Cela fait trois ans que les rebelles ont envahi le nord de la Côte d’Ivoire dans le but de renverser le régime en place, et cela fait trois ans que l’agent de sécurité Joël Touré n’a pas vu ses parents.
« Je n’ai pas les moyens de me rendre dans le nord, et ils n’ont pas les moyens de descendre dans le sud. Alors tant que nous sommes en sécurité et en bonne santé, nous gardons contact par téléphone » a-t-il dit, assis à l’ombre d’un arbre à Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire.
Beaucoup d’Ivoiriens sont dans la même situation que Joël : il vit séparé de sa famille dans ce pays divisé en deux par la guerre. Ses revenus ont chuté, ses rêves se sont évanouis et il s’est résigné à une situation face à laquelle il se sent impuissant.
La Côte d’Ivoire a été divisée entre une zone sud, contrôlée par les forces gouvernementales, et une zone nord sous contrôle des forces rebelles depuis qu’elles ont tenté sans succès de destituer le président Laurent Gbagbo, le 19 septembre 2002.
Trois ans plus tard, et après plusieurs accords de paix, la Côte d’Ivoire reste coupée en deux, cette partition du pays restant le principal obstacle à la paix.
Même le président sud africain, Thabo Mbeki, le dernier médiateur en date à avoir essayé de mettre un terme au conflit a, jusqu’à présent, échoué dans sa tentative de surmonter tous les obstacles à la tenue des élections prévues le 30 octobre et que les observateurs considèrent comme crucial au retour de la stabilité.
Les élections devaient être la dernière étape du processus de paix qui se trouve à nouveau dans l’impasse ces dernières semaines, depuis que les rebelles et les milices pro-Gbagbo ont refusé de restituer leurs armes, contrairement aux accords de paix. Et alors que le fichier électoral n’a toujours pas été révisé, il n’était tout simplement plus possible de s’en tenir à la date du 30 octobre pour l’organisation du scrutin présidentiel, avait déclaré en début de mois Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies.
Et dans la dernière estocade portée au processus de paix, les rebelles ont accusé M. Mbeki de prendre parti pour le gouvernement et refusé de continuer à collaborer avec lui, alors que les médiateurs sud africains critiquaient l’attitude des rebelles et des partis de l’opposition qu’ils tiennent responsables de l’échec du processus de paix.
Entre-temps, quelque 10 000 troupes françaises et onusiennes patrouillent dans la zone de confiance séparant les forces loyalistes et des forces rebelles. Et tandis que dans les deux camps, les politiciens assoiffés de pouvoir continuent de se disputer le leadership de l’ancien poumon économique de l’Afrique de l’Ouest, les Ivoiriens, résignés, vivent au jour le jour.
Bien qu’actuellement il n’y ait plus beaucoup d’affrontements entre les protagonistes, de nombreuses personnes ont été déplacées, des milliers ont perdu leurs vies, et beaucoup d’autres se sont retrouvées sans emploi. Et la plupart des Ivoiriens ne voient pas encore le bout du tunnel.
« Lorsque j’écoute les autorités de ce pays, je sais qu’elles ne sont pas prêtes à surmonter leurs différends pour trouver un accord”, s’est plaint Joël Touré.
« Je suis très pessimiste ».
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| Un commandant des forces rebelles |
L’impact de la guerre sur Abidjan, la capitale commerciale, n’est pas immédiatement perceptible. Mais, en y regarder de plus près, on constate que de nombreux bureaux sont abandonnés, les halls d’hôtels ne grouillent plus de monde et les salles de cinéma et de restaurants sont vides.
Alors que dans les quartiers autrefois animés du plateau, au centre-ville, les affaires semblent calmes, dans les quartiers périphériques, on note un afflux massif de réfugiés venus des zones nord tenues par les forces rebelles. Selon les estimations des autorités municipales, la population d’Abidjan a augmenté de plus d’un million de personnes et atteindrait 5 millions – près d’un tiers de la population du pays qui compte 17 millions d’habitants.
« J’ai du prendre en charge 10 membres de ma famille, y compris ma mère qui a fui l’invasion des rebelles pour se réfugier chez moi », explique Jacob Guédé, un informaticien indépendant de 28 ans. « Ils ne font rien, ils sont assis à la maison toute la journée, ils mangent, ils dorment. J’ai toujours des soucis d’argent car toutes ces personnes sont à ma charge ».
Alors que la crise économique se fait de plus en plus ressentir, les Ivoiriens dans les campagnes ont aussi du mal à s’en sortir.
Peu de temps après le putsch avorté, les prix du cacao avaient atteint des niveaux records. Mais très vite, ces coûts ont chuté et retrouvé leur prix de vente habituel lorsque les professionnels du secteur se sont rendus compte que les planteurs continuaient de d’écouler leur produit, malgré l’omniprésence des barrages routiers.
«Ma sœur a perdu son emploi au port d’Abidjan et a dû vendre sa maison et sa voiture », a dit Jean-Marie Kouassi, un planteur devenu crieur de rue. « Elle est retournée au village et essaye de gagner sa vie en cultivant des noix de cajou. Elle ne connaît pas grand-chose à l’agriculture et elle était habituée à la vie citadine. Il y a beaucoup de personnes comme elle, qui souffrent dans nos villages ».
Mais pour nombre d’Ivoiriens, le pire effet de la guerre est la disparition de la cohésion sociale qui existait entre les personnes de différents groupes ethniques et qui faisait la fierté de la Côte d’Ivoire.
Sudistes contre nordistes
Soulignant la division sociale causée par la partition géographique du pays, le célèbre écrivain Venance Konan ironise qu’il n’y a plus 60 groupes ethniques différents vivant sur le sol ivoirien, mais seulement deux : les « nordistes » et les « sudistes ».
« Nous étions tous Ivoiriens avant, nous étions comme des frères”, remarque Lucien Tanoh, un homme à tout faire vivant dans le nord-est de Bondoukou, une ville sous contrôle des forces gouvernementales. « Nous essayons de garder le même état esprit, mais c’est difficile. Avant la guerre, tu n’hésitais à donner un coup de main à un Bété (du groupe ethnique du président Gbagbo) de ta ville natale s’il te demandait de l’aide. Mais aujourd’hui, tu réponds : va demander à tes propres frères, ce n’est pas mon problème ».
Certains Ivoiriens disent que la politique s’est immiscée dans la vie quotidienne à tel point que tout le monde est immédiatement classé en fonction de sa religion, de son patronyme ou de son groupe ethnique.
Les musulmans, par exemple, disent-ils, sont automatiquement considérés comme des partisans de l’opposition ou pire, comme des sympathisants des rebelles. Les chrétiens sont généralement perçus comme sympathisants du parti au pouvoir de Gbagbo, le Front populaire Ivoirien (FPI), et les membres de l’une des plus grandes ethnies du pays, les Baoulés, sont considérés comme étant favorables à l’ancien président Henri Konan Bédié.
« Je suis Bété, mais personne ne me croira si je dis que je ne voterai pas pour Gbagbo », a expliqué un Ivoirien qui a requis l’anonymat. « J’ai cessé de me justifier lorsque les gens disent: oh, vous les Bétés êtes en train de ruiner ce pays. J’essaye juste d’éviter de parler politique, c’est temps-ci ».
En effet, même l’équipe de football nationale, surnommée les Eléphants, n’est plus en mesure de réunifier le peuple ivoirien, a affirmé Joël Touré.
« Lorsque [le joueur vedette] Didier Drogba marque un but, beaucoup de supporters n’applaudissent même pas, disant que c’est un sudiste, et qu’ils ne devraient pas s’en soucier », a-t-il ajouté.
Mais le groupe le plus touché par la crise est très probablement la communauté des immigrants, ces gens venus généralement des pays voisins du nord comme le Mali et le Burkina Faso, et qui forment une grande partie des 17 millions d’habitants du pays. Avec la hausse du chômage, beaucoup de partisans du gouvernement les accusent de « voler » les emplois des citoyens nés ivoiriens.
En fait, hormis les politiciens, seules les forces de sécurité nationale ont profité de la guerre. Beaucoup d’Ivoiriens moyens pensent que les nouvelles Mercedes dans lesquelles roulent les agents de police et les soldats ont été payées avec l’argent des rackets et les primes de guerre que toutes les forces de sécurité ont perçu depuis le début de la guerre, il y a trois ans.
« Le racket pratiqué par les forces de sécurité existe toujours, mais il est bien pire maintenant qu’avant la guerre », déclare Marcel Kedega, un cuisinier burkinabé, qui a été renvoyé par son employeur plusieurs mois après le début du conflit, car il n’était pas Ivoirien.
« Lorsqu’on t’arrête à un barrage routier dans un ‘woro-woro’ (un taxi collectif), tu dois toujours sortir et payer un pot-de-vin. Ils regardent le nom sur ta carte d’identité et disent: sort ou paye”.
« Nous sommes tous très fatigués de cette situation », a dit Joël Touré. « Mais il n’y a rien à faire. Ce sont les politiciens qui ont commencé tout cela, alors ils sont les seuls à pouvoir mettre un terme à cette guerre ».
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