La transformation, au début de l’année 2008, de la force de maintien de la paix de l’Union africaine (UA) au Darfour en une force sous le commandement conjoint des Nations Unies et de l’UA ne permettra pas d’augmenter de manière significative le nombre de soldats sur le terrain et, selon les travailleurs humanitaires, n’améliorera guère la prestation de l’aide humanitaire, dans l’immédiat.
Conformément à la résolution 1769 du Conseil de sécurité, prise le 31 juillet 2007, l’Opération hybride Union africaine/Nations Unies au Darfour (MINUAD), doit être composée d’un maximum de 19 555 soldats, 3 772 agents de police et 5 105 civils, ce qui en fait l’une des plus vastes opérations de maintien de la paix du monde.
La force de l’UA, assiégée et sous-financée, compte environ 7 000 soldats et 1 200 policiers.
Bien que la MINUAD ait vu le jour le 1er janvier, dans les premiers temps, elle sera presque entièrement composée du personnel de l’UA déjà sur place, et l’on ne doit pas s’attendre à de nouveaux déploiements importants avant plusieurs mois.
Le général Martin Luther Agwai, commandant de la MINUAD, a dénoncé cette lacune au début du mois de décembre, se plaignant du fait qu’un tiers seulement du contingent total de la MINUAD serait en place au début des opérations.
« Comment peut-on s’attendre à ce que cette force fasse le travail de 20 000 personnes juste parce qu’on change de casques le 31 décembre ? », avait-il déclaré à Khartoum, en allusion à la date d’une cérémonie de passation à El Fasher, capitale de l’Etat du Nord Darfour.
Le travail en question est présenté dans le mandat de la MINUAD, dont les fonctions principales sont : « contribuer au rétablissement des conditions de sécurité nécessaires à la prestation sans risque de l’aide humanitaire et faciliter le plein accès humanitaire dans l’ensemble du Darfour » et « contribuer à protéger les populations civiles sous la menace de violences imminentes et prévenir les attaques à l’encontre des civils, dans la mesure de ses capacités et dans les limites des zones de déploiement, sans préjudice de la responsabilité du gouvernement soudanais ».
Depuis le début du conflit au Darfour, en 2003, plus de 200 000 personnes ont été tuées et quelque 2,2 millions ont été contraintes de fuir. Environ 4,2 millions de Darfouris sont aujourd’hui dépendants de l’aide humanitaire.
D’énormes besoins
Le général Agwai est loin d’être le seul à craindre qu’il ne faille du temps pour que cette aide s’améliore, dans un avenir proche.
Simon Crittle, responsable de communication du Programme alimentaire mondial (PAM), abonde dans ce sens. « Depuis quatre ans, nous faisons notre travail en n’étant guère aidés par les casques bleus, et je pense que la plupart des ONG [organisations non-gouvernementales] et des agences des Nations Unies vous diraient la même chose », a-t-il révélé, au cours d’un entretien téléphonique accordé à IRIN.
« Personne au Soudan ne s’attendait à ce que cela se fasse le plus tôt possible. Les choses prennent beaucoup de temps, ici […] Si changement il y a, il sera très lent, il prendra des mois, voire des années », a-t-il ajouté.
À la question « que pourrait faire une MINUAD bien équipée et suffisamment pourvue en personnel sur le terrain », M. Crittle a répondu : « escorter nos convois […] assurer la sécurité dans les régions où nous procédons à nos distributions, parce que c’est un problème énorme. Ils pourraient protéger le personnel des ONG qui circule dans le Darfour, les travailleurs humanitaires se déplaçant en voiture d’un point à un autre. On ne peut pas quitter les villes du Darfour de peur des braquages de véhicule et des enlèvements. Il y a trois ans, on pouvait se rendre en voiture d’El Fasher à Nyala. Aujourd’hui, c’est hors de question ».
Pour Auriol Miller, qui dirige les opérations d’Oxfam au Soudan, « si la communauté internationale a la volonté de la faire réussir, la MINUAD pourrait avoir un impact positif en sauvant des vies au Darfour, mais nous craignons qu’elle ne risque de commettre les mêmes erreurs que les soldats de l’UA, qui n’ont pas bénéficié du soutien dont ils avaient besoin ».
« À présent, la MUAS (Mission de l’UA au Darfour) est démoralisée, rejetée par la plupart des Darfouris et incapable de se protéger elle-même, et encore moins de protéger les civils », a-t-elle expliqué, rappelant qu’en octobre 2007, l’attaque menée par un groupe armé non-identifié contre une base de l’UA située aux environs de Haskanita avait coûté la vie à 10 soldats de la paix.
« Il ne faut pas laisser la MINUAD connaître le même sort. Elle doit être en mesure de montrer aux civils qu’elle est différente de ce qu’ils ont connu précédemment », a estimé Mme Miller.
« Elle doit être capable de répondre rapidement aux attaques et aux violations de cessez-le-feu […] Elle doit accompagner les femmes lorsqu’elles vont chercher du bois ou vont au marché pour réduire les risques d’attaques », a-t-elle poursuivi.
Si elle ne parvient pas à se distinguer rapidement, « sa crédibilité sur le terrain va rapidement diminuer et cela pourrait aboutir à une nouvelle dégradation de la situation de sécurité au Darfour », a prévenu Mme Miller.
« Nous pensons que le Darfour est un précédent », a-t-elle ajouté. « L’échec de la MINUAD pourrait avoir des conséquences d’une portée considérable, qui se répercuteraient sur d’autres opérations de maintien de la paix et porteraient un coup terrible à l’engagement de la communauté internationale à honorer sa responsabilité de protection ».
Toutefois, on aurait tort de rendre cette nouvelle force exclusivement responsable du sort des Darfouris. « Une cessation des hostilités entre les nombreuses parties prenantes au conflit doit être décrétée, appliquée et efficacement contrôlée. Les soldats de la paix ont peu de chances de réussir s’il n’y a pas une situation de paix quelconque à maintenir », a déclaré la responsable d’Oxfam.
Donner le mot
Mme Miller a en outre évoqué le besoin d’informer les populations du Darfour au sujet de la MINUAD, un besoin également souligné par Refugees International, groupe de plaidoyer américain.
« Le peu d’informations exactes transmises aux populations du Darfour à propos de la MINUAD est inquiétant », déclarait l’ONG dans un rapport intitulé « Sudan: Humanitarian Action Still Under Fire In Darfur » [Soudan : L’intervention humanitaire toujours sous les feux au Darfour].
« Les informations sur la force hybride parviennent bien jusqu’aux camps à travers les réseaux locaux, mais elles sont souvent déformées par divers individus aux intentions politiques différentes. En outre, le gouvernement du Soudan embrouille délibérément les populations au sujet du rôle de la MINUAD par le biais des médias et de la propagande », selon le rapport.
« La majorité des Darfouris ont des attentes irréalistes en ce qui concerne la MINUAD, ce qui aboutira inévitablement à une déception et réduira les chances de réussite de la force », prévenait le rapport, avant d’exhorter la MINUAD à « organiser d’urgence une vaste campagne d’information publique auprès des déplacés darfouris pour annoncer son mandat, la composition prévue de ses forces et son rôle de protecteur ».
Dans son rapport publié en décembre 2007 et intitulé « UNAMID Deployment on the Brink » [MINUAD – Déploiement imminent], la Save Darfur Coalition, composée de 35 ONG, a expliqué clairement qu’il fallait déployer, d’urgence, une force internationale efficace au Darfour.
« Douze travailleurs humanitaires ont été tués en 2007. Dans les mois qui ont suivi l’adoption de la résolution 1769, au moins cinq travailleurs humanitaires ont essuyé des tirs et ont été blessés, et 34 autres ont été temporairement enlevés ou victimes d’agressions physiques ou sexuelles. Plus de 60 véhicules appartenant aux Nations Unies ou à d’autres ONG, ainsi que 18 camions acheminant du matériel humanitaire, ont été braqués ou arrêtés et pillés ».
À qui la faute ?
La Coalition, comme bon nombre de gouvernements, de responsables des Nations Unies et d’autres observateurs de la crise du Darfour, estime que le gouvernement soudanais est responsable d’un grand nombre des lacunes initiales de la MINUAD ; elle accuse Khartoum d’avoir « imposé des conditions susceptibles de faire échouer la mission ». Selon le rapport, le gouvernement a retardé le déploiement de la force en dressant des obstacles, en imposant par exemple des couvre-feux, en interdisant les vols de nuit et en ne lui attribuant pas de terres pour établir ses bases.
Les ONG ont également expliqué que le Soudan avait joué la montre pour retarder la signature de l’Accord sur le statut des forces, qui présente, dans les grandes lignes, les termes d’engagement, et est nécessaire à un déploiement convenable.
Khartoum, qui demande depuis longtemps que les troupes au sol de la MINUAD soient toutes originaires de pays d’Afrique, est également accusé de tarder à répondre aux demandes concernant le déploiement promis de personnels thaïlandais et népalais, et d’une unité du génie de l’armée norvégienne.
« Nous avons demandé [au gouvernement soudanais] des réponses officielles à ces questions en suspens, en souffrance, et nous espérons sincèrement qu’elles nous parviendront le plus vite possible parce que cela retarde la mise en place des autres ressources de la mission », a déclaré à la presse Edmond Mulet, sous-secrétaire général des Nations Unies aux opérations de maintien de la paix, le 13 décembre.
Manque d’hélicoptères
La mission est également confrontée à un autre problème : le manque d’équipements essentiels, notamment 24 hélicoptères, qui n’ont pas encore été fournis par les Etats membres.
« Au cours des dernières semaines et des derniers mois, j’ai contacté, personnellement, tous les pays contributeurs susceptibles de fournir des hélicoptères– dans les Amériques, en Europe, en Asie. Pourtant, pas un seul hélicoptère n’a encore été mis à disposition », a récemment déploré Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies.
Selon lui, cela s’explique par un « manque de volonté politique » des Etats membres ; certains diplomates pensent en revanche que les pays sont réticents à fournir un précieux équipement pour qu’il soit utilisé dans un environnement si peu sûr où des hélicoptères ont déjà été la cible d’attaques.
Pour sortir de l’impasse, les responsables des Nations Unies envisagent toute une série de solutions, et notamment de mêler les appareils et les opérateurs fournis par différents pays en ayant recours au « fret sans équipage » (location d’avions sans leurs équipages habituels).
En plus de ces revers, la mission a également pâti d’autres retards. Notamment, 140 ingénieurs chinois sont arrivés au Darfour, mais leur équipement, acheminé par voie maritime, pourrait mettre plus d’un mois à leur parvenir. Selon les responsables des Nations Unies, les temps de transport à l’intérieur du Soudan s’avèrent plus longs que prévu.
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