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Difficultés de l’utilisation du microcrédit pour aider les pauvres au Yémen

Over 140,000 people in Saada earn their livelihoods from pomegranate and peach production and marketing
Thousands of people in Saada depend on pomegranate and peach cultivation (Adel Yahya/IRIN)

Afrah Ahmed, 23 ans, entrepreneure à Sana’a, la capitale du Yémen, connaît bien le microcrédit : elle s’apprête à contracter son troisième emprunt.

Mais lorsqu’IRIN lui a demandé si les emprunts précédents l’avaient aidée à améliorer sa vie, sa réponse était mitigée.

« Seulement dans une certaine mesure, honnêtement, car la vie est très dure, personne n’a d’argent à la maison, personne ne travaille. Je cherche une solution pour vivre mieux », a-t-elle dit à IRIN.

La question de savoir si le microcrédit « fonctionne » pour sortir les gens de la pauvreté fait débat non seulement au Yémen, mais dans le monde entier.

« Je ne le décrirais pas comme un excellent moyen de lutter contre la pauvreté. [Le microcrédit] offre des améliorations modestes pour un coût modeste », a dit David Roodman, agrégé supérieur de recherches au Center for Global Development de Washington et auteur d’un récent ouvrage sur la microfinance intitulé Due Diligence (diligence raisonnable).

« Je pense que c’est quelque chose qui enrichit le tissu économique d’une société et contribue modestement, mais utilement, au processus de transformation économique. C’est en un sens ce qu’est le développement. »

La microfinance comprend des services financiers comme le microcrédit (petits prêts) et la microépargne (qui aide à mettre de petites sommes d’argent de côté).

Cinq études de contrôle aléatoires ont été menées au Maroc, aux Philippines, en Mongolie, en Inde et en Bosnie-Herzégovine. Elles démontrent que les microprêts peuvent améliorer la rentabilité des entreprises, mais ne semblent pas faire évoluer les indicateurs de pauvreté tels que les dépenses des foyers et le taux de scolarisation des enfants.

Fort de 15 années d’expérience et d’un cadre juridique en la matière, le Yémen, pays le plus pauvre du Moyen-Orient, est en quelque sorte un pionnier régional du microcrédit et du secteur de la microfinance en général (qui, outre les petits prêts, comprend également des produits tels que des comptes d’épargne pour les personnes habituellement exclues du système bancaire classique).

Malgré l’agitation générale qui a secoué le pays ces deux dernières années, le secteur s’est considérablement développé. Il est cependant loin de réaliser pleinement son potentiel.

Selon Adel Mansour, auteur du rapport 2011 du Fonds social pour le développement (FSD), les institutions de microfinancement ont offert leurs services à 439 000 personnes entre 1998 et fin 2011 dans ce pays de 25 millions d’habitants où le taux de pauvreté dépasse les 40 pour cent.

« Nous estimons que l’industrie de la microfinance [a besoin] d’un million de client[s] pour pouvoir aider les pauvres comme nous l’entendons. Les chiffres actuels ne nous satisfont pas pleinement », a dit Najah al-Mugahed, directeur général du Réseau yéménite de la microfinance.

Origines

Le début de la microfinance au Yémen remonte à 1997, date à laquelle le FSD, financé par les bailleurs de fonds et dirigé par le gouvernement, a été créé. En 2009, la banque Al-Amal a ouvert ses portes. C’est la première banque consacrée à la microfinance de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.

Depuis sa création, la banque Al-Amal a octroyé 60 000 prêts, d’une valeur moyenne de 200 dollars. C’est actuellement la seule grande source de microfinancements au Yémen.

« Nous nous considérons comme une banque pour la majorité des Yéménites », a dit Mohammed al-Lai, fondateur et directeur d’Al-Amal.

Selon lui, les prêts sont utilisés de différentes manières. La plupart servent à financer de petites et moyennes entreprises, mais Al-Amal consent également des prêts à la consommation aux individus qui remplissent les conditions requises.

Bien que ces prêts personnels n’excèdent pas le quart de la valeur totale des prêts faits par Al-Amal, on craint à l’échelle mondiale que les microcrédits soient parfois utilisés pour répondre à des besoins à court terme, comme des frais de santé ou de la nourriture, plutôt que pour financer de petites entreprises.

Afin de s’adapter au marché yéménite, la majorité des emprunteurs de microcrédit opte pour des programmes de prêt appliquant les principes de la finance islamique.

Des remboursements plus problématiques

Quel que soit le mode d’emprunt, le taux de remboursement des microcrédits est extrêmement élevé au Yémen. Il dépasse souvent les 99 pour cent.

En 2010, selon le rapport du FSD, le pourcentage de prêts à risque (proportion des comptes dont l’échéance d’un paiement est dépassée depuis plus de 30 jours) était de 1,6 pour cent et le taux de défaut de paiement définitif était encore plus bas.

« [Le remboursement de] nos prêts [est] étroitement lié à la santé de nos clients. Si, par exemple, le fils d’un client tombe malade, le prêt ne sera peut-être pas [remboursé] », a dit M. al-Lai.

Ces deux dernières années, le remboursement des prêts est devenu un sujet d’inquiétude croissant. Le secteur du microcrédit n’a pas été épargné par l’instabilité causée dans l’ensemble du pays par le « printemps arabe » yéménite.

En 2011, le pourcentage de prêts à risque a plus que quintuplé, le développement des prêts a fortement ralenti et au moins un bureau, dans la province agitée d’Abyan, au sud du pays, a été pillé et forcé de fermer.

Culture financière

Alors que le secteur tente de se remettre de la crise, les prêts aux plus pauvres comportent toujours d’importantes difficultés. Comment savoir, par exemple, si les personnes n’ayant pas suivi une éducation formelle peuvent comprendre le fonctionnement des services de microfinancement ?

« Je ne le décrirais pas comme un excellent moyen de lutter contre la pauvreté. [Le microcrédit] offre des améliorations modestes pour un coût modeste »

Selon M. Mugahed, il peut être difficile pour les personnes ayant une connaissance limitée de la finance de comprendre les mécanismes de prêts.

Les bailleurs de fonds et les établissements de crédit ont essayé de résoudre ce problème par le biais d’organisations comme le Small and Medium Enterprise Promotion Service (service de promotion des petites et moyennes entreprises, SMEPS), qui offre des formations de gestion subventionnées aux entrepreneurs.

Les petits entrepreneurs qui ont recours au microcrédit sont cependant peu nombreux à assister à ces formations.

M. Mugahed se demande si le secteur de la microfinance aide réellement les plus pauvres au Yémen. D’autres, ailleurs dans le monde, se posent la même question.

« Aucune véritable évaluation des impacts de la microfinance n’a été effectuée depuis l’avènement de ce secteur en 1997 », a dit M. Mugahed.

Le rapport du FSD, qui contient peu de mesures de l’impact économique de la microfinance, conclut que les personnes en situation d’extrême pauvreté bénéficient peu de services financiers au Yémen, notamment en milieu rural, malgré les efforts réalisés pour les atteindre.

Les expériences de prêts aux très pauvres au Yémen ont eu relativement peu de succès, car selon le rapport, « les besoins essentiels à la survie sont plus importants que la gestion d’une microentreprise nécessitant des efforts et un dévouement constant ».

Les plus pauvres et les personnes souhaitant créer une nouvelle entreprise sont par ailleurs découragés par les taux d’intérêt — ou l’équivalent islamique — qui commencent à 18 pour cent.

Les taux sont élevés en partie en raison du taux d’inflation — qui a tendance à bien dépasser les dix pour cent au Yémen — et de la volatilité relative de la monnaie.

Les services bancaires mobiles, les campagnes de porte-à-porte et les incitations visant à augmenter le nombre de comptes d’épargne et les prêts aux plus pauvres par le biais de partenariats entre le FSD et l’autorité postale yéménite et la Caisse de protection sociale pourraient accroître le recours aux institutions financières.

Selon Ali al-Waafi, économiste et ancien député, la responsabilité de développer le secteur de la finance incombe principalement au gouvernement.

Bien que le gouvernement yéménite ait adopté une stratégie de microcrédit en 2005 et promulgué une loi sur le microcrédit en 2009, M. Waafi estime qu’il n’a pas joué un rôle suffisamment actif.

« Le gouvernement est peut-être occupé à d’autres problèmes, mais il doit prêter attention au secteur de la finance, car c’est vital pour l’économie du Yémen. »

Selon M. Mugahed, le Yémen doit « mieux promouvoir [et] accorder une plus grande attention au secteur du microcrédit. C’est un outil pour [lutter contre] la pauvreté et non de la simple charité ».

pr/jj/cb-ld/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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