Accusations et haussements de ton ont ponctué la réunion convoquée dernièrement entre les habitants de Matam, un quartier de Conakry, la capitale guinéenne, et Cheikh Sylla, directeur général de la Société des eaux de Guinée (SEG), qui gère l’approvisionnement de la capitale en eau.
Ce qui devait être un échange de points de vue a rapidement tourné à l’empoignade.
« Je me lève à deux heures du matin chaque jour pour aller chercher de l’eau et généralement, quand j’arrive à la pompe, elle ne marche pas ! Alors, je dois m’en procurer au marché noir, où elle se vend à [0,14 dollar] les 20 litres », s’est écrié un habitant, scandalisé. « Et même dans ce cas-là, je reçois quand même les factures d’eau ; pour de l’eau qui n’arrive jamais ! ».
Yomba Kandé, chef de quartier à Matam, était lui aussi furieux. « Comment se fait-il que certains habitants de la ville aient assez d’eau pour laver leur voiture, et que ma famille n’arrive pas à en trouver assez pour boire d’un jour sur l’autre ? ».
Selon M. Sylla, néanmoins, les habitants eux-mêmes sont tout aussi fautifs dans ce domaine.
« Comment est-on censé gérer l’approvisionnement en eau dans cette ville quand les habitants détournent illégalement les canalisations d’eau jusque chez eux ou jusqu’à leurs commerces et ne payent pas ? », a-t-il demandé. « Comment est-on censé fournir de l’eau quand les gens ne payent pas leurs factures d’eau ? Que doit-on faire lorsque les gens construisent des maisons le long des canalisations d’eau de telle sorte que ces canalisations ne fonctionnent plus ? ».
Et, haussant la voix, il a ajouté : « Ici, l’eau est moins chère qu’au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso, et là-bas, les gens payent, mais ici, vous refusez. Pourquoi ? ».
Un approvisionnement erratique
Moins de la moitié des habitants de Conakry ont régulièrement l’eau courante ; le reste doit se débrouiller avec des pompes cassées ou un approvisionnement erratique en électricité, qui suppose un fonctionnement erratique des pompes, et d’autres encore n’ont pas de tuyau d’arrivée d’eau du tout dans leur quartier.
Et après plusieurs années de tentatives, la gravité défie encore les efforts déployés par les autorités pour approvisionner en eau les milliers d’habitants des quartiers vallonnés de Conakry.
Dans les régions rurales, la situation est plus grave encore, puisque à peine plus d’un tiers des habitants ont un accès régulier à l’eau.
Photo: Anna Jefferys/IRIN ![]() |
| Selon Cheikh Sylla, directeur général de la Société des eaux de Guinée, il faudrait investir 217 millions de dollars pour remettre sur pied le système de distribution de l'eau en Guinée |
La Guinée, qui pourrait être l’un des pays les plus riches d’Afrique en raison de ses abondantes réserves de bauxite, est en fait l’un des plus pauvres du monde, selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).
Et si quelque 500 000 mètres cubes d’eau sont nécessaires pour satisfaire les besoins journaliers des deux millions d’habitants de la capitale, à peine 130 000 mètres cubes circulent actuellement jusque dans les pompes et les robinets des habitants.
Dès lors, un million d’entre eux se trouvent contraints de puiser l’eau des puits qui parsèment les quartiers résidentiels de cette vaste ville, ou d’acheter leur eau au marché noir. Et plusieurs milliers de ces habitants exploitent illégalement les canalisations d’eau, les détournant à leur propre profit et asséchant ainsi l’approvisionnement de la ville en eau.
Étant donné qu’il existe très peu de compteurs d’eau, certains habitants concluent des « accords » avec leur fournisseur d’eau local pour que celui-ci estime [avantageusement] leur utilisation de cette ressource ; cette pratique, qui repose sur l’émission de « fausses factures », contribue à rétrécir la base d’investissement de la SEG, et crée, à terme, une fausse économie, selon de nombreuses sources.
« Il y a de graves lacunes dans les systèmes de facturation et de recouvrement, et en conséquence, certaines personnes finissent par ne pas s’acquitter de leurs factures d’eau », a déclaré Siyaka Bakoyoko, directeur de la Banque mondiale en Guinée. « Sans système de mesure, les comptes se font peut-être beaucoup au jeu de la devinette ».
Sous-investissement
M. Sylla reconnaît en effet que des fraudes sont commises au sein même de la SEG. « C’est une question de gestion structurelle. Les agents de la SEG acceptent de l’argent de la part de certains particuliers pour détourner de l’eau. Nous devons traiter ce problème, mais nous ne pouvons pas le faire sans injecter davantage de fonds dans le système ».
Selon lui, les bailleurs ont négligé le secteur hydraulique guinéen cette dernière décennie, et alors que 217 millions de dollars sont nécessaires pour remettre le secteur sur les rails, le gouvernement n’a pas les moyens d’agir seul.
Mais M. Sylla ne pense pas qu’il recevra les fonds requis. « Nous n’espérons pas recevoir tout ce dont nous avons besoin », a-t-il déploré.
Un avis que partage le représentant d’un bailleur de fonds international. « Le gouvernement n’a pas les moyens de satisfaire les besoins des populations en eau. Il n’y a presque aucun investissement dans le secteur hydraulique. La moitié des pompes sont alimentées par des générateurs qui ne fonctionnent pas. Très peu de bailleurs importants s’investissent dans ce domaine et sans fonds substantiels, le gouvernement ne peut même pas faire la moitié de ce qu’il doit faire ».
« Et personne ne veut payer », a poursuivi le responsable.
En 1992, le gouvernement a lancé une série de projets d’investissement dans le secteur hydraulique, mais ceux-ci ont été interrompus en 2000, faute de fonds.
« À cause de cela, notre capacité de production n’a pas augmenté du tout », a expliqué M. Sylla à IRIN.
Lutter contre une mauvaise gestion
Ce problème est un cercle vicieux, puisque les bailleurs de fonds et le secteur privé n’accordent des sommes significatives que si les problèmes de gestion sont préalablement réglés.
« Investir dans les infrastructures n’est efficace que quand la situation a été stabilisée et que des systèmes de gestion plus solides sont en place, et cela pourra prendre plusieurs années », a indiqué M. Bakoyoko.
Cela impliquerait d’améliorer la gestion de la SEG, en particulier sa capacité à traiter les problèmes de facturation et à réduire le volume d’eau détournée et les pertes d’eau.
Aujourd’hui, la Banque mondiale reconnaît néanmoins que la ville est confrontée à une crise hydrique : fort de ce constat, l’organisme a récemment changé de tactique, et investit désormais dans l’amélioration de la gestion du secteur hydraulique jusqu’en 2015.
Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) s’efforce également de soutenir les comités communautaires sur l’eau dans l’ensemble de la capitale pour lutter contre l’exploitation illégale de l’eau et la destruction des pompes, et examiner la manière dont le gouvernement gère l’eau.
Parallèlement, certains bailleurs lancent des projets destinés à déployer le système hydraulique guinéen, malgré les lacunes observées en matière de gestion.
Le Japon investit notamment dans les pipelines et la Chine pourrait contribuer à financer le sixième barrage du pays. Quant à la France, elle a consacré 3,2 millions de dollars à la construction de pompes et de plusieurs centres de traitement des eaux.
De son côté, la SEG s’efforce d’améliorer ses propres normes. « Nous devons lutter contre les fraudes au sein du système hydraulique », a affirmé M. Sylla.
Mais pour lui, les citadins doivent aider la SEG à créer le changement. Au moment de clore la réunion avec les habitants de Matam, il a d’ailleurs lancé l’appel suivant : « Vous devez nous aider à mettre fin à notre problème d’eau. Si nous n’agissons pas ensemble, notre avenir sera très compliqué ».
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