailleurs la promotion. Il y a eu une série d’affrontements entre voisins – parfois meurtriers – dans le cadre de manifestations anti-coup/pro-Frères musulmans.

Presque immédiatement après la prise du pouvoir par l’armée, le nouveau gouvernement a mis sur pied un ministère de la Justice transitionnelle et de la Réconciliation. Pourtant, même les responsables du ministère s’entendent pour dire que la réconciliation est encore loin.

Selon Mahmoud Fawzy, conseiller juridique du ministre, « il faut d’abord mettre un terme aux violences pour permettre le démarrage d’un véritable processus de réconciliation. Par violences, j’entends toute perturbation se produisant dans les rues, les universités, etc. »

Parmi ceux qui étaient considérés comme favorables au déploiement d’efforts de réconciliation supplémentaires, plusieurs ont déjà quitté le gouvernement de transition. Mohamed El Baradei a démissionné juste après la violente dispersion du sit-in pro-Frères musulmans sur la place Rabaa al-Adawiya, au Caire. Plus récemment, d’autres voix modérées, notamment le vice-premier ministre Ziad Bahaa el Din, ont annoncé leur départ.

« Il se peut que les autorités considèrent la possibilité d’une réconciliation d’ici un an ou deux, mais ce sera selon leurs propres conditions, et les Frères musulmans devront reconnaître la légitimité du nouveau régime. La priorité, ces jours-ci, c’est d’organiser des élections présidentielles et de renforcer le nouveau régime », a dit M. El Amrani, de l’ICG.

Selon des responsables du gouvernement, les résultats du référendum qui s’est tenu en janvier sur la proposition de constitution, qui a obtenu l’appui de plus de 98 pour cent des participants au vote, montrent qu’ils bénéficient du soutien populaire.

La réconciliation est aussi difficile à imaginer du côté des Frères musulmans. « L’alliance anti-coup a déclaré à plusieurs reprises qu’elle ne négocierait pas avec ce gouvernement meurtrier et illégitime, dont les membres ont été désignés par l’armée », a dit à IRIN Abdullah al-Haddad, un porte-parole des Frères musulmans basé à Londres.

« Le mouvement anti-coup souhaite faire de l’Égypte un pays ingouvernable – exactement comme les anti-Frères musulmans ont tenté de le faire sous Morsi », a dit M. El Amrani.

La norme, tant chez les partisans du gouvernement que chez leurs opposants, a été de diaboliser l’autre alors même que les violences continuent d’embraser le pays. Le décret qualifiant officiellement la confrérie d’« organisation terroriste », promulgué en décembre dernier, a fermé la porte à toute possibilité de négociation dans l’immédiat.

Violence d’État et « terrorisme »

Selon Amnesty International, 1 400 personnes ont été tuées dans les violences politiques qui durent depuis juillet 2013. Des millions de personnes étaient alors descendues dans la rue pour appeler à la démission du président issu des Frères musulmans.

Plusieurs milliers de leaders et de partisans des Frères musulmans sont gardés en détention. Des individus sympathiques à l’un ou l’autre des camps – anti-Frères musulmans ou anti-armée – font maintenant eux aussi l’objet d’arrestations ; d’autres sont tout simplement pris dans la vague d’arrestations.

« Avec la nouvelle loi, il est presque impossible de manifester », a dit Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch (HRW). « Les forces de sécurité n’utilisent pas les techniques habituelles de contrôle des foules ; elles ont très rapidement recours aux balles réelles, ce qui est inquiétant… »

« Évidemment, cela n’est ni nouveau ni spécifique à la période actuelle. C’est aussi ce qui s’est passé en 2013, à Port-Saïd, quand Morsi était encore au pouvoir. Mais la situation est beaucoup plus intense aujourd’hui. Il s’agit de l’une des pires périodes qu’ait connues l’Égypte. »

Le gouvernement nie les informations faisant état d’un usage excessif de la force par les services de sécurité et dit que les journalistes qui les rapportent tentent de peindre une fausse image de l’Égypte comme un pays en train de sombrer dans la guerre civile. Les partisans anti-coup et pro-Frères musulmans ont également été accusés par les supporteurs du gouvernement d’exagérer le nombre de victimes et les récits des violences commises à des fins politiques et de tenter d’établir des parallèles avec la Syrie.

Les autorités disent que les manifestants ne sont pas pacifiques et que les Frères musulmans sont directement responsables des récentes attaques « terroristes », même si plusieurs d’entre elles ont été revendiquées par divers groupes djihadistes basés au Sinaï, notamment Ansar Bayt al-Maqdis (« les partisans de Jérusalem » en arabe) [http://en.wikipedia.org/wiki/Ansar_Bait_al-Maqdis].

Les alertes à la bombe et les attaques « terroristes » (attentats-suicides et fusillades au volant d’une voiture) ciblant plus particulièrement les forces de sécurité sont devenues monnaie courante au cours des six derniers mois. Des chrétiens et, plus récemment, des touristes ont notamment été pris pour cibles.

Les Frères musulmans nient officiellement toute implication dans ces violences. « Les Frères musulmans condamnent toute forme de violence contre le peuple égyptien. Nous croyons que les Égyptiens qui protestent depuis les sept derniers mois ne seront pas entraînés dans la violence », a dit M. Al-Haddad.

Selon Aya, les manifestants sont pacifiques : « C’est une question de principe. Il peut parfois y avoir des gens armés parmi nous, mais je crois que ce sont des voyous envoyés par la police ou par des informateurs. »

À Alf Maskan, le quartier de la périphérie du Caire où vit Aya, et dans le quartier voisin de Matareya, les manifestations « anti-coup » du vendredi se poursuivent. Les affrontements les plus violents dont ont été témoins les habitants des deux quartiers ont eu lieu le 25 janvier, le jour du troisième anniversaire du soulèvement du printemps arabe. Des manifestants anti-armée sont alors descendus dans la rue et la répression qui a suivi a fait au moins 60 morts.

« Les Frères musulmans accusent l’Occident de les avoir abandonnés alors qu’ils ont toujours rejeté la violence et qu’ils ont participé au processus démocratique. Il existe cependant un risque que les jeunes du mouvement se radicalisent et aillent à l’encontre des ordres des Frères musulmans », a dit M. El Amrani. Sur Facebook du moins, certains groupes pro-islamistes appellent à des représailles contre les forces de sécurité et le régime.

« On ignore aussi si les Frères musulmans ont, à leur époque, utilisé leurs propres voyous. Le discours anti-coup/des Frères musulmans en est un de résistance contre un régime illégitime. Il pourrait aisément être interprété comme une incitation à la violence », a-t-il dit.

Impunité

À l’exception des Frères musulmans et d’une toute petite faction qui se dit anti-armée et anti-Frères musulmans, rares sont les Égyptiens qui appellent à la reconnaissance d’une responsabilité de l’État dans les violences actuelles.

Une campagne généralisée lancée dans les médias pro-armée dépeint les manifestants pro-Morsi comme des ennemis et les manifestants ordinaires, comme des traîtres.

« La plupart des Égyptiens accordent leur soutien à l’État dans sa lutte contre le terrorisme et ferment les yeux sur les excès commis par l’appareil sécuritaire », a écrit l’auteur égyptien Alaa Al Aswany dans le New York Times.

En décembre dernier, le gouvernement a mis sur pied une commission d’enquête semblable à celles créées au cours des années précédentes afin de faire la lumière sur les actes de violence commis pendant le soulèvement de 2011 et pendant le régime du Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui a gouverné le pays entre les présidents Moubarak et Morsi.

Selon Omar Marwan, le secrétaire général de la commission, « on ne s’attend pas à ce que les juges qui travaillent sur ces cas suivent un discours politique, quel qu’il soit. Ils doivent trouver des témoins oculaires et des preuves vidéo et s’entretenir avec toutes les parties. » Les juges doivent faire la lumière sur 10 cas, parmi lesquels figurent les événements qui se sont produits au Sinaï et des violences liées aux manifestations qui ont eu lieu depuis le 30 juin 2013.

Les [actes commis lors des] affrontements entre les forces de sécurité et les manifestants pro-Morsi qui se sont produits le 16 août sur la place Ramsès, au Caire, et ceux qui ont eu lieu le 6 octobre, toujours dans la capitale, brillent par leur absence dans la liste des cas étudiés par la commission. Il n’est par ailleurs pas garanti que les résultats de la commission, attendus d’ici environ six mois, seront rendus publics. Ils seront en outre présentés au président seulement, et non au procureur général.

Les élections présidentielles, qui doivent avoir lieu dans les deux mois à venir, sont le prochain événement politique majeur à l’horizon. « Au sein du régime, certaines personnes pourraient considérer la participation des Frères musulmans en tant qu’indépendants, comme sous Moubarak, s’ils cessaient de contester la légitimité du régime actuel », a dit M. El Amrani. « Pour les partisans ordinaires, il serait déjà très difficile d’accepter que Sissi [le général Abdel Fattah al-Sissi, nommé ministre de la Défense, est la figure la plus puissante du gouvernement soutenu par l’armée] reste, car il est devenu un symbole de la répression. Ils estiment qu’ils doivent au moins être vengés pour Rabaa. »

*Nom fictif

sa/jj/cb-gd/xq


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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