Un ramadan meurtrier en Somalie

Le groupe militant Al-Shabab a tenu la promesse qu’il s’était faite de multiplier les attaques, principalement contre les installations et le personnel du gouvernement, pendant le mois sacré du ramadan, qui a commencé le 29 juin. Plus de 30 personnes ont déjà trouvé la mort à Mogadiscio seulement.

Le 8 juillet, le palais présidentiel a été attaqué pendant l’iftar [repas de rupture du jeûne du soir]. Les assaillants ont pénétré dans l’enceinte grâce à une voiture chargée d’explosifs et ont ensuite échangé des coups de feu avec les gardes du palais pendant environ deux heures, tuant 14 soldats.

Le 5 juillet, au moins quatre personnes, incluant deux enfants, ont été tuées lorsqu’une voiture piégée a explosé près du bâtiment du parlement. À peine deux jours auparavant, un député de longue date, Mohamed Mohamoud, ainsi que son garde du corps avaient été tués par des hommes armés qui avaient ouvert le feu sur leur voiture.

Le gouvernement somalien a réagi en licenciant le commissaire de police et le chef des services de renseignements. Abdihakim Dahir Said, le commissaire de police, a été remplacé par Mohamed Sheikh Ismail et Bashir Mohamed Jama, le chef des renseignements, par Mohamed Abdullahi Hassan, le 8 juillet dernier. Les attaques ont cependant continué de survenir presque quotidiennement depuis.

Le palais présidentiel avait déjà été attaqué en février et le parlement, en mai. Le ministre de la Sécurité nationale Abdikarim Hussein Guled avait donné sa démission à la suite de l’attaque survenue en mai contre le parlement. Il a été remplacé, le 8 juillet, par Ahmed Khalif Ereg.

De nombreux résidents vivent dans la crainte, en particulier à Mogadiscio, en raison de l’incapacité du gouvernement à contenir la violence.

« Lorsque vous sortez de chez vous pour aller chercher du pain pour nourrir vos enfants, vous ne savez pas si vous y reviendrez sain et sauf », a dit à IRIN Abdinasir, un habitant de Mogadiscio qui n’a donné que son prénom. « Je n’ai aucun espoir de voir la situation s’améliorer dans un avenir proche. »

« Pour réduire les risques, je reste à l’intérieur une fois la nuit tombée », a dit à IRIN Laila Abdi, une autre résidente de Mogadiscio.

Le gouvernement accusé d’être faible et corrompu

La recrudescence des attaques terroristes survient dans un contexte de frustration croissante face à l’état de la politique en Somalie. Certains accusent le gouvernement d’être faible, corrompu et inefficace.

Début mai, plus d’une centaine de députés ont appelé à la démission du président. Ils ont évoqué 14 éléments d’insatisfaction. Ils reprochent notamment au président son incompétence ainsi que d’avoir échoué à améliorer la situation sécuritaire, à appliquer la constitution et à relancer l’économie.

« Le président a lamentablement échoué. Il n’a respecté aucune des promesses qu’il avait faites avant son élection », a dit Abdirahman Hosh Jibril, un député et ancien ministre des Affaires constitutionnelles qui est également l’un des signataires de la pétition réclamant la démission du président Hassan Sheikh Mohamoud.

« La préparation du processus de développement constitutionnel accuse un important retard et la commission des frontières n’a pas encore été créée. Sur le plan sécuritaire, le président avait adopté sa politique des six piliers, mais les parlementaires ont quand même été menacés et le palais présidentiel, attaqué », a-t-il dit à IRIN en juin, pendant la première série d’attaques contre des structures importantes du gouvernement.

Depuis le lancement, en mars, d’une nouvelle offensive de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) et de l’armée nationale somalienne pour reprendre les villes contrôlées par Al-Shabab dans le centre-sud de la Somalie, l’organisation islamiste réplique en ciblant le gouvernement et les organisations internationales.

Des militants d’Al-Shabab ont réussi à attaquer les trois branches du gouvernement – judiciaire, exécutive et législative – et ont régulièrement lancé des attaques à Mogadiscio. Les forces armées, affaiblies par les rivalités claniques, les pénuries d’équipement, la corruption et l’indiscipline, semblent incapables d’assurer la sécurité de la population.

« Le gouvernement somalien n’a pas d’armée régulière. On peut dès lors douter de la loyauté des soldats. Ils se sentent tenus de rendre des comptes à leur clan respectif plus qu’au gouvernement fédéral somalien », a dit à IRIN Abdisakur Sheikh Hassan, maître de conférences et analyste politique. « Nous avons besoin d’une armée nationale dont l’objectif principal est de défendre la nation à tout prix et de ramener la sécurité et la stabilité. »

« L’infiltration de l’appareil sécuritaire par des éléments d’Al-Shabab vient en outre aggraver la situation actuelle », a-t-il ajouté.

Qasim Ahmed Roble, le porte-parole de la police somalienne, a rejeté les accusations de corruption et d’alliances douteuses qui pèsent sur les forces de sécurité. « Nous travaillons 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour assurer la protection du peuple somalien. L’accusation selon laquelle nous sommes mêlés aux milieux politiques est fausse. La sécurité n’est pas une institution politique », a-t-il dit à IRIN.

Cependant, dans les villes où ils se sont retranchés, les islamistes d’Al-Shabab contrôlent toujours les routes d’accès et bloquent l’approvisionnement. Les Nations Unies et de nombreuses organisations internationales évoquent la possibilité d’une nouvelle famine dans les mois à venir, notamment en raison des précipitations insuffisantes et de la perturbation du calendrier des semailles liée aux hostilités.

Un tiers de la population a besoin d’aide et les organisations non gouvernementales (ONG) estiment qu’« il suffirait d’un nouveau choc » pour que certaines communautés soient plongées dans une crise. Selon les médias locaux, les organisations humanitaires turques, qui faisaient partie des rares organisations caritatives internationales qui oeuvraient toujours en Somalie, ont cessé leurs activités à Mogadiscio le 13 juillet.

« Les éléments qui pourraient faire basculer la Somalie dans une crise grave sont déjà réunis – la sécheresse, la poursuite du conflit, la réduction des flux de biens commerciaux, l’augmentation de la malnutrition et l’envolée des prix des denrées alimentaires », a écrit le coordonnateur humanitaire des Nations Unies en Somalie, Philippe Lazzarini, dans un communiqué de presse publié le 8 juillet.

Problèmes de gouvernance plus larges

Certains considèrent que les changements au niveau des grands postes sécuritaires sont un important pas en avant, en particulier la nomination d’Ahmed Khalif Ereg, un homme politique chevronné, au poste de ministre de la Sécurité nationale, même si les décisions du président continueront probablement de le troubler.

« Plusieurs décisions politiques prises par le président au début de son mandat l’ont rattrapé. Par exemple, il a désigné 10 ministres seulement alors que [par le passé] les plus petits cabinets en comptaient 18 ou 25. Cela a provoqué le mécontentement de nombreux politiques », a dit à IRIN Abdirashid Hashi, directeur adjoint du groupe de réflexion Heritage Institute of Policy Studies, basé à Mogadiscio.

Son ingérence dans la création des États membres fédéraux devant être formés, alors que le gouvernement tente de mettre en place un système fédéral, a également créé beaucoup d’animosité.

« Le processus pour former les États membres fédéraux a été désorganisé et inorganique. Jusqu’à présent, toutes les conférences de formation des États et toutes les négociations pour résoudre les disputes subséquentes ont été non inclusives d’une manière ou d’une autre, ce qui a fait du champ de bataille le lieu de prédilection [pour régler ces questions] », a dit à IRIN Tres Thomas, un analyste de l’Afrique de l’Est qui prépare un doctorat à la George Mason University. En vertu de la constitution, qui prévoit la création d’un système de gouvernance décentralisé, les États membres fédéraux seront des unités gouvernementales infranationales.

« Par exemple, dans la région de Juba, la [milice] pro-gouvernementale ASWJ et les forces de l’administration intérimaire de Juba se sont récemment affrontées sur le territoire de Gedo [qui se trouve à l’intérieur des frontières qui ont été proposées pour le Jubaland] parce que l’accord d’Addis Abeba – signé à la suite de la conférence controversée sur le Jubaland – était un accord politique incomplet et non inclusif. »

L’accord d’Addis Abeba prévoit la création de l’État fédéral du Jubaland, comprenant les territoires de Gedo, du Moyen et du Bas Juba. Cet accord a cependant été négocié en parallèle avec d’autres initiatives de construction de l’État dans la même région et le processus a été marqué par la confusion, la méfiance et des affrontements sporadiques.

« Tant que la population ne sera pas persuadée que le gouvernement somalien tente réellement de trouver un consensus pour mettre en place un processus de fédéralisme juste qui bénéficie à toutes les parties prenantes et répond à des griefs qui existent depuis plusieurs dizaines d’années, la colère des divers acteurs continuera de monter », a ajouté M. Thomas.

« Le climat politique à Mogadiscio est morose et les citoyens ne sont pas contents lorsqu’ils constatent la désorganisation et l’absence de vision de leurs hommes politiques », a dit M. Hashi.

« Il règne un certain chaos dans le système gouvernemental dans son ensemble. On n’y changera pas grand-chose en licenciant un responsable pour le remplacer par un autre », a dit à IRIN Abdifitah Gelle, un habitant de Mogadiscio. « Il faut réinitialiser complètement le système. »

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