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Non, merci : le Cameroun anglophone se soulève et demande l’établissement de la république d’Ambazonie

Bamenda
Bamenda (Gabriel de Castelaze/Flickr)

Un homme d’âge mur se tient devant une tombe récemment recouverte, un drapeau autour du cou. La bannière, composée de bandes bleues et blanches, et ornée d’une colombe blanche en son coin supérieur gauche, n’est pas celle d’un pays reconnu par les Nations Unies.

Cet homme et des milliers d’autres habitants des deux régions anglophones du Cameroun veulent voir cette situation changer. Ils manifestent en faveur de la sécession et de l’établissement d’un tout nouveau pays, baptisé république d’Ambazonie.

La tombe est celle d’un jeune homme abattu par les forces de sécurité le 8 décembre à Bamenda, la première ville de la région du Nord-Ouest, au Cameroun. Il est l’une des quatre victimes qui ont perdu la vie ce jour-là, lors d’une manifestation pour le recul de l’influence française.  

« Des Camerounais du Sud innocents (une référence au nom donné aux deux régions anglophones avant l’indépendance : le Cameroun du Sud) sont descendus dans la rue pour protester, sans armes : pas d’armes à feu, pas de balles. Mais notre petit frère est allongé, ici », dit-il au groupe d’hommes venus rendre hommage au mort.

« Le temps est venu. L’indépendance est notre droit inhérent », dit-il. « Nous appelons les Nations Unies et les chefs d’Etat africains [à nous apporter leur soutien]. Mes frères, rentrez à Bamenda. Demain, nous combattrons encore. »

« En avant toujours, en arrière jamais », lancent-ils en cœur avant de quitter le cimetière de Kumbo, la deuxième ville de la région du Nord-Ouest.

 

« Etouffés »

Le Cameroun est un pays bilingue ; aux termes de la Constitution, les anglophones et les francophones bénéficient d’un statut identique. Mais les habitants des deux régions anglophones du pays, la région Nord-Ouest et la région Sud-Ouest, sont furieux, car ils se sentent marginalisés, étouffés par les huit autres régions du pays et la majorité francophone. 

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Wikipedia
Flag of "Southern Cameroons"

Ils pensent qu’ils sont traités comme des citoyens de seconde zone et, au cours des derniers mois, ils ont organisé des manifestations pour défendre leur langue et leur culture.

Des avocats et des enseignants ont lancé le mouvement au mois d’octobre pour protester contre l’utilisation croissante du français dans les tribunaux et les écoles. Puis, il y a eu un effet boule de neige.

Les affrontements avec les forces de sécurité à Bamenda le 21 novembre ont fait une victime et ont donné lieu à une centaine d’arrestations. Les étudiants qui soutenaient les grévistes à l’Université de Buea, la plus grande université anglophone du pays, ont subi des tirs de gaz lacrymogène et ont été tabassés le 28 novembre. Les images des violences se sont propagées sur les médias sociaux .

Le malaise, connu sous le nom de « problème anglophone », couve depuis les années 1990. Il est avivé par le manque perçu de bénéfices issus de la production de pétrole dans la région ; l’incapacité du gouvernement à nommer des Camerounais anglophones (à l’exception du Premier ministre) à des postes de responsabilités ; et les difficultés rencontrées par les personnes dont la langue maternelle n’est pas le français sur le marché du travail.

« Force excessive »

Paul Atanga Nji, le ministre des missions à la présidence de la République, nie l’existence d’un problème systémique. Dans ce climat politique tendu, sa décision d’organiser un rassemblement du RDPC [Rassemblement démocratique du peuple camerounais] à Bamenda le 8 décembre a été perçue comme une provocation.

Le rassemblement a mal tourné. Les manifestants ont bloqué les routes menant à la ville. Ils ont arrêté toutes les personnes qui portaient les couleurs du RDPC, les ont déshabillées et ont brûlé leurs vêtements. Ils ont ôté le drapeau camerounais qui flottait sur les bâtiments administratifs et hissé le drapeau sécessionniste du Cameroun du Sud.

La voiture de M. Atanga a été brûlée. Il n’a eu d’autres choix que de trouver refuge dans un hôpital proche, alors qu’un hélicoptère de l’armée venait à sa rescousse. D’autres représentants politiques ont dû être évacués du lieu du rassemblement, sous l’escorte de soldats juchés sur des pick-up et tirant en l’air.

Les forces de police et les soldats ont eu recours à une « force excessive », selon le Haut Commissaire des Nations Unies pour les droits de l’homme. Parmi leurs victimes figurait un jeune garçon de 12 ans, abattu alors qu’il prenait de l’eau à un robinet public.

Mais le gouvernement a présenté les manifestants comme des quasi terroristes. Selon la presse, une centaine de personnes arrêtées à Bamenda ont été transportées jusqu’à une base militaire de la capitale, Yaoundé, et sont aujourd’hui détenues dans un lieu tenu secret.

Si ces manifestants devaient être jugés selon la controversée nouvelle loi antiterroriste – adoptée après les attaques commises par Boko Haram dans la région camerounaise de l’Extrême-Nord – ils pourraient être condamnés à mort.

Le week-end dernier, le porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, a dit que la comparaison avec Boko Haram était pertinente. Il a indiqué que les forces de sécurité étaient confrontées à une guérilla urbaine bien organisée, et que le lever du drapeau du Cameroun du Sud était insurrectionnel. 

Demandes d’enquêtes

Amnesty International a appelé le gouvernement à ouvrir sans délai « des enquêtes véritablement approfondies et impartiales » sur les actions commises par les forces de sécurité.

« Répondre à des faits de violence durant les manifestations en employant une force injustifiée ou excessive risque d’exacerber une situation déjà tendue et de mettre des vies supplémentaires en danger », a indiqué Amnesty dans une déclaration.

Le Cameroun du Sud était sous mandat britannique à la fin de la Première Guerre mondiale et administré comme faisant partie du Nigeria voisin. En 1961, les électeurs du Cameroun du Sud ont choisi par référendum d’être rattaché au Cameroun français : les deux territoires sont officiellement unis.

Les hommes qui se recueillent sur la tombe dans la ville de Kumbo et d’autres sécessionnistes sont les tenant d’une ligne dure. Dans l’ouest du Cameroun, une majorité de la population est favorable au fédéralisme et au retour à un système de gouvernance qui a existé de l’indépendance jusqu’à 1972.

Pas de dialogue

Le collectif de la société civile anglophone camerounaise, principalement composé d’avocats et d’enseignants qui ont participé aux grèves, est l’un des groupes favorables au fédéralisme, mais il a rencontré peu de succès jusqu’à présent.

Ayah Paul Abine, un représentant politique de l’opposition et le seul avocat général anglophone de la Cour suprême camerounaise, établit une liste de leaders éminents pour mener les négociations avec le gouvernement.

« Nous parlerons avec le gouvernement pour obtenir le fédéralisme et, si nous n’y arrivons pas, les deux Cameroun se sépareront », a-t-il dit à IRIN.

Mais la profonde colère ressentie par les habitants de l’ouest du Cameroun a jusqu’à présent été le mieux exprimé par le député Wirba Joseph, qui a fait un discours passionné devant l’Assemblée nationale. Ce discours a fait sensation sur les sites Internet camerounais.

Irrité par les actions d’une armée qu’il a qualifiée d’« armée d’occupation », il a annoncé que « les personnes qui pensent que nous devrions couper le Cameroun en deux ont raison. »

Citant Thomas Jefferson, il a ajouté : « Quand l’injustice devient loi, la résistance devient un devoir. »

ms/oa/ag-mg/amz

PHOTO DE COUVERTURE : Bamenda. Crédit photo : Gabriel de Castelaze

 

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