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Guerre « des cœurs et des esprits » au Yémen

Militant in Abyan, Yemen Casey Coombs/IRIN
Militant in Abyan, Yemen (May 2012)
Le conflit qui oppose les forces gouvernementales yéménites aux militants du groupe Ansar Al Shariah dans le Sud a aggravé la situation humanitaire dans un pays où près de la moitié de la population est confrontée à l’insécurité alimentaire et près d’un million d’enfants souffrent de malnutrition aigüe.

Le 21 mai, Médecins Sans Frontières (MSF) a indiqué avoir « soigné plus de 50 personnes au cours de la semaine passée, alors que les violences et les conflits s’intensifient dans le sud du Yémen », soulignant que « tous les patients sont des civils souffrant de blessures provoquées par l’explosion de bombes ». À Lawder, ville située dans le gouvernorat d’Abyan, dans le sud du pays, le personnel de MSF « n’a pas pu orienter les patients vers d’autres centres de soins de santé, car les restrictions de circulation ont rendu tout déplacement impossible ».

Le conflit a débuté en mai 2011, lorsque des militants ont fait irruption dans la capitale du gouvernorat d’Abyan, Zinjibar, à environ 30 km d’Aden. La bataille a fait rage tout l’été jusqu’au retrait des troupes au sol yéménites qui, démoralisées, ont laissé le champ libre aux avions militaires du Yémen et aux drones américains.

Lors de la prise de Zinjibar par des djihadistes à la fin de l’été, des dizaines de milliers d’habitants du gouvernorat d’Abyan ont fui leur domicile, déstabilisant encore davantage les régions avoisinantes et laissant craindre qu’Aden, le plus grand port du pays, soit la prochaine cible d’Ansar al-Shariah.

À ce jour, plus de 150 000 habitants du gouvernorat d’Abyan ont été déplacés, selon Teddy Leposky, porte-parole du bureau auxiliaire du HCR à Aden. « Environ deux-tiers de ces personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays [PDIP] ont rejoint la ville voisine d’Aden », a-t-il dit à IRIN.

À la veille d’une offensive militaire menée à Abyan par l’armée de terre et l’armée de l’air du Yémen avec le soutien des États-Unis, le Bulletin d’information humanitaire publié par les Nations Unies en avril a indiqué que « 74 écoles [d’Aden] sont occupées par des PDIP [et] les services publics sont saturés ».

La campagne militaire lancée il y a trois semaines aurait permis au gouvernement de reprendre Zinjibar et Lawder, bastion des militants situé sur la bordure orientale d’Abyan. Les combats ont cependant aggravé une situation humanitaire déjà précaire. Seuls quelques groupes humanitaires – le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), MSF et l’organisation non gouvernementale (ONG) locale Charitable Society for Social Welfare – ont reçu des garanties de sécurité suffisantes pour intervenir dans la province affectée par la guerre.

« Les militants ont clairement indiqué que les travailleurs humanitaires internationaux ne sont pas les bienvenus dans des villes comme Jaar…leurs interventions dans ces régions entravent les efforts déployés par Ansar Al Shariah pour gagner la confiance de la population, l’aide internationale étant directement liée aux besoins de la population... »
« Les militants ont clairement indiqué que les travailleurs humanitaires internationaux ne sont pas les bienvenus dans des villes comme Jaar », a dit à IRIN Abdul-Hakeem Al Ofairi, directeur adjoint de Partners-Yemen à Sanaa. Le groupe militant, a-t-il ajouté, peut se sentir menacé par les travailleurs humanitaires : « leurs interventions dans ces régions entravent les efforts déployés par Ansar Al Shariah pour gagner la confiance de la population, l’aide internationale étant directement liée aux besoins de la population … cela les touche au cœur et à l’esprit », a-t-il dit.

Le conflit s’est intensifié alors que la crise humanitaire au Yémen s’aggravait.

« Les évaluations réalisées cette année montrent que les conditions continuent de se détériorer », a dit le coordinateur humanitaire des Nations Unies au Yémen, Ismail Ould Cheikh Ahmed, lors d’une réunion des Amis du Yémen organisée à Riyad la semaine dernière.

« Nous sommes confrontés à quatre défis : l’accroissement de l’insécurité alimentaire ; l’accroissement rapide de la malnutrition ; la dégradation des services de la santé, de l’eau et de l’assainissement ; le nouvel afflux de personnes déplacées internes ».

Selon le Conseil danois pour les réfugiés, le pays est au bord d’une crise alimentaire de grande ampleur. « Le conflit armé et l’instabilité généralisée ont généré un grand besoin en aide alimentaire au Yémen », a-t-il prévenu le 23 mai. « On estime que près d’une personne sur deux au Yémen est aujourd’hui affectée par le manque d’accès à la nourriture - 10 millions de Yéménites sont malnutris et la survie de la moitié d’entre eux dépend de l’aide d’urgence ».

Ansar al-Shariah

Les causes de l’insurrection remontent à avril 2011. Trois mois après les manifestations anti-gouvernementales qui ont soulevé les principales villes du Yémen et trois semaines après la prise de contrôle du village de Jaar au Sud par Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), Abu Zubayr Adil al-Abab, le chef religieux yéménite d’AQAP, a dévoilé une nouvelle forme de djihadisme.

« Ansar al-Shariah [les Partisans de la loi islamique] est le nom que nous avons choisi pour nous présenter dans les régions où nous travaillons pour informer les populations de notre action et de nos objectifs, et pour leur dire que nous sommes sur le chemin d’Allah », a-t-il dit à une assemblée de frères sur un site Internet consacré au djihad.

« Nous ne nous adressons plus aux élites, mais au peuple », a-t-il indiqué. « Ici, le principal problème, c’est le manque de services publics, comme les égouts et l’eau, et nous essayons de trouver des solutions ».

L’année de révolte qui a suivi le sermon diffusé sur Internet par le chef religieux a vu Ansar Al Shariah, qui est affilié à AQPA, faire des incursions dans bon nombre de villes proches de Jaar. Le groupe a pris le contrôle d’une bonne partie du gouvernorat d’Abyan, dont les tribus et le gouvernement central sont particulièrement affaiblis.

La sécurité du nouveau président du Yémen, Abd Rabu Mansur Hadi, a également été menacée par l’affilié d’Al-Qaïda. Une heure avant la cérémonie d’investiture du 25 février, des militants présumés d’Ansar Al Shariah ont fait exploser une voiture piégée à l’extérieur du palais présidentiel dans le sud du Yémen, faisant 21 victimes au sein de la garde révolutionnaire et blessant neuf autres personnes.

Plus tard ce jour-là, M. Hadi a affirmé sa « détermination inébranlable à poursuivre la lutte contre Al-Qaïda », promettant que son gouvernement « était déterminé à les trouver et à les éradiquer, quel que soit le prix à payer ».

Au début du mois de mai, il a respecté son engagement en déployant quelque 25 000 soldats issus de huit brigades d’Abyan. Au même moment, les frappes militaires de l’armée américaine lancées par les forces conventionnelles et des véhicules aériens sans pilote ont été plus nombreuses que jamais au Yémen.

Attentats suicides à la bombe

En réponse aux frappes, Ansar al-Shariah a envoyé un kamikaze à Sanaa, la capitale, à l’occasion d’un grand rassemblement militaire organisé la veille du jour de l’unité nationale. Le 21 mai, à la fin des répétitions de la parade du matin et alors que les cadets saluaient les officiers, le kamikaze a infiltré les rangs et déclenché des explosifs.

L’explosion a fait au moins 90 victimes parmi les soldats et au moins 200 blessés, portant un coup dévastateur à l’engagement de M. Hadi d’éradiquer Al-Qaïda. Sur sa page Facebook officielle, Ans
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Photo: Casey Coombs/IRIN
Environ 74 écoles d’Aden ont été occupées par des personnes déplacées
ar al-Shariah a revendiqué l’attaque, parlant de « représailles » aux « crimes » commis dans le gouvernorat d’Abyan au cours des semaines précédentes.

Lors d’un déplacement des journalistes d’IRIN à Jaar en mars, Ansar Al Shariah semblait avoir atteint certains des objectifs populistes énoncés par le chef religieux d’Al-Qaïda. Bon nombre de résidents ont indiqué que leur « nouveau gouvernement » avait fourni un accès à un approvisionnement régulier de produits alimentaires, d’eau et d’électricité. Des rapports indiquent également que le groupe a envoyé des spécialistes de la charia dans les tribunaux ruraux qui avaient nombre de dossiers en attente.

Ce sentiment de gratitude suggère que les nouveaux gouverneurs ont peut-être accompli des progrès dans la réalisation d’un des objectifs présentés dans le discours de M. Abab au printemps : « Lorsque la population réalisera que nous répondons à ses attentes, nous espérons qu’elle acceptera la méthodologie des moudjahidines et l’application de la charia », a-t-il dit.

Mais le paradoxe de la stratégie en deux temps d’Ansar Al Shariah – se rapprocher des populations locales grâce à la fourniture de services publics et recruter certains habitants pour qu’ils combattent à leurs côtés – est que pour gagner les cœurs et les esprits des populations locales, il faut les exposer aux bombardements militaires.

Nasser Arabyaee, un analyste politique de Sanaa, a dit à IRIN : « Le facteur le plus important dans le sud du Yémen, où la guerre s’étend, n’est pas le nombre de militants d’Al-Qaïda qui s’y trouvent, mais le nombre de sympathisants. Le plus dangereux au Yémen, c’est le nombre de sympathisants.”

cc/eo/cb-mg/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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