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Le recyclage du plomb endeuille des quartiers de Dakar

Il y a quelques mois, à Thiaroye-sur-Mer, dans la banlieue de Dakar, 22 enfants sont décédés d’intoxication au plomb sur une période de trois mois. Au mois de juin dernier, des taux potentiellement mortels de plomb ont été retrouvés dans le sang de 31 nouveaux enfants.

Tandis que ces enfants reçoivent un traitement médical d’urgence, le gouvernement est désormais confronté à une tâche immense : identifier et traiter les nouvelles victimes et décontaminer le quartier une bonne fois pour toutes.

Une mission menée dans la zone touchée au mois de juin par le ministère de la Santé et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a révélé que 71 personnes souffraient d’intoxication, selon le docteur Malang Coly, directeur de la lutte contre les maladies au sein de l’OMS, qui estime par ailleurs que le nombre de personnes en danger pourrait être beaucoup plus élevé.

« Nous n’avons pas examiné tous les résidents, car cette étude était de petite envergure. Nous savons que l’environnement est contaminé et pouvons supposer que certains des résidents sont peut-être malades. Le ministère de la Santé doit procéder à davantage de contrôles dans cette zone », a expliqué M. Coly à IRIN.

« Ici, personne n’est à l’abri du plomb : il est présent dans la poussière qui recouvre nos maisons et dans l’eau que nous buvons », a expliqué à IRIN Demba Diaw, l’un des 1 000 résidents de Ngagne Diaw, le quartier le plus touché de Thiaroye-sur-Mer.

Le docteur Hassane Yaradou, conseiller du ministre de la Santé, a confirmé que les taux de plomb étaient élevés dans les foyers et les zones environnantes.

L’origine de la contamination

La pratique du recyclage du plomb a démarré en 1995 : les résidents ont commencé à collecter les batteries de voitures dans les garages avoisinants, à extraire les plaques de plomb pour les vendre aux forgerons, et à déverser leur contenu sur le sable.

D’après M. Diaw, l’activité s’est intensifiée en 2006 lorsqu’un étranger a fait l’acquisition d’un conteneur rempli de sable chargé de plomb pour 121 dollars. « Rapidement, tout le monde a tiré des revenus de cette activité, jusqu’aux vendeurs de légumes des marchés voisins. »

La pratique a pris de l’ampleur à la fin de l’année 2007. Les résidents ont commencé à extraire le plomb du sable pour le vendre 36 centimes de dollars le kilogramme.

Ils se sont rapidement organisés en groupes de 10 personnes, et pouvaient alors gagner collectivement plusieurs centaines de dollars par jour, selon M. Diaw.

« La zone est devenue un immense marché ; des gens de toutes parts ont afflué ici à la recherche de plomb. Le sol, nos vêtements, nos meubles, tout était noir à cause de la poussière de plomb. Comme de l’or que vous conservez jusqu’au paiement suivant », a-t-il ajouté.

Les habitants ont rassemblé une telle quantité de plomb qu’ils ont commencé à le stocker dans leurs maisons. Un premier enfant est décédé le 20 décembre 2007, la veille de la Tabaski, une fête musulmane.

Pourtant, la pratique n’a pas cessé. « Nous n’étions pas conscients des dangers », a expliqué M. Diaw à IRIN.

La réponse du gouvernement

Le gouvernement a mis sur pied une commission interministérielle afin de faire face au problème et dépêchera une équipe d’évaluation chargée de mener une enquête de suivi afin d’évaluer le nombre de personnes susceptibles d’être intoxiquées.

Dans l’intervalle, une équipe d’urgence gouvernementale a verrouillé la zone et procédé à une décontamination préliminaire : le sable chargé de plomb a été tamisé, et jusqu’à 290 tonnes de plomb stocké au domicile des résidents ont été extraites. « Nous avons la certitude que les résidus de poussière de plomb ont disparu », a expliqué M. Yaradou à IRIN.

Pourtant, tous les résidents n’en sont pas convaincus. « À Ngagne Diaw, tout est contaminé par le plomb, jusqu’à nos matelas. C’est un problème majeur de santé publique » a dit l’un d’entre eux.

D’après M. Yaradou, le ministère de l’Environnement se rendra de nouveau sur place au cours des prochaines semaines afin de nettoyer la zone plus en profondeur et de déverser du sable neuf dans les rues.

Pour remplacer le sable, plusieurs centaines de chargements seront nécessaires, chacun représentant un coût de 120 dollars.

Dans l’intervalle, Lamine Diédhiou, infirmier et chef du poste de santé de Thiaroye-sur-Mer, tient à ce que les enfants soient maintenus à distance de la zone. « Nous estimons que les enfants doivent être éloignés du site tant que celui-ci contiendra des résidus. Le traitement ne présente aucun intérêt si les enfants sont renvoyés ici après. »

D’après des toxicologues, on a retrouvé chez certains des enfants gravement malades un taux de plomb dans le sang huit fois supérieur au taux critique.

Les Nations Unies ont conseillé aux résidents de quitter la zone pendant sa décontamination, mais certains s’y refusent. « Partir n’est pas une solution ; le gouvernement peut très bien nettoyer le site pendant que nous l’occupons », a affirmé l’un d’entre eux.

Guérison

Certains des enfants en danger ont d’ores et déjà reçu des soins médicaux intensifs et ont été transférés dans un centre de soins post-hospitaliers à Ginndi, un quartier situé dans la banlieue de Dakar, où ils sont suivis par une équipe de travailleurs sociaux et de médecins.

« Dans l’ensemble, les enfants vont bien, leurs mamans aussi. Au début, elles étaient crispées, maintenant, elles sont très détendues et elles viennent à nous quand, au bout de quelques temps, elles ne nous voient pas », a expliqué Fatimata Gadiaga, travailleur social.

Cependant, d’après une enquête réalisée par l’OMS et le centre anti-poison de Dakar, deux tiers d’entre eux risquent de présenter des lésions neurologiques à long terme.

Le traitement de ces enfants représente un coût de 2 000 dollars par patient, selon Louis-Étienne Vigneault, porte-parole du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

« L’OMS a alloué 60 000 dollars au traitement des 31 premiers patients, mais le ministère de la Santé devra continuer [à traiter] les autres patients. Il dispose des capacités et des compétences nécessaires », a dit M. Coly.

Les familles elles-mêmes ne sont pas en mesure de payer, d’autant que la plupart d’entre elles ont perdu leur source de revenus.

M. Diaw, dont le fils de quatre ans est tombé malade au mois de mars suite à une intoxication au plomb, a expliqué à IRIN que les factures étaient tellement élevées pendant la maladie de son fils qu’il avait arrêté le décompte. La première s’élevait toutefois à 120 dollars, et a pratiquement asphyxié la famille. Le garçon est finalement décédé.

Des solutions à long terme

Pour éradiquer cette pratique à long terme, les activistes appellent le gouvernement à lancer une campagne de sensibilisation du public afin d’expliquer aux habitants les ravages de l’intoxication au plomb.

Dans l’immédiat, les résidents de Ngagne Diaw, qui ont perdu leur principale source de revenus, s’interrogent sur leur devenir.

Personne n’a de solution à long terme. « Il est encore tôt pour envisager des moyens de subsistance alternatifs pour ces personnes. Nous devons tout d’abord procéder à l’analyse et identifier les enfants intoxiqués… La recherche de solutions viendra après », a affirmé M. Vigneault.

« Cependant, il est bien sûr essentiel d’éradiquer la source du problème, plutôt que d’y faire face au cas par cas. Tel est notre objectif » a-t-il ajouté.

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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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