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La Syrie et la chaîne alimentaire régionale

One of the main food markets in the Iraqi capital Baghdad
(Duraid Ahmed/IRIN)

Selon les commerçants de produits alimentaires, les chauffeurs routiers et les analystes, la crise syrienne a perturbé les importations et les exportations de denrées alimentaires dans la région. Le prix de la nourriture a augmenté en Jordanie, en Irak et en Turquie, mais les gouvernements ont pour l’instant réussi à limiter les retombées que cela pourrait avoir sur les consommateurs en trouvant de nouveaux itinéraires et en prenant à leur charge certains de ces coûts supplémentaires.

Selon la Banque mondiale, les pays arabes importent au moins la moitié de la nourriture qu’ils consomment. Les greniers de la région, à savoir la Turquie, le Liban et la Syrie, exportent leurs produits vers des pays plus arides tels que la Jordanie, l’Irak et les pays du Golfe.

Avant la crise, les agriculteurs syriens fournissaient des légumes, des fruits et d’autres denrées alimentaires. Selon le Bureau central des statistiques syrien, le pays exportait près de deux millions de tonnes de produits d’origine végétale et 212 000 tonnes de produits d’origine animale en 2010. D’après Ayesha Sabavala, analyste pour la Syrie auprès de l’Economist Intelligence Unit, environ un cinquième de ces exportations était destiné à la Turquie et à l’Irak.

Or, le conflit syrien s’éternisant, les exportations ralentissent, car la violence freine la production agricole, cause la fermeture d’un certain nombre d’entreprises et perturbe les itinéraires commerciaux.

« Les combats ont empêché les marchandises alimentaires de traverser les frontières », a dit Mme Sabavala à IRIN. « Une grande partie des infrastructures de transport a été fortement touchée. Même si certaines régions continuent à produire certaines denrées comme le pain, leur transport vers le reste du pays est difficile. »

La Syrie est l’une des principales voies de commerce de la région, mais l’insécurité aux frontières, qui sont souvent le théâtre d’affrontements entre le gouvernement et les forces de l’opposition, entrave ces échanges.

Plus de 300 000 Syriens se sont par ailleurs réfugiés dans les pays voisins, ce qui augmente la demande alimentaire sur ces marchés.

Irak : baisse des importations et déstabilisation potentielle

Sur l’un des principaux marchés de Bagdad, la capitale irakienne, Muhammad al-Noaimy, un homme âgé de 51 ans, vend des pommes de terre et des oignons à leur prix habituel.

« La situation en Syrie a affaibli le commerce entre les deux pays. Les coûts des camions qui apportent la nourriture ont augmenté en raison de l’insécurité. [Le passage de] la frontière est difficile », a-t-il dit à IRIN.

Avant le conflit syrien, l’Irak recevait un tiers des exportations syriennes. Le commerce bilatéral entre les deux pays avait dépassé les quatre milliards de dollars en 2010.

Mais le poste-frontière d’Al-Qa’im, qui se trouve sur l’un des principaux axes d’approvisionnement du Moyen-Orient, a été fermé à la circulation commerciale pendant plus d’un an et, au cours des derniers mois, les deux autres postes-frontière — Al-Waleed, au sud, et Rabi’a, au nord — ont fermé à plusieurs reprises. L’arrivée des marchandises syriennes est donc devenue imprévisible.

Selon le bureau central des statistiques irakien, les prix alimentaires en Irak ont augmenté de 1,2 pour cent entre août et septembre 2012 et augmenté de 7,8 pour cent sur l’année. Le bureau a observé une hausse particulière du prix du yaourt, du fromage, des œufs et des fruits.

« La crise syrienne est la cause principale de l’augmentation des prix des fruits et légumes en Irak », a dit Jabar Obaid, membre du comité agricole du Parlement irakien.

Sultan Shehab a fait l’aller-retour entre la Syrie et l’Irak avec son camion pendant sept ans. « Ce n’est pas un métier facile, mais c’est lucratif. Après le début des évènements violents dans mon pays, mon travail est devenu dangereux. »

Selon M. Shehab, les chauffeurs routiers ont dû adapter leur itinéraire. Ils doivent parfois emprunter des routes plus longues et plus pénibles à travers l’Irak et la Jordanie ou attendre en Irak pendant des jours avant que la frontière ouvre à nouveau. « Tout dépend de la situation sécuritaire ce jour-là. »

L’Irak se tourne de plus en plus vers la Turquie, l’Iran et la Jordanie pour ses importations alimentaires et assure ses importations de blé et de riz de divers autres pays.

Jusqu’à maintenant, selon Abeer Etefa, porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) pour le Moyen-Orient, les prix de la plupart des denrées de base sont restés stables dans la région grâce aux subventions gouvernementales.

« Le prix des denrées alimentaires restera peut-être le même pour la population, mais il grève le budget des gouvernements », a averti Monika Tothova, économiste à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Jordanie : les réfugiés font augmenter la demande

Bien que l’on trouve encore la plupart des fruits et légumes sur les étals d’Amman, la capitale jordanienne, les commerçants se plaignent de la baisse des importations des produits d’origine végétale en provenance de Syrie, ce qui fait monter les prix en flèche.

« Les prix augmentent généralement en été, notamment quand c’est le ramadan et quand les expatriés reviennent en Jordanie, mais jamais autant que ça », a dit à IRIN Abu Ali, un vendeur de fruits de l’est d’Amman, en septembre. « Avant, j’achetais une boîte de chou-fleur pour trois dinars jordaniens, mais cet été le prix a atteint 14 dinars. C’est insensé ! »

Selon un rapport du département jordanien des statistiques, le prix des légumes a augmenté de 32,1 pour cent entre juillet 2011 et juillet 2012.

Le gouvernement estime que cette hausse de la demande alimentaire est due à l’arrivée de 200 000 réfugiés syriens, selon ses propres chiffres (début octobre, seulement 105 000 réfugiés avaient été enregistrés ou étaient en attente d’être enregistrés auprès du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés).

« Énormément de clients entrent dans mon magasin. Je dirais qu’il y a eu une hausse de 20 pour cent avec tous les Syriens qui vivent désormais ici », a dit Khaled Ahmad, un commerçant de Mafraq, une ville frontalière qui héberge des dizaines de milliers de Syriens.

« Les réfugiés exercent une forte pression sur le système régional », a dit Mme Tothova, de la FAO, à IRIN.

Selon les analystes, il est cependant difficile de considérer la crise syrienne comme étant la seule cause de la hausse des prix, car cette hausse pourrait également être due à l’augmentation des prix alimentaires à l’échelle mondiale. Les pénuries sont également liées aux faibles récoltes obtenues en Jordanie cette année. L’été y a en effet été particulièrement chaud et sec. Selon Ahmad Murad, un vendeur de légumes de l’ouest d’Amman, la maigre production jordanienne a par ailleurs été exportée davantage vers l’Irak et les pays du Golfe, afin de combler le manque causé par la baisse des exportations syriennes.

Turquie : des prix plus élevés le long de la frontière

La Turquie a fermé sa frontière avec la Syrie à la circulation commerciale en juillet.

À l’échelle du pays, les prix des denrées alimentaires sont restés stables, mais dans les régions qui bordent la frontière, le prix des aliments traditionnellement importés de Syrie a quadruplé, estime Veysel Ayhan, professeur à l’université Abant Izzet Baysal, dont le groupe de réflexion, l’International Middle East Peace Research Center (IMPR), vient de publier un rapport sur l’impact économique de la crise syrienne dans les régions frontalières.

M. Ayhan a par exemple dit à IRIN que, dans la province de Hatay, au sud de la Turquie, le kilo de viande était passé de cinq livres turques (2,77 dollars) avant la crise à 20 livres actuellement. Les prix du thé, du sucre et de l’huile d’olive ont également augmenté.

Les sanctions imposées par la Turquie sur les exportations de pétrole de la Syrie ont également eu un impact, a ajouté M. Ayhan. Le pétrole nécessaire pour les tracteurs et les pompes à eau est devenu inabordable pour la plupart des agriculteurs, qui ont dû réduire leur production de blé. Les revenus familiaux ont donc diminué.

Selon l’IMPR, les exportations de citrons, de pommes et d’autres produits d’Hatay vers la Syrie ont baissé de 75 pour cent. Le commerce entre Gaziantep, la province voisine, et la Syrie, qui se chiffrait à 120 millions de dollars, est « fini », a ajouté M. Ayhan.

Selon Oytun Orhan, chercheur du centre turc d’études stratégiques du Moyen-Orient (ORSAM), le commerce national demeure stable, car les exportateurs empruntent d’autres itinéraires. Pourtant, selon M. Ayhan, le coût du transport a plus que triplé.

À Hatay, les retombées ont été bien plus désastreuses. « Les gens ont commencé à vendre leur maison et leur voiture », a dit M. Ayhan à IRIN. « Dans six ou sept mois, la situation dans la région d’Antakya [dans la province de Hatay] sera très difficile. De nombreuses personnes vont se rendre à Mersin et dans d’autres régions de Turquie pour essayer de gagner leur vie. »

Alors que la tension monte entre la Turquie et la Syrie, les analystes avertissent que cela pourrait conduire à des bouleversements accrus au niveau des prix.

Liban : baisse des exportations

La grande majorité des exportations agricoles du Liban sont généralement acheminées vers toute la région arabe par voie terrestre, en passant par la Syrie. Selon les commerçants irakiens, leur pays importe notamment des pommes et des oignons du Liban.

Dans la ville frontalière de Masna’a, entre le Liban et la Syrie, des camions turcs et libanais font, comme à l’habitude, la queue devant le poste de contrôle. Selon un chauffeur routier, qui n’a pas souhaité donner son nom, mais qui roule depuis 15 ans, l’itinéraire Damas-Beyrouth ne pose pas de problème, si ce n’est le retard causé par l’attente aux douanes syriennes.

Cet itinéraire est toujours emprunté et la circulation s’est même accrue grâce à la nouvelle liaison par ferry entre Tripoli au Liban et Mersin en Turquie (près de la frontière nord de la Syrie), ouverte dans le but d’éviter aux routiers de traverser certaines des régions les plus dangereuses de Syrie.

Selon les médias libanais, des camions ont pourtant été saisis, pillés ou visés par des tirs et les exportateurs agricoles ont manifesté contre l’insécurité sur les routes. De nombreuses compagnies d’assurance auraient cessé de couvrir les convois traversant la Syrie et les autres auraient considérablement augmenté leurs primes.

Les exportations ont par ailleurs été affectées par plusieurs fermetures des principaux postes-frontière entre la Syrie et le Liban, ainsi que par des fusillades et des pillages.

Selon les services douaniers libanais, les exportations en provenance du Liban ont baissé, passant de 2,2 milliards de dollars au deuxième trimestre 2011 à 1,78 milliard sur la même période cette année.

Pourtant, jusqu’à maintenant, les retombées sont limitées : « pour le moment du moins, je ne suis pas très inquiète pour la vie des agriculteurs libanais », a dit à IRIN Solange Matta-Saddé, représentante adjointe de la FAO au Liban.

Le gouvernement libanais est en train d’ouvrir une nouvelle voie maritime pour que les agriculteurs puissent acheminer leurs produits par ferry de Beyrouth vers la Jordanie ou l’Égypte et éviter ainsi de traverser la Syrie.

ag/ha/kb/cb-ld/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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