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Ce que disent les analystes après les élections

Voters queue by a school gate to vote in Sunday's Libyan Elections
(Noeman AlSayyad/UNDP)

Le récent kidnapping du président du Comité olympique libyen, Nabil Elalem, met en lumière la fragilité de la situation sécuritaire en Libye, où les armes sont omniprésentes et où un certain nombre de milices semblent toujours être au-dessus de la loi. Lentement toutefois, le pays s’engage sur la voie de la stabilité.

Les premières élections libres des 200 membres du Congrès général national (CGN), qui avaient été retardées d’un mois, se sont relativement bien déroulées. Seuls quelques cas isolés de violence et de pillage de bureaux de vote ont été rapportés.

Quatre-vingts sièges seulement étaient alloués aux partis politiques. Les 120 autres étaient réservés aux candidats indépendants.

L’Alliance des forces nationales (AFN), dirigée par Mahmoud Jibril (décrit par The Economist comme « un réformateur pragmatique qui souhaite la modernisation de l’État et se situe lui-même quelque part entre un progressiste laïc et un islamiste modéré »), a récolté 39 sièges, contre 17 pour le Parti de la justice et de la reconstruction (PJR) des Frères musulmans. Une multitude de petites formations se sont partagé les 24 sièges restants.

On ignore encore à quel(s) parti(s) les 120 indépendants décideront d’accorder leur soutien. Le CGN choisira un premier ministre avant les élections générales prévues l’an prochain.

Les observateurs ont rapporté un taux de participation élevé. Selon l’agence de presse officielle libyenne, environ 60 pour cent de l’électorat a voté.

« Personne n’avait vu venir [la victoire écrasante de l’AFN] », a dit Dirk Vandewalle, universitaire américain et ancien conseiller de l’envoyé spécial des Nations Unies en Libye. Les scores obtenus par le parti des Frères musulmans sont en effet « en deçà des attentes » que nourrissaient ses leaders.

De nombreux électeurs semblent avoir considéré M. Jibril, qui était l’un des principaux visages de la rébellion libyenne, comme un dirigeant suffisamment compétent pour relancer une économie exsangue, ont commenté Marie-Louise Gumuchian et Hadeel al-Shalchi, dans un article pour Reuters. Si les partis islamistes n’ont pas récolté beaucoup de voix, selon eux, c’est que la société libyenne est déjà habituée à l’Islam conservateur et se demande ce que ces partis pourraient offrir de plus.

En visite en Libye pour les élections du 7 juillet, l’expert français Gilles Kepel a dit : « L’Islam fait tellement partie du tissu social qu’il paraissait difficile d’élire des candidats islamistes qui affirmaient qu’il fallait mettre plus de religion. Et les Libyens ont fortement voté pour les candidats qu’ils voyaient à la télé, ce dont Jibril a largement profité. »

Selon Frederic Wehrey, chercheur auprès du Carnegie Endowment, le spectre idéologique est « plutôt étroit », même entre les islamistes et l’AFN de M. Jibril. Les islamistes manifestent en effet haut et fort leur ferveur nationaliste et les nationalistes font régulièrement référence à l’Islam en tant que fondement de la loi et de la gouvernance. M. Jibril s’est lui-même décrit comme un musulman dévot et pratiquant et a dit que la charia serait un principe directeur de l’AFN.

« Les gens ont vu dans Jibril une ouverture au reste du monde qu’ils désirent ardemment après avoir été isolés par le régime de Kadhafi », a dit l’analyste politique libyen Nasser Ahdash.

Il est aussi possible que les accords conclus entre les Frères musulmans et Kadhafi aient fait peur à certains Libyens, selon Mustafa Fetouri, journaliste pour Al-Monitor.

D’après Imed Lamloum, chef du bureau libyen de l’AFP, les Frères musulmans comptent sur les élus indépendants pour former une majorité.

« Nous ne savons pas encore comment ils organiseront leurs rangs », a dit Hanan Salah, de Human Rights Watch.

Fadel Lamen, président de l’American-Libyan Council (ALC), a souligné que le parti qui récoltera le plus de sièges, quel qu’il soit, n’aura pas la majorité et devra négocier avec l’ensemble des élus indépendants pour former un gouvernement de coalition. Il a exprimé des inquiétudes quant à la capacité de M. Jibril de maintenir l’unité de son alliance, qui regroupe plusieurs partis et groupes de la société civile, dans un environnement politique particulièrement tendu – un point de vue partagé par Essam Omeish, directeur du Libyan Emergency Taskforce, une ONG américano-libyenne qui est aussi un groupe de réflexion.

M. Omeish a ajouté qu’il était peu probable qu’une coalition de 40 partis et plus de 100 groupes de la société civile puisse rester, à plus long terme, une force politique cohérente. Ainsi, malgré l’écart qui sépare les deux premiers partis, les Frères musulmans peuvent encore tirer parti du système pour forger une alliance avec des élus indépendants, surtout si l’AFN succombe à des conflits internes. Les Frères musulmans pourraient réussir à élaborer un meilleur programme, plus cohésif – et s’ils y parviennent, la population les suivra, a dit M. Omeish.

Qui rédigera la nouvelle Constitution ?

En vertu d’un amendement constitutionnel adopté la semaine dernière par le gouvernement de transition, le nouveau Parlement ne sera plus responsable de la nomination des membres de la commission chargée de la rédaction de la nouvelle Constitution libyenne. Le mandat sera confié à un comité composé de 60 membres élus directement par les électeurs libyens dans le cadre d’un vote distinct organisé plus tard ; les trois régions historiques de la Libye pourront chacune choisir un tiers des membres.

Selon le porte-parole de la coalition de M. Jibril, Hamuda Siala, le CGN devrait « annuler cet amendement ». « Le Congrès national aura tout à fait le droit de l’annuler. [...] Le Conseil national de transition (CNT) a adopté cet amendement à la dernière minute à la fin de son mandat, alors qu’il n’avait presque plus de légitimité. C’est inacceptable. »

Une majorité des deux tiers du nouveau Parlement sera cependant nécessaire pour procéder à cette annulation.

D’après Wolfram Lacher, un expert de la Libye auprès de l’Institut allemand de la sécurité et des affaires internationales (SWP, en allemand), basé à Berlin, l’exclusion des partisans de l’ancien régime de la vie politique, dont l’ampleur sera déterminée par la nouvelle Constitution, affectera la stabilité future de l’État.

Quelle décentralisation pour la Libye ?

Le rôle des minorités sera la principale pierre d’achoppement, car le statut de citoyen des Imazighen (Touaregs) et des Toubou, qui vivent dans le sud du pays, ainsi que le droit d’utiliser leur propre langue sont vivement contestés. Selon M. Lacher, le débat sur la décentralisation portera aussi sur les compétences budgétaires des différents niveaux d’administration.

La gouvernance locale jouera un rôle beaucoup plus important dans la nouvelle Libye. Les intérêts locaux pourraient d’ailleurs éclipser les activités du nouveau Parlement. Si M. Lacher estime que seule une faible minorité de Libyens sont en faveur d’une plus grande autonomie dans l’est, un point de vue que partage Sean Kane, chef d’équipe adjoint pour la Libye au Centre pour le dialogue humanitaire (HD Centre), ce dernier affirme néanmoins que l’attribution d’une plus grande autonomie aux régions pourrait jouer un rôle dans la reconstruction de la Libye.

George Grant a d’ailleurs écrit dans le Libya Herald que les leaders du mouvement fédéraliste de l’est du pays souhaitaient établir un « dialogue constructif » avec l’AFN après le scrutin et que M. Jibril était le candidat dont ils se sentaient le plus proche.

« Au bout du compte, ce dont on parle ici, c’est de décentralisation, et nous sommes d’accord avec cette approche. Par exemple, certaines taxes prélevées localement devraient aussi être dépensées localement. Le gouvernement central doit s’occuper des questions qui concernent l’ensemble de la nation, comme la politique étrangère et la banque centrale, mais la gestion des ports, de la santé et de l’éducation, entre autres, devrait être confiée aux districts. Il est absurde que quelqu’un qui souhaite construire une école à Kufra doive d’abord demander la permission à Tripoli », a dit Faisal Krekshi, le secrétaire général de l’AFN, au Libya Herald.

Droits de l’homme et démocratie

Dans une récente déclaration, Human Rights Watch a dit que le nouveau gouvernement devra s’attaquer au problème généralisé des détentions illégales et des actes de torture perpétrés à l’encontre des partisans présumés de Kadhafi. En mai, Amnesty International a mis la communauté internationale en garde contre la menace que représentent les milices armées pour les droits de l’homme et la règle de droit.

Par ailleurs, seulement 15 pour cent des Libyens interrogés dans le cadre d’une étude réalisée pendant l’hiver 2011 par l’université d’Oxford souhaitaient la mise en place d’une forme quelconque de démocratie dans l’année à venir, alors que 42 pour cent d’entre eux exprimaient le désir de voir émerger un nouveau leader – ce qui n’est peut-être pas si surprenant après 42 ans de dictature.

ag/kb/cb


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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