Ils ont indiqué à IRIN que depuis le mois de juillet, Wantee a recruté près de 100 anciens combattants parmi les milices armées de Taylor, dans le Comté de Nimba, et qu’il les a convoyés de la frontière à un camp d’entraînement situé dans la forêt, quelque part près de la ville guinéenne de Dieke.
Ils ont indiqué par ailleurs que chaque recrue a reçu une prime de 150 à 200 dollars US.
« J’ai vu des amis se faire recruter ici, à Ganta, à la fin du mois de juillet et en août », a déclaré le sergent chef Jacob Saye.
« Nous savons que certains de nos amis qui ont combattu à Nimba ont reçu une somme de 200 dollars US et qu’ils ont été convoyés secrètement en Guinée le plus souvent pendant la nuit. Tous ceux que je connais et qui ont été recrutés ne sont pas revenus », a précisé Saye.
« Il s’agit d’une campagne sérieuse menée secrètement. Nous pensons qu’une attaque des rebelles pourrait avoir lieu en Guinée et c’est pour cette raison que nous n’avons pas peur de « vendre la mèche », a déclaré Saye à un correspondant IRIN présent à Ganta pendant le week-end.
Ganta est l’une des principales villes du Comté de Nimba qui se situe dans la zone nord du centre du Libéria et qui partage à la fois une frontière avec la Guinée et la Côté d’Ivoire. Cette ville a servi de forteresse aux forces de Taylor pendant près de 14 ans de guerre civile et a été le témoin d’âpres combats.
Se déplaçant en boitillant, depuis qu’une balle de mitraillette lui a éclaté le genou pendant le conflit, Saye a fait savoir qu’il était personnellement opposé aux actions qui apparemment se préparaient en vue de déstabiliser le gouvernement guinéen du président Lansana Conté.
Ses récits sur les recrutements clandestins ont été repris par un autre ancien combattant des milices de Taylor, Cyrus Gonzhan.
« Nous en avons marre de nous battre »
« Certains de nos amis disent toujours qu’on a payé entre 150 et 200 dollars US à d'anciens combattants pour s’infiltrer en Guinée à la faveur de la nuit. Bon nombre de ces anciens combattants ont rejeté l’offre. Nous en avons marre de nous battre et nous n’avons pas besoin de mener une guerre en Guinée », déclare Gonzhan.
Il a refusé de dévoiler le nom de ceux qui sont derrière cette opération de recrutement, mais s’est contenté de dire : « ceux qui sont engagés dans le recrutement ont peur aujourd’hui d’apparaître en public, parce qu’ils savent que la plupart des anciens combattants ne sont pas contents d’eux ».
Mais, Saye a révélé le nom de celui qui organise ce recrutement clandestin : Tragan Wantee, un homme originaire du Comté de Nimba et qui a suivi un entraînement militaire avec Charles Taylor en Libye à la fin des années 1980 avant que ce dernier ne déclenche une rébellion au Libéria en 1989.
Après l’accession de Taylor à la présidence en 1997, Wantee a été nommé Ambassadeur du Libéria en Guinée avant d’être expulsé par le Gouvernement guinéen en 2001 qui l’accusait de complicité dans la tentative d’invasion de la Guinée par des bandes d’hommes armés qui ont traversé la frontière à partir du Liberia, en 2001 et au début 2001. Depuis, il a disparu de la scène publique.
La Guinée a accusé Taylor d’avoir apporté son soutien aux insurgés que l’armée guinéenne a réussi à repousser.
Taylor lui-même a été contraint de démissionner de son poste de président et de s’exiler au Nigeria en août 2003 alors que les forces rebelles prenaient le contrôle de l’intérieur du Liberia et commençaient leur progression vers la capitale Monrovia. Son départ ouvrit la voie à la signature d’un accord paix une semaine plus tard.
De nombreux Guinéens habitant Ganta on déclaré au correspondant IRIN que ce n’était un secret pour personne que d’anciens combattants des milices de Taylor étaient recrutés pour aller se battre en Guinée.
Des mouvements de nuit détectés le long de la frontière
Caussius Dahn est un commerçant qui se rend souvent en Guinée pour acheter des vêtements et des chaussures qu’il revend au Libéria. Il a indiqué que de nombreux anciens combattants ont été arrêtés par les forces de sécurité guinéennes alors qu’ils tentaient de traverser clandestinement la frontière.
Des combattants convoyés dans des camions de l’ONU
« Il y a quelque chose de suspect qui se passe. Il est courant de voir d’anciens combattants se rendre en Guinée sans raison apparente et ne jamais revenir. La nouvelle concernant le recrutement de combattants libériens en Guinée s’est répandue dans toute la Guinée », a indiqué Cassius.
Un des notables de la ville qui a préféré garder l’anonymat a indiqué que certains responsables, du côté guinéen de la frontière, ont informé ces collègues guinéens et lui-même que des combattants libériens traversaient la frontière dans le but apparent de préparer une attaque.
« Nous menons des investigations pour rechercher les personnes impliquées. Les chefs des tribus situées aussi bien au Libéria qu’en Guinée ont accepté d’interdire toute action de déstabilisation de la Guinée en dévoilant le nom des personnes qui se cacheraient derrière ces actes,» a t-il déclaré à IRIN.
« La première information qui nous est parvenue est que certains anciens combattants échangeaient leurs armes contre des motocyclettes le long de la frontière, avec des personnes inconnues en Guinée.
Le général Joseph Owonibi, commandant adjoint de la force de maintien de la paix au Libéria a déclaré publiquement en juillet que des armes étaient échangées contre des motocyclettes le long de la frontière guinéenne.
Mais le Major Alan Ruul, commandant du détachement bangladais des forces de maintien de la paix stationnées à Ganta a démenti les allégations selon lesquelles des libériens étaient recrutés pour se battre en Guinée, qualifiant ces allégations de « rumeurs ».
« Il n’existe aucune preuve tangible pour étayer ces allégations,» a fait remarquer le Major à IRIN.
En juillet de cette année, la Liberia’s Indenpedant Commission on Human Rights (Commission indépendante pour les droits de l’homme du Libéria) a indiqué que près de 500 enfants soldats avaient été recrutés par des inconnus dans la capitale Monrovia et envoyés dans un camp d’entraînement en Guinée.
Des plaintes concernant le processus de désarmement
Les derniers récits de recrutement clandestin dans le comté de Nimba sont survenus à une période où de nombreux anciens combattants vivant dans ce comté se plaignaient que les forces de maintien de la paix refusaient de prendre en compte leur demande de désarmement parce qu’ils n’avaient pas d’armes à restituer.
Le Major Ruhul, commandant des forces de l’ONU basées à Ganta a indiqué que le processus de désarmement d’environ 7 000 anciens combattants dans le comté de Nimba se déroulait bien. A la fin de la semaine dernière, 4 930 combattants ont été enregistrés et démobilisés et que 1 764 armes et plus de 10 000 chargeurs ont été restituées, précise le Major.
« Le processus se déroule bien et les combattants sont impatients et très heureux d’être démobilisés,» a confirmé l’officier bangladais. « Nous avons achevé la phase de désarmement à Ganta et à Saclepea et nous allons l’étendre à Saniquellie. Nous l’appliquons ville par ville. »
Toutefois, Samuel Guanaco qui se présente comme ancien commandant adjoint de la milice armée de Taylor dans le Comté de Nimba, a indiqué que bon nombre de ces hommes ont été refoulés parce qu’ils n’avaient pas d’arme à restituer.
Nous nous trouvions dans une situation où un combattant sur cinq possédait un fusil, a indiqué Guannue à IRIN. « Et parce que le nombre d’armes restituées était insuffisant, plus de 2 000 de nos combattants ont été refoulés du site de désarmement par les forces de maintien de la paix étant donné qu’ils ne portaient ni armes, ni munitions. Nous nous sommes plaints auprès de la Commission nationale chargée du désarmement, de la démobilisation, de la réintégration et de la réhabilitation, mais nous n’avons eu aucune réponse jusqu’ici ».
Molley Passaway, porte-parole de la Commission à Monrovia, a confirmé qu’une plainte avait été déposée par les anciens combattants du comté de Nimba et que les avantages liés à la demande de désarmement leur ont été refusés.
« La Commission sait que ce rapport existe et nous avons demandé aux commandants compétents, à Nimba, de dresser la liste des combattants concernés. Nous étudierons les possibilités d’intégrer ces combattants dans le programme,» déclare Molley Passaway à IRIN.
Beaucoup d’anciens combattants, mais peu d’armes
Chaque combattant démobilisé a droit à une indemnité de reclassement d’un montant de 300 dollars US et à une aide à la formation. Mais des rapports persistants révèlent que des civils qui n’ont jamais pris part à la guerre civile viennent s’inscrire pour le désarmement tout simplement pour bénéficier des avantages prévus. Un peu moins d’une personne sur trois qui se présente sur le site de désarmement a en fait restitué un fusil.
Les Nations-Unies ont estimé l’année dernière que les trois factions du Libéria comptaient en tout quelque 38 000 combattants susceptibles de se présenter pour être désarmés. Mais plus de 72 000 personnes se sont inscrites jusqu’ici et un rapport de l'International Group on Liberia (Groupe International pour le Libéria), publié à New York la semaine dernière estimait que le nombre total pourrait être de 80 000 à 100 000, avant la fin du processus de désarmement prévu le 31 octobre.
Malgré les protestations de Guannue arguant du nombre insuffisant d’armes pendant le conflit, de nombreux habitants de Ganta indiquent qu’ils sont convaincus que de nombreuses armes sophistiquées vues pendant la guerre civile sont restées cachées.
Les armes restituées par les anciens combattants ne sont que de simples fusils de chasse appelés localement « single barrels » (fusil à un canon), précisent les habitants.
«Nous ne voyons pas le type d’artillerie lourde qu’ils utilisaient. Tout ce que nous voyons ce sont quelques fusils AK-47 et des mitrailleuses. De nombreux anciens combattant se présentent pour le désarmement avec des fusils à un canon, et on dit même que certains d’entre eux tentent d’introduire frauduleusement des fusils de chasse provenant de Guinée, pour pouvoir prétendre aux indemnités liées au désarmement », a indiqué Melvin Volker, un habitant de la ville frontalière située à 250 km au Nord-Est de Monrovia.
Un correspondant d’IRIN qui visitait Ganta a remarqué de nombreux convois de camions militaires des Nations Unies transportant d’anciens combattants vers le camp de désarmement. Dans ces convois, la plupart des combattants brandissaient des fusils de chasse.
Toutefois, le Major Ruhul dément ces allégations. « Parmi les armes restituées, on comptait de nombreux engins lance roquette, mitraillettes et mortiers, mais très peu de combattants se présentaient avec des fusils de chasse,» a précisé le Major.
Malgré les commentaires incessants sur les armes qui s’échangent pour de l’argent et les armées secrètes qui se constituent de l’autre côté de la frontière, la ville de Ganta demeure un endroit calme et paisible ces jours-ci et le commerce trans-frontalier s'intensifie.
De nombreux immeubles de la ville portent encore les impacts des balles de la guerre civile et certains ont été complètement détruits par des obus d’artillerie. Mais les représentants locaux affirment que Ganta ne compte encore que la moitié de ses 100 000 habitants d’avant-guerre.
Toutefois, les temps où des hommes armés et agressifs dépouillaient en toute impunité les citoyens ordinaires dans les rues sont révolus. Le week-end les gens peuvent désormais aller en boîte de nuit et s’amuser en toute sécurité jusqu’au petit matin.
Comme l’indique un responsable du service de l’immigration, les mouvements à travers la frontière guinéenne ont augmenté aussi. Près de 50 réfugiés par jour rentrent spontanément de Guinée et près de 30 personnes par jour traversent la frontière pour faire du commerce. La plupart de ces personnes sont des guinéens, mais on compte aussi quelques nigérians et des ghanéens, conclut le responsable du service immigration.
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