DAKAR
Les institutions internationales et les activistes de la lutte contre le sida se sont dits favorables au principe d’une taxe sur les billets d’avion pour financer la lutte contre les épidémies, à condition qu’elle ne se substitue pas aux mécanismes classiques de l’aide publique au développement.
Ce genre de «mécanisme original et innovant de financements» supplémentaires est «absolument nécessaire» pour faire face à «des besoins qui vont augmenter avec les années, ... à condition que ce ne soit pas un prétexte pour les Etats de réduire leur contribution ailleurs», a ainsi expliqué Peter Piot, le directeur exécutif du Programme commun des Nations unies sur le sida, Onusida.
Défendue par le président Jacques Chirac, cette taxe sera appliquée en France à partir du 1er juillet prochain, pour répondre aux besoins de financement de la santé des pays en développement : d’un montant d’un à 40 euros (1,2 à 48 dollars) selon le type de billet et de destination, elle devrait rapporter environ 200 millions d’euros par an (240 millions de dollars), d’après les projections françaises.
Cette somme serait alors allouée en priorité à la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme via la création d’une ‘Facilité internationale d’achat de médicaments’ (Fiam), une initiative adoptée par des pays comme le Brésil, le Congo, la Côte d’Ivoire, Madagascar, le Nicaragua ou encore la Norvège lors de la conférence de Paris des 28 février et 1er mars sur les financements innovants pour le développement.
La Grande-Bretagne impose déjà cette taxe, qui est reversée à son budget général tandis que le Chili applique la mesure depuis janvier.
La majorité des pays et les professionnels du transport aérien s’y sont, eux, opposés, à l’image des Etats-Unis, du Canada ou de l’Allemagne, considérant la taxe comme contre-productive dans un secteur des transports déjà touché par la hausse du pétrole.
«Les compagnies aériennes jouent un rôle décisif dans le développement économique des nations en permettant l’accès aux marchés mondiaux des biens et des personnes», a dit Giovanni Bisignani, président de l’Association internationale du transport aérien (Iata), dans un communiqué. «Augmenter le coût du transport aérien revient à mordre la main qui nourrit le développement».
Néanmoins, l’instauration de la taxe a été saluée par plusieurs institutions internationales et par des acteurs de la lutte contre le sida, qui voient en cette ‘contribution de solidarité’ un complément à l’Aide publique au développement (APD).
«La caractéristique de cette taxe c’est la durée et la prévisibilité que n’a pas l’aide publique au développement», a dit Jean-Louis Sarbib, vice-président de la Banque mondiale chargé du développement humain, sur Radio France internationale (RFI).
«[L’APD] reste fondamentale mais elle est sujette à des approbations annuelles, [or] les pays ont besoin de revenus à long terme. Vous commencez à mettre quelqu’un sous traitement pour le sida, il faut que ça dure toute la vie», a ajouté M. Sarbib.
Les caractéristiques de cette taxe sont d’autant plus appréciables, selon le professeur Michel Kazatchkine, ambassadeur de France chargé de la lutte contre le VIH/SIDA et les maladies transmissibles, que l’arrivée de nouvelles épidémies mondiales telles que la grippe aviaire risquent d’«influencer les financements dédiés au sida, au paludisme et à la tuberculose».
Il est donc important, selon lui, de pouvoir compter sur des ressources qui sont loin de se tarir : le trafic aérien augmente de sept pour cent par an dans le monde, et de 20 pour cent dans des grands pays émergents comme le Brésil, a-t-il dit.
«La prévisibilité en plus de la solvabilité va évidemment être un élément très nouveau dans le paysage de l’achat du médicament», a ajouté le professeur Kazatchkine.
En outre, il a expliqué que le pouvoir financier de la Fiam permettra de faire baisser les prix des traitements et surtout de faire venir de nouveaux producteurs de médicaments «parce qu’on a besoin de plus de producteurs, en particulier de génériques».
Selon les projections de la Banque mondiale, la taxe sur les billets d’avion pourrait rapporter deux milliards de dollars par an si tous les pays acceptaient de l’instaurer.
Elle permettrait de contribuer à la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement fixés en 2000 par les Nations unies, et qui dans le cas de la lutte contre le sida, prévoient de stopper puis d’inverser la propagation de l’épidémie d’ici 2015, selon M. Sarbib.
Le succès de la taxe ne dépend pas du nombre de pays qui y adhèrent
Pourtant, même si 79 pays ont affirmé en septembre être favorable à l’idée d’appliquer une telle mesure, ils sont sept fois moins nombreux à s’y être engagés lors de la conférence de Paris.
Pour M. Sarbib, le succès de la taxe sur les billets d’avion ne dépendra pas du nombre de pays qui la mettront en oeuvre.
«Bien sûr, plus il y aura de pays, plus il y aura de financements disponibles, mais d’autres pays s’intéressent à d’autres financements innovants, [comme la taxation] des transactions financières», a dit ce haut responsable, pour qui l’essentiel est de trouver des instruments pour réaliser les objectifs du millénaire.
Pourtant, certains acteurs de lutte contre le sida, comme l’organisation française Act Up, craignent que la taxe vienne se substituer aux mécanismes traditionnels de financement du développement et de la santé dans les pays du sud.
Act Up a ainsi rappelé que les 240 millions de dollars que pourrait rapporter la taxe sur les billets d’avion en France étaient bien loin des 15 milliards de dollars nécessaires au financement de la lutte contre l’épidémie pour la seule année 2006.
Selon les autorités françaises, 240 millions de dollars représentent la somme nécessaire à la mise sous traitement ARV d’1,3 millions de personnes par an.
«S’il s’avère que cette taxe [contribue à réduire] la volatilité de l’aide à la lutte contre le sida, alors elle répondra à un besoin de visibilité dans les pays en voie de développement mais il n’est pas indispensable de mettre en place de nouvelles taxes pour générer de l’argent et soigner des [malades]», a estimé Khalil Elouardighi, de la commission nord-sud d’Act Up, joint au téléphone par PlusNews.
«Il faut surtout que les pays respectent leurs promesses, il ne faut pas que cette taxe leur serve [d’alibi pour éviter de] tenir leurs engagements à long terme», a-t-il dit.
En 2002, à l’issue de la Conférence internationale sur le financement du développement de Monterrey au Mexique, plusieurs pays, dont la France, s’étaient engagés à consacrer 0,7 pour cent de leur produit intérieur brut (PIB) à l’aide au développement, un objectif déjà fixé par les Nations unies 30 ans plus tôt.
Seuls cinq pays riches (Danemark, Norvège, Pays-Bas, Suède et plus récemment le Luxembourg) ont atteint cet objectif. En 2004, la contribution française s’élevait à 0,42 pour cent de son PIB.
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