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Avenirs humanitaires – « la crise de l’humanitarisme »

L’entreprise humanitaire mondiale risque de perdre de vue les besoins de ses bénéficiaires en raison de ses priorités politiques et sécuritaires, et notamment de la « guerre contre le terrorisme », selon un rapport publié dernièrement.

[Ceci est la deuxième partie d’une série de deux articles spéciaux publiés par IRIN sur le risque et les interventions humanitaires à l’avenir. Lire la première partie]

C’est ce que l’on peut remarquer directement en observant les effets de la « guerre contre le terrorisme » sur les interventions humanitaires en Afghanistan et en Irak, et sur l’effet de débordement constaté en Afrique, selon Humanitarian Agenda 2015 (HA2015, document en anglais), un rapport publié par une équipe interdisciplinaire du Centre international Feinstein (FIC) de la Tufts University, aux Etats-Unis.

« [Nos] conclusions traduisent une crise de l’humanitarisme à l’époque de l’après-11 septembre », peut-on lire dans le rapport. « L’action internationale visant à aider et à protéger les plus vulnérables est en majeure partie inextricablement liée aux priorités sécuritaires et politiques du Nord. […] La guerre mondiale contre le terrorisme, ainsi nommée, déforme les principes et sape l’efficacité humanitaires ».

Cette déformation, selon le rapport, favorise d’autant plus la pratique d’une approche descendante dans le cadre de laquelle les organisations humanitaires portent plus d’intérêt aux priorités des bailleurs de fonds « du Nord » ainsi nommés qu’aux besoins des communautés bénéficiaires du Sud.

« On parle beaucoup, semble-t-il, de se montrer responsable envers les bénéficiaires et d’écouter la voix des communautés », a expliqué Antonio Donini, principal auteur du rapport, au cours d’un entretien téléphonique accordé à IRIN depuis Genève. « Mais il y a une rupture majeure entre ce qui est fourni et les aspirations des populations locales. Les organisations du Nord doivent écouter plus et prêcher moins ».

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Les conclusions du rapport se fondent sur 12 études de cas réalisées en Afghanistan, au Burundi, en Colombie, en République démocratique du Congo (RDC), en Irak, au Liberia, au Népal, dans le nord de l’Ouganda, dans les Territoires palestiniens occupés, au Pakistan, au Sri Lanka et au Soudan, et l’équipe a également consulté des gouvernements donateurs, comme la Norvège, ainsi que des agences onusiennes et des organisations non-gouvernementales (ONG).

Le lien entre les opérations de lutte contre le terrorisme en Afghanistan et l’aide à l’Afrique peut sembler mince, pourtant selon le rapport, si la guerre contre le terrorisme n’est qu’indirectement liée à la crise humanitaire en République démocratique du Congo (RDC), le niveau d’aide reçu par le pays en est sans doute affecté.

« Si Oussama ben Laden [le leader d’al Qaida] se trouvait dans l’est de la RDC, la région recevrait bien plus de ressources », selon les déclarations d’une ONG, reprises dans le rapport.

« Nous n’avons pas été assez novateurs »

D’après M. Donini, lorsque le travail des humanitaires en Afghanistan, auparavant distinct de l’élément politique, a été fusionné à ce dernier dans le cadre d’une mission intégrée des Nations Unies, les Talibans ont commencé à attaquer les travailleurs humanitaires.

Les organisations perçues comme plus indépendantes, en revanche, ont été moins ciblées. Le rapport établit un lien de causalité semblable pour l’Irak.

« Nous n’avons pas été assez novateurs. Nous n’avons pas été assez créatifs dans notre façon de rechercher des moyens de travailler de manière plus indépendante dans des pays comme l’Irak et l’Afghanistan. Je ne dis pas que c’est facile », a-t-il ajouté. « Une des solutions possibles consisterait à communiquer avec les communautés, en nous présentant sous un angle plus neutre et impartial qu’actuellement ».

C’est exactement ce qu’a fait le Central Asian Institute, une organisation américaine à but non-lucratif, qui travaille de manière indépendante à la construction d’écoles dans les communautés afghanes, des activités dans lesquelles les villageois ont un intérêt personnel, puisque ce sont eux qui fournissent les terres et la main d’œuvre.

Jusqu’ici, ces écoles n’ont pas été ciblées ni par les Talibans ni par d’autres, même lorsqu’une foule hostile aux Etats-Unis a semé le chaos, dernièrement, à travers le village de Baharak, saccageant tout sur son passage.


Photo: IRCS
Des employés de la société irakienne du Croissant-Rouge distribuent de l'aide à des familles déplacées dans la Province de Babil, en Irak
Paul O'Brien, directeur de l’équipe chargée de l’efficacité de l’aide humanitaire pour l’ONG Oxfam Amérique, qui collabore avec l’équipe du FIC, approuve les conclusions du rapport. Il a passé lui-même cinq ans en Afghanistan.

« La voix des bénéficiaires risque de ne plus se faire entendre dans le cadre des interventions humanitaires. Il en a toujours été ainsi, mais c’est davantage le cas aujourd’hui, à l’époque de l’après-11 septembre », a-t-il déclaré à IRIN.

Aide humanitaire contre priorités sécuritaires mondiales

« Cela s’explique en partie par le fait que l’action humanitaire et le développement sont de plus en plus considérés comme des outils essentiels aux priorités de sécurité mondiales. Quand on essaie d’utiliser les outils humanitaires ou de développement pour atteindre des objectifs autres que la simple satisfaction des besoins sur le terrain, on n’a pas besoin d’écouter aussi attentivement ce que sont ces besoins, car on est mu par un ensemble d’objectifs tout à fait différents », selon M. O'Brien.

Le directeur de l’équipe chargée de l’efficacité de l’aide humanitaire à Oxfam a cité en exemple le cas ironique des équipes de reconstruction provinciales (ERP) –les forces militaires internationales qui avaient entrepris de mener des activités humanitaires et de développement en Afghanistan. Les ONG leur avaient pourtant expliqué que les Afghans sur le terrain n’attendaient pas d’eux qu’ils s’occupent de « développement », mais plutôt qu’ils les protègent contre les seigneurs de la guerre et les gangs de trafiquants de drogue.

« La guerre contre le terrorisme nous a compliqué la tâche, il n’y a pas de doute là-dessus », a déclaré à IRIN Michael Rewald, vice-président du service de soutien mondial et des partenariats de l’organisation CARE Etats-Unis.

« Nous voyons cela comme un précédent particulièrement dangereux lorsque l’armée semble s’investir bien davantage dans les interventions humanitaires. Cela complique considérablement notre travail : les gens se retrouvent tous ensemble et cela fait courir des risques à notre personnel », a-t-il déclaré, ajoutant néanmoins que les forces militaires avaient fait du bon travail après le tsunami survenu en 2004 dans l’Océan indien.

Il s’agissait toutefois d’une intervention à très court terme, et l’armée s’était clairement présentée comme telle. « C’est dans les situations plus prolongées comme celles de l’Afghanistan que les pistes peuvent être brouillées », a-t-il conclu.

ma/cb/bp/nh/ail


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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