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Le projet de potagers obligatoires suscite l'émoi à Karamoja

Communal gardening, Kaabong District in the Karamoja region, Uganda
Communal gardening, Kaabong District in the Karamoja region, Uganda (Khristopher Carlson/IRIN)

Le nouveau projet ougandais - obliger chaque habitant à cultiver un potager - destiné à améliorer la sécurité alimentaire dans la région de Karamoja, essentiellement composée de terres arides, est décrit comme insensé et prétentieux.

« Pourquoi faut-il que ce soit du manioc et des pommes de terre au lieu d'une vache ou d'une chèvre ? », a demandé Chriz O'gwang, un habitant de la ville de Moroto, dans la région de Karamoja. Cette question a été posée lors d'un débat animé sur le réseau social Facebook à propos du projet de potagers obligatoires.

« Mais pourquoi est-ce que tout le monde veut nous (les éleveurs de bétail) forcer à cultiver ? L'agriculture n'est pas aussi centrale que l'élevage », a renchéri Angella Godfrey, un autre participant au débat Facebook « Karamoja Development Forum ».

Bien que ce soit précisément l'idée défendue par des experts depuis des années, les responsables gouvernementaux à Karamoja campent sur leurs positions. D'après de nombreuses personnes travaillant sur le développement de la région, le gouvernement est victime de l'idée reçue suivante : l'élevage de bétail n'est pas économiquement viable et la production agricole est un moyen efficace d'éviter la faim et de réduire la pauvreté.

À partir de cette année, tous les habitants de Karamoja, une région qui abrite environ 1,2 million de personnes, devront cultiver du manioc et des pommes de terre « afin d'améliorer la production alimentaire et faire en sorte que les gens aient de quoi manger pendant la saison sèche », a déclaré à IRIN Barbara Nekesa, ministre d'État en charge des affaires de Karamoja.

« L'insécurité alimentaire est responsable du faible développement de la région. Vous ne pouvez pas faire prospérer un endroit où il n'y a pas de survie. Pour que cette région se développe, nous devons d'abord lutter contre l'insécurité alimentaire », a-t-elle ajouté.

« C'est une très bonne initiative du gouvernement et, en tant que responsable, je suis tout à fait pour », a déclaré à IRIN Margaret Aleper, députée à Karamoja.

« Le manioc et les pommes de terre poussent très facilement à Karamoja, quelle que soit l'abondance des pluies [saisons sèche et humide]. Tout le monde doit soutenir ce projet, car cela peut grandement contribuer à enrayer l'insécurité alimentaire à Karamoja », a-t-elle affirmé.

D'après les prévisions du Réseau des systèmes d'alerte précoce contre la famine (FEWSNET), la principale récolte de 2013 devait être de 30 à 50 pour cent inférieure à la moyenne à cause des faibles précipitations. « Les besoins humanitaires devraient augmenter et concerner près d'un demi-million de personnes d'ici le mois de février. »

Le Programme alimentaire mondial (PAM) a déclaré qu'il prévoyait d'apporter une aide alimentaire à 155 000 personnes dès le mois de février, soit plus tôt que prévu à cause d'une période de soudure qui débutera plus tôt cette année.

Mais l'organisation a déclaré qu'un manque de fonds pourrait compromettre ce projet, ainsi que les programmes habituels destinés à Karamoja : le programme « vivres contre travail » dont bénéficient 390 000 habitants ; le programme d'alimentation scolaire destiné à 100 000 enfants ; le programme de santé et de nutrition pour 38 000 mères et enfants en bas âge ; et le programme d'alimentation complémentaire destiné à 25 000 enfants malnutris.

Dans le cadre du projet de potagers obligatoire, le gouvernement fournira quelque 4 000 boufs, 2 000 charrues et 14 000 houes aux habitants des sept districts de Karamoja. Le projet prévoit également la construction de douzaines de barrages, de nombreux puits de forage et de systèmes d'irrigation.

« Par le biais de mon département, le gouvernement va investir davantage dans la région, mais cela demande à tous les partenaires du développement de soutenir cette initiative », a déclaré Mme Nekesa.

Un projet contesté

Pourtant, certains partenaires ne sont toujours pas convaincus des chances de réussite de cette nouvelle initiative.

L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) « soutient que la seule production de plantes agricoles ne suffira pas à changer la situation d'insécurité alimentaire à Karamoja », a déclaré Alhaji M. Jallow, représentant de la FAO en Ouganda.

Le projet devrait être uniquement appliqué « aux endroits adaptés à ces cultures, en respectant les zones agroécologiques », a-t-il ajouté.

« Il vaut mieux combattre l'insécurité alimentaire et la malnutrition par une approche holistique en s'attaquant aux facteurs déterminants que sont la production alimentaire, l'eau et l'assainissement, la protection sociale et l'égalité des sexes. »

Selon Darlington Akabwai, vétérinaire et chercheur ougandais qui travaille depuis 40 ans dans des régions pastorales telles que Karamoja, le projet sur les potagers est un nouvel exemple de politique gouvernementale conçue par des fonctionnaires « mal informés » qui « croient que le bétail est la cause du problème et non la solution ».

« Il n'y a pas le moindre avantage à investir la totalité de l'aide des donateurs et de l'aide financière de l'État dans des potagers qui sont soumis à des changements climatiques imprévisibles, au lieu de prendre des mesures axées sur l'élevage. Les Karamojong ont appris depuis la nuit des temps à concilier l'agriculture et l'élevage. Les nouveaux responsables du développement ont décidé de s'intéresser uniquement aux potagers en laissant de côté l'outil de survie le plus adapté : le bétail. Pourquoi ne pas au moins concilier les deux ? »

M. Akabwai a expliqué que la culture des terres formant la « ceinture verte » de Karamoja, traditionnellement utilisées comme réserves de pâturage pendant la saison sèche, a réduit la libre circulation du bétail, ce qui compromet gravement la viabilité économique de l'élevage. Par conséquent, beaucoup de gens coupent des arbres pour vendre du bois de chauffe et des matériaux de construction, afin de pouvoir acheter de la nourriture.

Au-delà des potagers
D'autres idées, proposées par les personnes interrogées dans cet article, pour améliorer la sécurité alimentaire à Karamoja :
- Améliorer la sécurité dans les régions pastorales
- Renforcer la formation sur la production agricole et pastorale
- Développer les programmes communautaires de santé animale
- Augmenter les intrants agricoles ; des semences améliorées ou à croissance rapide par exemple
- Favoriser la diversification des cultures
- Améliorer la préservation des sols et de l'eau
- Améliorer le traitement et la conservation des réserves après récolte
- Apprendre un savoir-faire à la jeune génération ; la maçonnerie ou la construction par exemple
-Écouter les conseils des habitants de Karamoja

« Cette stratégie de survie est désormais répandue. La dégradation environnementale que cette stratégie d'adaptation a causée, et continue de causer, est colossale », a-t-il ajouté.
M. Akabwai tire également la sonnette d'alarme sur le problème de la distribution de l'eau : « la corruption s'est-elle infiltrée dans ce régime ? On a parlé [d'un haut fonctionnaire] qui s'est enfui avec les millions destinés à la construction de barrages à Karamoja. Pourtant, il est toujours question de barrages et ces derniers sont devenus de véritables mines d'or ! Si ces [pratiques] ne changent pas, il y aura une insécurité alimentaire plus que chronique à Karamoja ».

Un projet arrogant

D'après un autre expert en politique de développement, qui a demandé à rester anonyme pour ne pas détériorer ses relations avec le gouvernement ougandais, l'initiative des potagers est « mal conçue. arrogante, condescendante. Elle va à l'encontre de toute une série de normes internationales comme le libre choix ou le marché libre, de règles démocratiques et de droits de l'homme fondamentaux.

Sur le forum Facebook, Patricia Nangiro a écrit : « comme d'habitude, il s'agit d'une décision venue d'en haut qui prétend résoudre des problèmes communautaires. Comme beaucoup d'autres initiatives, les bénéficiaires ne sont pas impliqués dans le processus de planification, mais doivent accueillir sa mise en oeuvre avec enthousiasme. Les membres du comité d'application des programmes [autorités locales et nationales chargées d'approuver le projet] devront accepter, car ils veulent garder leur travail, et non pas parce qu'ils se soucient du bien-être des citoyens ordinaires ».

Elizabeth Stites, directrice de recherché au Centre international Feinstein (FIC) à l'Université Tufts, aux États-Unis, a expliqué que « traditionnellement et historiquement, de nombreux habitants de Karamoja ont recours à une culture opportuniste du sol ; lorsque les conditions pour planter sont bonnes, les gens plantent. Ils n'ont pas besoin que des étrangers ou des législateurs leur disent ce qu'ils doivent faire ».

« Appliquer un changement de moyens de subsistance ne fera que retirer du capital humain et matériel (main d'oeuvre, outils, fonds, temps, etc.) aux stratégies de survie plus durables et appropriées des ménages », a-t-elle déclaré dans un email.

« Toute stratégie reposant sur des prévisions climatiques prétendument fiables [de l'eau de pluie pour les potagers] à Karamoja est mal conçue et vouée à l'échec. De plus, cela accroît également le risque d'insécurité alimentaire. Karamoja est caractérisée par des conditions climatiques variables et imprévisibles depuis toujours ; le manque de fiabilité de ces conditions ne fait qu'empirer avec le changement climatique », a-t-elle ajouté.

D'autres font part sur des sites Internet de leur scepticisme quant à la réalisation d'un projet qui demande des infrastructures « considérables », « puisqu'il n'existe aucun exemple de réussite d'un tel investissement à l'initiative du gouvernement, ni de suivi de projets de cette nature ».

« Toutes ces stratégies d'irrigation d'eau demandent des efforts de gestion intenses pour les faire fonctionner », a confié à IRIN par téléphone depuis Moroto, Thomas Cole, expert en sécurité alimentaire et en agriculture. « Parfois, les barrages deviennent boueux. Des choses se cassent. Les puits de forage ont besoin de pièces de rechange. »

M. Cole a également indiqué que le projet reflétait une vision étriquée de la sécurité alimentaire. « Il est essentiel de comprendre que, dans une région pastorale, la sécurité alimentaire passe d'abord par les animaux et notamment par le lait. Nous constatons qu'à cause de l'insécurité. la plupart des femmes et des enfants n'ont pas eu de lait pendant très longtemps. »

En d'autres termes, comme le résume Vicky Lodia dans le débat sur le forum Facebook : « nous aimerions avoir à la fois assez de lait et assez de nourriture ».

Chercheur doté d'une grande expérience sur le terrain à Karamoja, Khristopher Carlson a soulevé un autre problème concernant : « la distribution de charrues, de houes et de boufs. Que se passera-t-il quand la pluie cessera de tomber ? Les gens vendront leurs biens comme ces outils en premier et les boufs en dernier. Qu'arrivera-t-il ensuite ? Le gouvernement va-t-il redistribuer ces outils ? »

am-so/rz-fc/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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