Après trois jours de pourparlers entre les autorités fédérales et les deux chefs de guerre rivaux du Delta, Moujahid Dokubo-Asari et Ateke Tom, un accord a été conclu vendredi pour mettre fin à la violence qui sévit depuis plusieurs mois dans la région voisine du complexe pétrolier de Port Harcourt.
Au début de la semaine dernière, le chef des Forces volontaires de défense du peuple du delta du Niger (NDPVF), Dokubo-Asari, avait lancé un ultimatum aux compagnies pétrolières, exigeant l’arrêt de leurs opérations dans le delta du Niger dès le 1er octobre et menaçant les employés expatriés d’une nouvelle attaque majeure appelé «Opération festin de criquets».
La menace a provoqué la panique sur les marchés internationaux, les négociants craignant une interruption de la production journalière de 2,5 millions de barils de pétrole exportés par le plus important exportateur africain.
Le cours du baril a atteint un niveau record, à plus de 50 dollars américain.
Ces troubles ont décidé le président Olusegun Obasanjo à inviter Dokubo-Asari, longtemps considéré par les autorités comme un simple gangster, à des pourparlers de paix dans la capitale Abuja.
Dokubo-Asari a reconnu se procurer frauduleusement du pétrole brut à partir des pipelines pour financer ses activités. Mais il se présente comme un rebelle se battant pour un meilleur avenir du peuple Ijaw, le groupe ethnique le plus important de la région pétrolifère du Delta, dans la misère totale malgré les richesses pétrolières que renferme leur terre.
Les autorités et les chefs de milice sont finalement parvenu à un accord qui prévoit la cessation des hostilités et le désarmement et la dissolution des milices. L’accord prévoit également un vague engagement à travailler pour le développement de la région «selon un cadre juste, libre et équitable».
Mais bien des questions restent en suspens.
Ainsi, les autorités nigérianes dont les troupes pilonnent les positions du NDPVF depuis le mois dernier n’ont pas signé l’accord.
En revanche, les autorités se sont présentées en partenaire neutre, soucieuses de rechercher un compromis entre les milices rivales de Dokubo-Asari et de Tom. Cette position a déclenché la colère de Dokubo-Asari, sans pourtant l’empêcher de signer l’accord.
En outre, les analystes s’accordent à dire que les revendications du NDPVF exigeant plus d’autonomie pour le Delta et une plus grande part des revenus du pétrole n’ont pas été directement abordées.
Dokubo-Asari a invité Obasanjo à convoquer immédiatement une «conférence nationale souveraine» pour débattre de la question de l’autodétermination pour huit millions de Ijaw et du partage des recettes pétrolières.
Mais le document final ne fait aucune allusion à ces revendications.
«L’accord me satisfait parce que, pour la première fois, le gouvernement accepte que nous menions une campagne pour le contrôle des ressources,» a confié Dokubo-Asari à IRIN.
«Nous avons provisoirement accepté d’être désarmés, mais tous les problèmes doivent être traités globalement, y compris nos revendications pour le contrôle des ressources et l’autodétermination.»
Un retour triomphal dans le Delta
Le prétendu chef révolutionnaire a fait un retour triomphal à Port Harcourt, où il a été accueilli en héros par des milliers de personnes.
Une foule de gens s’est rendue à l’aéroport pour le voir descendre d’un avion officiel alors que d’autres étaient amassés le long du parcours.
«Les compagnies pétrolières n’auront aucun problème tant que le gouvernement répondra à nos revendications,» a déclaré Dokubo-Asari à ses militants.
Certains commentateurs pensent cependant que cette trêve fragile ne durera pas longtemps.
«Ce serait une erreur de croire que l’accord de paix signé à Abuja il y quelques jours ramènera la paix dans le delta du Niger,» a indiqué Reuben Abati, chroniqueur du très respecté quotidien nigerian The Guardian.
«Ce que le gouvernement a réussi faire c’est gagner du temps et apaiser les craintes des multinationales du pétrole,» a t-il ajouté.
D’autres groupes d’activistes de la région du Delta, qui mènent campagne pour un meilleur partage des recettes du septième producteur mondial de pétrole, ont indiqué qu’ils avaient des doutes sur l’accord de paix ou qu’ils n’en étaient pas satisfaits.
«Très peu de chose dans cet accord répond aux principales revendications du peuple du delta du Niger,» a déclaré Ledum Mitee, le président du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni, une organisation civique qui fait campagne pour une meilleure reconnaissance du petit groupe ethnique des Ogoni.
Il a invité le gouvernement d’Obasanjo à faire montre de plus de sincérité et à engager un dialogue constructif.
Les activistes de la tribu des Itsekiri, dont les miliciens se sont opposés aux groupes Ijaw dans des combats meurtriers autour de la ville pétrolière de Warri ces dernières années, ont tout simplement accusé le gouvernement de céder face à la stratégie de la terreur.
«Ce que les événements nous prouvent, c’est que la capacité d’un mouvement à répandre la terreur détermine l’importance que le gouvernement accorde à ce mouvement,» a indiqué Matthew Tsekure du Conseil national de la jeunesse Itsekiri.
«Cela laisse augurer de graves dérives et nous sommes très attentifs à l’évolution de la situation.»
Un écran de fumée ?
Matthew Tsekure a indiqué que les Itsekiri rejoignaient les Ijaw sur la nécessité d’une autodétermination des peuples et un plus grand contrôle des ressources pétrolières de leur région.
Mais il a aussi fait part des craintes des Itsekiri de voir Dokubo-Asari utiliser ces problèmes comme un écran de fumée pour imposer la suprématie des Ijaw sur les autres tribus de la région.
Oronto Douglas, avocat de profession et défenseur des droits de l’homme, écologiste et principal animateur du Conseil de la jeunesse Ijaw, un groupe de pression non violent auquel appartenait Dokubo-Asari, a tenté d’apaiser les craintes des Itsekiri.
Il a invité le gouvernement à tout mettre en œuvre pour créer une paix durable en élargissant le dialogue à tous ceux qui, parmi 250 groupes ethniques que compte le Nigeria, ne sont pas satisfaits de l’état actuel de l’Union.
«Le président peut saisir cette initiative pour convoquer une conférence nationale souveraine qui réunirait les différentes nationalités et les différents mouvements populaires afin qu’ensemble ils redessinent un nouveau Nigeria fondé sur la justice et la bonne gouvernance,» a indiqué Douglas.
Toute l’attention se porte désormais sur la prochaine rencontre entre les autorités nigérianes et Dokubo-Asari. Ce dernier a annoncé que le début des pourparlers était prévu pour le 8 octobre.
Fils d’un ancien juge, Dokubo-Asari a fait des études de droit puis a quitté l’université en 1988 après s’être converti à l’Islam.
Il se lança ensuite dans des actions politiques très radicales et atteint la consécration en 2002 lorsqu’il fut nommé président du Conseil de la jeunesse Ijaw.
Dans un entretien accordé à IRIN en début d’année, Dokubo-Asari avait déclaré qu’il avait décidé de prendre les armes après avoir été témoin de graves manœuvres frauduleuses pendant les élections de 2003 qui ont donné un second mandat à Obasanjo et au parti au pouvoir, le Parti démocratique populaire (People’s Democratic Party – PDP).
Il s’était plaint que le gouverneur de l’état de Rivers, où se trouve Port Harcourt, furieux que Dokubo-Asari ne l’ait pas soutenu pendant les élections, avait mis en place le groupe d’autodéfense d’Ateke Tom pour l’éliminer.
Tom est peu connu. Il fuit la presse et a toujours refusé de faire la moindre déclaration sur la querelle qui oppose son groupe à celui de Dokubo-Asari. Les autorités de l’état de Rivers ont nié toute relation avec le groupe de Tom.
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