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Désamorcer les tensions sectaires en Irak

Charred body parts are among the remains of a massive suicide car bombing in the Iraqi capital Baghdad in December 2007
(James Gordon/Flickr)

Les manifestations qui se multiplient depuis environ deux mois dans les provinces à majorité sunnite d’Irak attisent les tensions sectaires dans une société déjà fragilisée par la guerre.

Au vu des actions et des réactions subséquentes, le peuple irakien et les Nations Unies craignent une résurgence des violences interconfessionnelles qui ont fait des dizaines de milliers de morts pendant le conflit civil de 2006-08.

Les attentats à la bombe du 8 et du 11 février – les plus récents d’une série d’attaques menées depuis le retrait des forces américaines à la fin 2011 – ont tué des dizaines de personnes et alimenté ces craintes.

Comment expliquer l’escalade récente des tensions ?

Les manifestations ont commencé en décembre après l’arrestation pour « terrorisme » de 10 gardes du corps d’un leader sunnite. Selon de nombreux manifestants, les arrestations, ordonnées par un gouvernement dominé par les chiites, ont un caractère résolument politique. Les gardes du corps de Rifaa Al-Issawi, ministre des Finances et l’un des leaders de la principale formation sunnite, le bloc Iraqiya, ont été arrêtés trois mois seulement après qu’un autre leader sunnite, le vice-président Tarek Al-Hachémi, eut été condamné à mort par contumace pour avoir prétendument dirigé un escadron de la mort.

Les manifestants sunnites ont exprimé leur frustration face à la discrimination dont ils se sentent victimes depuis le renversement du président sunnite Saddam Hussein en 2003. Ils réclament notamment une plus grande influence dans le processus décisionnel, l’adoption d’une loi d’amnistie (en particulier pour les femmes détenues), l’annulation de la loi de débaasification (qui empêche les anciens membres du parti Baas de Saddam Hussein – des sunnites, pour la plupart – d’obtenir un emploi dans la fonction publique) et l’abolition d’une loi antiterroriste qui, selon les sunnites, est seulement utilisée contre eux. Les appels au renversement du gouvernement se multiplient.

La vague de contestation a poussé les habitants des provinces à majorité chiite à descendre à leur tour dans la rue afin de témoigner leur soutien au premier ministre chiite Nouri Al-Maliki et de réaffirmer leur refus de voir d’anciens membres du parti Baas retourner au pouvoir.

Les tensions se sont encore aggravées la semaine dernière lorsque le chef du groupe militant chiite Hezbollah en Irak Wathiq Al-Batat a annoncé, le 4 février, la formation de l’armée Al-Mukhtar (« l’élu »). M. Al-Batat a dit que sa milice se battrait contre les manifestants si ceux-ci tombaient sous le contrôle d’Al-Qaida ou d’autres groupes terroristes.

« Les Kurdes ont une milice pour assurer leur protection et les sunnites ont Al-Qaida. Les chiites n’ont rien », a-t-il dit à l’occasion d’une conférence de presse à Bagdad. « Nous avons créé cette armée pour protéger les chiites et les Irakiens en général d’Al-Qaida et de l’Armée irakienne libre (Free Iraqi Army, FIA) », a-t-il ajouté, faisant référence à un nouveau groupe militant sunnite qui cherche à renverser le gouvernement. « Nous les combattrons. »

Quelques jours après la conférence de presse, le gouvernement a lancé un mandat d’arrêt contre M. Al-Batat. Il demeure cependant toujours en liberté à ce jour. Les sunnites ont, depuis, menacé de descendre dans les rues de Bagdad.

Quelles sont les causes profondes de ce sectarisme ?

Les analystes et les politiques croient que la réémergence des identités sectaires et ethniques, survenue il y a plusieurs décennies, est à l’origine de ce phénomène.

Les politiques d’exclusion pratiquées par le régime de Saddam Hussein et les sanctions imposées au pays pendant plus d’une décennie ont entraîné un affaiblissement des institutions d’État, un déclin de la classe moyenne laïque – composée notamment de médecins et d’ingénieurs – et la réapparition des identités communautaires en tant qu’éléments clés régissant le fonctionnement de la société irakienne.

« [Saddam Hussein] a choisi un système politique à parti unique et fait disparaître tous les autres partis… Puis, il a commencé à éliminer des gens au sein de son propre parti… Il a ensuite décidé de confier tous les postes clés du pouvoir à des membres de sa famille », a expliqué l’analyste politique Ehsan Al-Shimary.

Les individus affiliés au parti Baas ou appartenant à une secte ou à un groupe ethnique particulier bénéficiaient souvent de promotions ou d’un accès privilégié à l’emploi.

Après la chute du régime baasiste et pendant les huit années qu’a duré l’occupation, les politiques américaines ont renforcé cette tendance en réaffirmant l’idée d’une société irakienne principalement composée de trois communautés – les chiites, les sunnites et les Kurdes – et en créant un système politique permettant de répartir le pouvoir entre ces groupes.

Dans le cadre de ce nouveau système, l’affiliation politique et l’identité sectaire et ethnique ont fini par se superposer. Aujourd’hui, la plupart des partis politiques sont associés à une secte ou à un groupe ethnique.

Face à l’échec de la reconstruction de l’État, les Irakiens n’ont eu d’autre choix que de rebâtir leur identité sectaire pour assurer leur propre sécurité (le conflit civil a, par exemple, entraîné la création de quartiers sunnites ou chiites dans Bagdad) et de s’affilier à des partis politiques fondés sur l’appartenance confessionnelle pour accéder au marché du travail, obtenir de l’avancement ou même bénéficier des services essentiels.

Comment sortir de l’impasse ?

Réformer la classe politique

« Nous avons besoin de technocrates pour diriger ce pays », a dit Sheikh Ahmed Al-Rahman, de la tribu Anbar, qui a participé à l’organisation de manifestations dans la province d’Anbar, où le mouvement de protestation a vu le jour en décembre. « Leur appartenance à la secte sunnite ou chiite n’aurait alors aucune importance pour le peuple. »

Les observateurs ont remarqué que les leaders irakiens utilisaient leur appartenance à l’une ou l’autre des sectes pour se faire valoir. D’après eux, un simple changement de comportement contribuerait grandement à résoudre le problème.

Prenons par exemple Moqtada Al-Sadr, un leader politique chiite qui a dirigé l’Armée du Mahdi pendant la guerre civile, mais qui, depuis, a tendu la main aux sunnites. Dans un discours au sujet des manifestations, il leur a dit : « Je suis avec vous et j’appuie vos revendications, mais n’appelez pas au retour du Baas et n’utilisez pas les drapeaux et les slogans baasistes. » Les manifestants sunnites les ont abandonnés quelques jours plus tard et, pour la première fois dans l’histoire de la province d’Anbar, ont brandi des drapeaux chiites et des banderoles représentant l’imam Hussein et d’autres [figures de l’islam chiite].

La crise politique que connaît l’Irak est à l’origine du problème. Depuis 2010, le Parlement est dans l’impasse et ne parvient pas à faire avancer le pays en raison des profondes divisions qui règnent entre les politiciens sectaires qui se disputent le pouvoir.

« Les leaders politiques doivent être conscients [des tensions existantes] et adopter un ton posé afin d’empêcher les crises politiques de se propager à la rue », a dit Ali Al-Alaq, un cheikh chiite membre de la commission des affaires sociales du Parlement. « Il arrive parfois qu’un député fasse un discours à la télévision et qu’on assiste à une explosion le lendemain. »

« Il arrive parfois qu’un député fasse un discours à la télévision et qu’on assiste à une explosion le lendemain »

« Les leaders irakiens ont la responsabilité de trouver une solution à l’impasse politique actuelle », a dit Martin Kobler, représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour l’Irak, dans une déclaration publiée après les attentats du 8 février. « Il est de leur devoir et de leur responsabilité de s’asseoir et de déterminer ensemble les mesures qui doivent être mises en place pour mettre un terme à ces violences horribles et abominables. »

Selon l’International Crisis Group (ICG), le premier ministre devrait mettre en œuvre l’accord de partage de pouvoir négocié en 2010 et promettre qu’il ne briguera pas un troisième mandat en 2014. « Ses rivaux devraient quant à eux mettre un terme aux efforts déployés pour l’évincer et utiliser leur force parlementaire pour créer des institutions étatiques solides, notamment une commission électorale indépendante, et assurer la tenue d’élections libres et justes », indique l’ICG dans un rapport publié en juillet 2012.

Limiter l’ingérence étrangère

Pour désamorcer les tensions en Irak, il faudra aussi « contrer l’influence de l’Iran, qui tente de faire ressortir les différences sectaires », a dit Walid Khadduri, spécialiste de l’Irak et ancien éditeur du Middle East Economic Survey. Cela risque d’être encore plus difficile à l’avenir, car avec la perte de son allié traditionnel au Moyen-Orient (la Syrie), l’Iran tentera probablement de se rapprocher de l’Irak.

D’autres, comme M. Al-Alaq, croient que la Turquie pourrait tenter d’encourager les sunnites irakiens à se soulever.

« Nous devons avoir une discussion sérieuse avec les Nations Unies afin d’empêcher les autres pays d’interférer dans les affaires internes irakiennes », a-t-il dit. « Il faut assurer la coordination des mesures de sécurité avec les pays voisins pour faire obstacle à ceux qui agissent dans l’intérêt d’autres puissances et aux terroristes qui tentent d’entrer en Irak et d’exacerber les tensions qui y règnent déjà. »

Mettre en place des mesures juridiques dissuasives

Selon les observateurs, le gouvernement doit également établir des limites légales afin de sanctionner les propos incitant à la haine dans les discours, à la télévision et sur Internet et d’empêcher les leaders d’appeler leurs partisans à « tuer les chiites » ou à « libérer Bagdad des chiites ».

Faire monter les enchères

Les sunnites et les chiites veulent éviter un retour des violences qui ont déchiré le pays en 2006. Mais comment faire pour faire progresser cette compréhension intellectuelle ? Selon le journaliste et écrivain irakien Sarmed Al-Tai, la solution est de faire monter les enchères.

« Le commerce et les affaires ont souvent été utilisés pour apaiser les tensions, même entre deux ennemis », a-t-il dit. « Il faut utiliser les chiffres des pertes financières causées par la guerre civile pour montrer que tout le monde est perdant et qu’il n’y a pas de gagnant. »

M. Al-Tai a cité comme exemple le cas de la Région autonome du Kurdistan, située au nord de l’Irak, et de la Turquie voisine, qui tente de contenir les séparatistes kurdes sur son territoire.

« Il existe d’importants différends politiques entre les deux, mais les échanges et les avantages économiques qu’ils tirent tous deux de ce système ont fait de Massoud Barazani [leader du Kurdistan irakien] et de Recep Tayyip Erdogan [premier ministre de la Turquie] d’importants partenaires commerciaux dans la région. »

« Les solutions économiques sont parfois plus importantes que les solutions politiques. »

Engager un dialogue national

« La dimension intellectuelle et culturelle est particulièrement importante », a dit M. Al-Alaq. Il recommande l’organisation de conférences et d’ateliers animés par des « personnes modérées et cultivées » afin d’aborder la question du pardon.

« Nous devons également donner du pouvoir à des leaders de la société civile modérés appartenant aux deux sectes. »

M. Al-Tai cite en exemple « les chiites qui disent ‘nous ne pouvons bâtir un pays sans nous unir’, ceux qui croient en un système pluraliste et ceux qui considèrent qu’ils protègent les intérêts des chiites en apportant leur soutien aux autres », et non pas ceux qui appuient la stratégie de Maliki qui est « d’affaiblir les sunnites et les Kurdes… »

« Les chiites contrôlent tout dans le pays. Ils doivent redéfinir leur rôle en Irak. »

Rééduquer le peuple

Les personnes interrogées par IRIN ont été nombreuses à évoquer la nécessité de rééduquer la société irakienne par toutes sortes de moyens, des discours prononcés à l’occasion des prières du vendredi aux séries télévisées et aux ouvrages soulignant les risques du sectarisme et les objectifs communs du peuple irakien.

« Il faut profiter des prières du vendredi pour rassurer les chiites et leur faire comprendre que ce n’est pas parce que des sunnites occupent des postes importants au sein du régime que Saddam est de retour », a dit Hayfaa Ahmed, une enseignante du niveau secondaire qui se spécialise dans les interventions communautaires et sociales. Certaines mesures, comme l’enlèvement des drapeaux chiites flottant dans les rues, sont faciles à mettre en place, a-t-elle ajouté.

Les hautes instances religieuses, ou ‘marja’iyyas’, pourraient jouer un rôle important pour les sunnites et les chiites, notamment en sensibilisant les imams, en encourageant les séances de prières communes et en émettant des fatwas établissant une distinction claire entre religion et politique.

« Les sunnites et les chiites doivent apprendre à pardonner et oublier leur soif de vengeance et de sang », a dit l’imam Al-Rahman. « L’islam est une religion fondée sur le pardon, et non pas sur la vengeance et le meurtre. »

da/ha/cb-gd/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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