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Des progrès inégaux en matière de redevabilité des ONG en Sierra Leone

A four by four exits Kroo Bay slum in Freetown.
A four by four exits Kroo Bay slum in Freetown. (Tommy Trenchard/IRIN)

Depuis la fin des années 1990, les agences d’aide humanitaire à travers le monde s’efforcent de renforcer leur redevabilité envers les personnes censées bénéficier de l’aide, alors que le secteur de l’humanitaire arrive à maturation. Les journalistes d’IRIN se sont entretenus avec des organismes de surveillance de l’aide humanitaire et des membres du personnel des organisations non gouvernementale (ONG) afin d’évaluer l’efficacité des efforts entrepris en Sierra Leone. Face à un gouvernement affaibli, les ONG n’ont eu d’autres choix que de jouer un rôle central.

La redevabilité est passée au premier plan, alors que les gouvernements et les survivants des catastrophes exigent une plus grande redevabilité de la part des agences d’aide humanitaire, utilisant les nouvelles technologies pour exprimer leur point de vue. Les agences d’aide humanitaire aussi ont reconnu qu’il était important de donner la priorité à la redevabilité ; le manque de redevabilité fragilise l’efficacité de l’aide humanitaire, trouble le respect des principes humanitaires et peut, dans certains cas, avoir des effets dommageables, comme lorsque les agences d’aide humanitaire ont hébergé et nourri des assassins dans les camps congolais après le génocide au Rwanda.

Dans ce rapport, les journalistes d’IRIN s’intéressent spécifiquement aux ONG qui ont pourvu au premier chef à la mise en œuvre de l’aide humanitaire en Sierra Leone, plutôt qu’aux agences des Nations Unies et aux autres acteurs du développement. L’objectif n’est pas d’éluder les efforts et les défis des Nations Unies en matière de redevabilité.

Progrès

Lorsque la guerre civile qui a affecté la Sierra Leone pendant 11 ans a pris fin en 2002, les institutions de l’État étaient détruites, la corruption était généralisée et les services de base étaient rares. Le manque de capacité du gouvernement a forcé les ONG et les agences des Nations Unies à fournir ou soutenir des services qui sont en général considérés comme relevant de la responsabilité de l’État. Depuis, la situation n’a quasiment pas évolué.

Une différence de taille sépare toutefois ces deux pourvoyeurs de services. S’ils sont mécontents de l’action du gouvernement, les Sierra Léonais peuvent chasser leurs dirigeants par les urnes, ou du moins essayer de le faire. Si les ONG n’assument pas leurs responsabilités à l’égard des personnes à qui elles sont censées venir en aide, il est impossible de les évincer.

Il faut espérer que les efforts déployés pour renforcer la transparence, la participation de la communauté et le mécanisme de retour d’information joueront le rôle de garde-fou en cas de mauvais résultats.

Au lendemain de la guerre, lorsque les ONG ont afflué en Sierra Leone, cela a été le chaos, a dit Ibrahim Tommy, directeur du Centre de la responsabilité et de l’État de droit (Centre for Accountability and the Rule of Law, CARL), une organisation sierra léonaise à but non lucratif. « Tout de suite après la guerre, il y a eu beaucoup de projets [d’ONG] qui n’ont servi à personne. Les bailleurs de fonds étaient prêts à financer n’importe quel projet pour montrer qu’ils étaient présents en Sierra Leone. Il y a une période de folie », a-t-il dit à IRIN.

Depuis, les ONG ont accompli de nombreux progrès en matière de redevabilité et d’efficacité de la programmation. « Il y a des lacunes, il y a des problèmes, mais de manière générale, je pense que les ONG commencent à se poser des questions sur la redevabilité », a dit M. Tommy.

Les initiatives volontaires en matière de redevabilité se multiplient : la transparence s’est améliorée et les ONG développent de plus en plus des mécanismes de retour d’information pour collecter des données sur les mauvais résultats.

Les bailleurs de fonds imposent de plus en plus souvent des exigences strictes en matière de redevabilité. « Chaque étape du cycle de mise en œuvre doit inclure la participation de la communauté ... et bien entendu le suivi et l’évaluation », a-t-il dit.

Susciter un retour d’information

L’ONG Save the Children, qui mène des actions en Sierra Leone depuis plusieurs décennies, considère que la redevabilité est un élément crucial de ses opérations. « Les personnes les plus à même de nous donner leur avis sur la manière dont nous offrons nos services sont les personnes qui en bénéficient », a expliqué Kharifa Kamanda, le coordonnateur de suivi, évaluation, redevabilité et apprentissage (monitoring, evaluation, accountability and learning, MEAL) de l’ONG à Freetown, la capitale.

Save the Children teste actuellement un mécanisme de retour d’information et de réponse dans 16 communautés à travers le pays, avec un plan d’expansion. L’ONG a organisé des ateliers et des débats avec les communautés afin d’étudier les meilleures façons de formuler des commentaires, a expliqué M. Kamanda. Ces consultations ont conduit à la création de plusieurs lignes de communication, comme des boîtes de suggestion sur les sites des projets, des lignes téléphoniques et des groupes de liaison et de contact désignés au sein de la communauté.

Le personnel de l’ONG a fait la promotion de ce système avec des affiches et des réunions, en s’assurant d’inclure les femmes et les enfants, dont les voix sont parfois étouffées dans une société sierra léonaise dominée par les hommes. Save the Children a également mené une étude sur un système qui permettrait d’obtenir des informations de la part d’enfants trop jeunes pour les formuler eux-mêmes en demandant à leurs frères et sœurs aînés de fournir un retour d’information.

L’ONG a lancé un appel de fonds pour mettre en place un programme permettant d’obtenir un retour d’information par téléphone portable de la part des Sierras Léonais qui participent aux projets de prévention de grossesses précoces.

La culture du silence prédomine

Patrick Foday, un porte-parole d’Accountability Alert, une ONG locale chargée de promouvoir la redevabilité dans le secteur humanitaire et du développement, a cependant indiqué que, si les ONG tendent la main à la population, on constate chez elle une forte réticence à exprimer des critiques.

« Rares sont les personnes qui se plaignent. Il y a une culture du silence dans ce pays … Mais nous essayons de sensibiliser la population », a-t-il dit à IRIN.

À Freetown, les résidents du bidonville de Kroo Bay, où les ONG ont initié de nombreux projets, se montrent peu disposés à critiquer les organisations qui viennent en aide à la communauté, a dit Thonkla Koroma, membre du Comité de développement de la circonscription et président du Comité WASH (eau, assainissement et hygiène) de Kroo Bay.

« Si une personne vous vient en aide, vous ne tarissez pas d’éloges à son égard », a-t-il dit à IRIN. Il indique que la communauté ne se plaint qu’en cas de fautes graves du personnel et que, dans ces cas-là, les personnes concernées contactent également l’unité de soutien familial de la police.

Lorsque l’ONG Concern a mené des actions à Kroo Bay, les membres de la communauté étaient déçus, mais personne ne s’est plaint, dit M. Koroma.

« Pendant la guerre, les gens cherchaient désespérément de l’aide. Pourquoi remettraient-ils en question la manière dont elle est fournie » ?, a demandé M. Tommy du CARL. « Et puis par hasard, par défaut, c’est devenu le mode de fonctionnement des ONG. Les gens disent juste, 'Merci, merci, merci.' Pour eux, c’est un cadeau, une faveur ».

Peu de personnes savent que les ONG reçoivent des fonds extérieurs – souvent publics – pour mener à bien leurs projets. « Il faut que les ONG changent de posture », note M. Tommy. « Volontairement ou inconsciemment, les ONG donnent l’impression que 'Nous vous accordons une faveur ; c’est nous qui vous l’offrons' ».


Ignorance

M. Koroma sait que des mécanismes de retour d’information sont en place à Kroo Bay, mais il dit que bon nombre de personnes n’en ont pas connaissance.

M. Turay, qui est enseignant à Kroo Bay, a dit ne pas savoir que des boîtes à plaintes avaient été installées. Il a indiqué à IRIN qu’il peut uniquement contacter les ONG lorsque leurs représentants visitent l’école deux fois par trimestre. Personne ne connaissait les numéros de téléphone à appeler pour déposer une plainte.

« Tout le monde ne peut pas avoir l’information en même temps », a dit à IRIN M. Koroma. « La raison pour laquelle certains ne le comprennent pas, c’est qu’ils utilisent toute leur énergie pour tenir la journée. C’est une communauté défavorisée ». Le taux élevé d’analphabétisme fait aussi obstacle à la transmission de l’information, a-t-il dit.

L’entretien des systèmes de retour d’information pose également problème. Les affiches s’abîment rapidement sous ce climat tropical humide ; souvent, elles sont décollées ou recouvertes. Les boîtes à plaintes sont enlevées ou détruites lors des inondations qui affectent le bidonville tous les ans.

Dans la pratique, il semble que les solides réseaux qui existent au sein de la communauté et les échanges réguliers entre la communauté et les ONG supplantent bon nombre des initiatives de redevabilité. Les résidents savent que les personnes qui ont des relations, comme M. Koroma, auront toujours accès aux ONG, donc ils leur font part de leurs préoccupations. Et les visites, les réunions et les évaluations régulières des représentants des ONG donnent à la communauté l’occasion de leur faire part de leurs commentaires.

Rebecca Benjamin, dont la fille, prénommée Isatu, est scolarisée dans un établissement soutenu par Save the Children, connait mal les mécanismes de retour d’information existants. Malgré tout, elle est convaincue qu’elle pourrait communiquer ses doléances par le biais des enseignants ou d’autres personnes de la communauté. Elle dit qu’elle est sûre qu’une réponse serait trouvée à ses plaintes.

Réagir au retour d’information

Mais recueillir les retours d’information et réagir aux retours d’information sont deux choses très différentes.

Save the Children dispose d’une équipe dédiée aux questions d’évaluation et de retour d’information. « La réponse dépend du type de retour d’information », a dit M. Kamanda. Certaines demandes peuvent être traitées rapidement par l’équipe MEAL. Les réclamations sont transmises à l’équipe en charge du programme concerné : elle évalue les plaintes et prend les mesures appropriées.

Les exemples de plaintes et d’améliorations sont souvent simples. Ainsi, deux personnes ont récemment indiqué à Save the Children que les formations et les ateliers destinés à la communauté ne sont pas annoncés suffisamment longtemps à l’avance. Désormais, Save the Children fournit des informations plus tôt ; la participation à ces évènements s’est accrue.

Certaines ONG, comme ActionAid et Save the Children, ont investi du temps et des ressources importantes dans le développement de lignes directrices relatives au retour d’information, mais elles reconnaissent qu’il existe encore une marge entre la théorie et la pratique et qu’il n’y a pas suffisamment de transparence.


Inquiétudes en matière de transparence financière

Si l’on note une amélioration des mécanismes de retour d’information, les ONG communiquent peu sur les dépenses et les budgets consacrés à leurs opérations.

Save the Children présente les principaux chiffres de son budget lors des réunions communautaires organisées aux premières étapes d’un projet, et elle espère prochainement diffuser ces informations sur des panneaux d’affichage dans les communautés, a dit M. Kamanda.

Mais si Save the Children et d’autres grandes ONG présentent un aperçu de leurs coûts organisationnels ou de leur budget, rares sont les organisations qui fournissent des détails sur leur utilisation des sommes allouées par les bailleurs de fonds. Les spécialistes de l’aide humanitaire confirment que les communautés sont rarement, voire jamais, informées du coût de la construction d’une école locale ou d’un centre de santé, ou du montant des salaires et des allocations de séjour des consultants expatriés.

À Freetown, le montant de l’indemnité journalière de subsistance perçue par le personnel des Nations Unies (entre 249 et 290 dollars) correspond à peu près à l’équivalent de trois mois de salaire en Sierra Leone, et le personnel des ONG circule dans des 4x4 d’un blanc immaculé. Le CARL et d’autres organisations du secteur à but non lucratif de Sierra Leone craignent que la divulgation de leurs informations financières n’ait des conséquences néfastes.

« Il y aurait de la rancœur, croyez-moi. Les chiffres que nous évoquons attiseraient la rancœur des populations qui gagnent un dollar par jour. Quand vous avez des personnes [consultants des ONG] qui dorment dans des chambres à 400 dollars la nuit, cela déclenche une réaction violente », a dit M. Tommy.


Un contrôle externe ?

Les organisations humanitaires hésitent depuis longtemps à accepter les systèmes de régulation ou de certification externes. Selon elles, cela créerait des obstacles bureaucratiques supplémentaires et cela entraverait la flexibilité et l’efficacité des ONG. Ainsi, les progrès accomplis en matière de redevabilité dépendent des organisations elles-mêmes, et celles qui ne répondent pas aux critères établis en matière de redevabilité sont exposées à peu de risques.

Les initiatives volontaires comme le Partenariat international pour la redevabilité humanitaire (HAP-International) qui a établi des codes et des normes sur la redevabilité,, se sont rapidement multipliées, mais l’adhésion à ces organismes est peu contraignante. Les groupes de surveillance locaux, comme Accountability Alert, peuvent faire passer un message, mais ils n’ont pas l’autorité et les fonds suffisants pour imposer des changements significatifs.

Le rapport 2013 d’HAP-International souligne la nécessité de passer d’une redevabilité volontaire à une redevabilité officielle. Les codes et les normes volontaires sont des éléments essentiels du mécanisme de redevabilité, mais seuls, ils ne sont pas suffisants, conclut le rapport.

M. Foday d’Accountability Alert est frustré par la lenteur du changement. « Il y a tellement de projets inutiles et coûteux qui ont échoué parce qu’ils n’ont pas consulté [la communauté] », a-t-il dit à IRIN. « Et maintenant les gens en voient les conséquences ».

tt/aj/rz-mg/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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