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La contribution du pastoralisme à l’économie est importante mais ignorée

Turkana herdsmen with their cattle in northern Kenya
Turkana herdsmen with their cattle in northern Kenya (Gwenn Dubourthoumieu/IRIN)

Le pastoralisme est souvent considéré comme une pratique archaïque non adaptée à l’économie moderne. Les auteurs d’un nouvel ouvrage publié par l’alliance Futures Agriculture estiment cependant que les échanges entre les communautés pastorales africaines — informels et illégaux pour la plupart — génèrent environ un milliard de dollars chaque année.

« Si nous cessons de porter notre regard sur les capitales, où se concentrent les élites du développement et de la politique, pour nous intéresser aux centres urbains régionaux et à leur arrière-pays, où vivent les éleveurs pastoraux, c’est un tout autre tableau qui apparaît. Nous assistons alors à une forte croissance des exportations de bétail, à l’essor du secteur privé, à l’expansion des villes alimentée par un afflux d’investissements et à l’émergence d’une classe d’entrepreneurs à la tête d’un marché florissant qui crée des emplois et de nouvelles opportunités commerciales, le tout sans recours à l’aide internationale pour le développement », ont affirmé les auteurs de l’étude.

Le pastoralisme représente entre 10 et 44 pour cent du PIB des pays africains. Selon l’International Livestock Research Institute, la chaîne de valeur de l’élevage profite à environ 1,3 milliard de personnes.

« Le pastoralisme contribue aux moyens de subsistance de plusieurs millions de personnes dans les régions parmi les plus pauvres et les plus défavorisées d’Afrique. C’est une source d’activité économique essentielle dans les régions arides, où aucune autre sorte d’agriculture n’est possible », a dit à IRIN Ian Scoones, de l’Institut d’Études en développement.

En Afrique de l’Est seulement, a dit à IRIN Ced Hesse, chercheur à l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED), « le pastoralisme subvient directement aux besoins d’environ 20 millions de personnes ». Le secteur produit « 80 pour cent de l’approvisionnement annuel total en lait de l’Éthiopie et 90 pour cent de la viande consommée en Afrique de l’Est et contribue au PIB de l’Éthiopie, du Kenya et de l’Ouganda à hauteur de 19, 13 et 8 pour cent respectivement ».

« Tous les habitants des régions pastorales ne peuvent pas participer directement au commerce florissant et dynamique du bétail qui nourrit les villes africaines en plein essor »

« C’est une contribution énorme à l’économie régionale, mais qui est souvent ignorée », a-t-il ajouté.

Invisibles

M. Hesse, de l’IIED, explique pourquoi la contribution des éleveurs est aussi peu prise en considération : « les bénéfices apportés par le pastoralisme sont invisibles pour la plupart des gouvernements, car les méthodes qu’ils utilisent pour évaluer l’activité économique et la croissance, dont la mesure la plus populaire est le PIB, ne sont pas adaptées [à ce secteur]. »

Selon M. Hesse, « un système “d’évaluation économique totale” est nécessaire. Lorsque l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) a utilisé cette méthode pour calculer la contribution de l’élevage à l’économie kenyane, elle a découvert que la participation du secteur au PIB agricole était environ deux fois et demie plus importante que dans les estimations officielles ».

« L’importance de l’élevage kenyan était sous-évaluée et, pendant des décennies, personne n’avait tenté de la mesurer », est-il écrit dans le rapport de l’IGAD.

Selon des experts tels que M. Scoones, l’urbanisation rapide en Afrique va continuer à engendrer de plus en plus d’opportunités commerciales pour les éleveurs pastoraux. Tout le monde ne pourra pas tirer directement profit de la vente de bétail, mais il existe des possibilités de diversification.

« Le commerce [du bétail] à des retombées bénéfiques. Il ouvre la voie à des activités diverses allant de la transformation de produits d’origine animale au transport, en passant par le fourrage, le soutien commercial et l’offre de services dans les petites villes en pleine croissance des régions pastorales », a dit M. Scoones.

« Tous les habitants des régions pastorales ne peuvent pas participer directement au commerce florissant et dynamique du bétail qui nourrit les villes africaines en plein essor », a cependant ajouté M. Scoones.

Mauvaise presse

Mis à part dans les articles sur les éleveurs souffrant de la pauvreté et des catastrophes climatiques, le pastoralisme reçoit peu d’attention de la part des gouvernements et les médias.

Selon un rapport de l’IIED publié en avril 2013 et intitulé Media perceptions and portrayals of Pastoralists in Kenya, India and China (Perceptions et portraits des éleveurs kenyans, indiens et chinois dans les médias), la plupart des informations publiées sur le sujet sont négatives.

Au Kenya, par exemple, 93 pour cent des articles d’actualité sur le pastoralisme analysés par les auteurs concernaient la sécheresse et les conflits. Cinquant et un pour cent des articles mentionnant des conflits présentaient d’ailleurs les éleveurs pastoraux comme la source des problèmes plutôt comme des victimes.

En Inde, par contre, 60 pour cent des articles analysés présentaient les éleveurs pastoraux comme des victimes « qui ont perdu l’accès aux pâturages à cause, entre autres, de l’essor de l’agriculture industrielle, de la domination de groupes sociaux plus puissants et des limites imposées au pâturage dans les zones boisées ».

Cette mauvaise presse a engendré des tentatives d’incitation des communautés pastorales à changer leur mode de vie.

Les médias mentionnent par ailleurs rarement les bienfaits du pastoralisme sur l’environnement. Cette pratique peut pourtant contribuer à la conservation de la biodiversité. Le rôle que jouent les éleveurs dans la résilience des systèmes alimentaires en évitant, par exemple, une trop grande dépendance vis-à-vis des cultures vulnérables aux sécheresses et aux inondations est également largement ignoré.

« Les médias ont tendance à présenter les éleveurs pastoraux comme une source de problèmes ou une cause perdue. Les articles sur le sujet citent pourtant rarement les éleveurs eux-mêmes. Les médias dressent un portrait partiel de ces éleveurs et mentionnent rarement les importants bénéfices économiques et environnementaux du pastoralisme ou la façon dont la mobilité des éleveurs accroît la résilience des systèmes alimentaires dans un contexte climatique changeant, de telle manière que même les consommateurs des villes éloignées en bénéficient », a dit à IRIN Mike Shanahan, spécialiste en communication et auteur de l’étude.

Le Groupement international pour les droits des minorités a signalé dans son rapport de 2012 sur la situation des minorités et des populations autochtones dans le monde que certains gouvernements forçaient les éleveurs pastoraux à abandonner leur activité. Les experts témoignent d’une hausse du phénomène d’accaparement des terres, qui chasse les éleveurs pastoraux et les minorités de leurs terres, pour laisser la voie libre à des projets de développement considérés comme plus « viables », tels que des projets d’irrigation de grande ampleur.

Selon certains experts, comme M. Hesse de l’IIED, il serait bon de moderniser le pastoralisme, non pas en « poussant [les éleveurs pastoraux] à se sédentariser ou en faisant d’eux des éleveurs intensifs », mais en mettant l’accent sur « la logique des stratégies de production du pastoralisme permettant de produire des bénéfices dans des milieux arides et semi-arides caractérisés par une variabilité des précipitations ».

ko/rz – ld/amz

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