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De mal en pis

Laurent Gbagbo
(UN/Paulo Filgueiras)

Pendant que l’attention du monde entier était tournée vers la mobilisation des foules et les changements de pouvoir historiques à Tunis et au Caire, la crise en Côte d’Ivoire a été reléguée à l’arrière-plan mais l’incertitude demeure. Il n’y a pas eu de rencontre face à face entre Laurent Gbagbo et son rival politique de longue date Alassane Ouattara, et les deux hommes, soutenus par leur camp respectif, continuent de revendiquer la présidence.



M. Ouattara a la reconnaissance internationale de son côté : il est soutenu par la plupart de ses pairs africains, par les Nations Unies et par l’Union européenne (UE). M. Ouattara et son premier ministre, Guillaume Soro, ont souligné que le droit de M. Ouattara au pouvoir exécutif ne peut être abandonné et qu’il faut absolument faire preuve d’une forte détermination régionale et internationale ; ils ont ouvertement réclamé un soutien militaire. M. Gbagbo et ses fidèles restent inflexibles : la victoire de M. Ouattara aux élections est irrémédiablement entachée [d’irrégularité] et leur propre soutien populaire, leurs techniques de survie et des alliances tactiques en Afrique leur permettront de venir à bout du défi venant de l’extérieur, qui comprend entre autres une série toujours plus importante de sanctions économiques.



Des points chauds



Pendant ce temps, les problèmes humanitaires continuent, de même que les violations des droits humains. Mais les violences les plus dures sont pour la plupart confinées à deux points chauds désormais familiers : Abidjan a connu des affrontements sanglants dans le quartier nord d’Abobo, où les partisans de M. Ouattara disent devoir se défendre contre les forces de sécurité qui ne cessent de pénétrer dans une zone connue pour être un bastion pro-Ouattara. Des milliers de personnes ont été déplacées à l’ouest, à Duékoué et dans les environs, où de vieilles tensions entre les communautés Malinké et Guéré ont été exacerbées par le conflit.



Une estimation récente de l’ONU fixe le nombre de victimes depuis les élections à 296, un chiffre qui a relativement peu augmenté par rapport aux chiffres précédents. Mais selon les experts en droits humains, il est impossible d’obtenir des statistiques définitives. Comme l’a fait remarquer un observateur indépendant à Abidjan, il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser. « On peut avoir l’impression que dans l’ensemble les tensions se calment un peu, mais cela ne veut pas nécessairement dire qu’il y a eu une amélioration de la situation. »



Tandis que les instances extérieures continuent de discuter des avantages respectifs de la carotte et du bâton, les deux protagonistes ivoiriens ont jusqu’à présent fait de l’économie leur cheval de bataille. Les exhortations de M. Ouattara à la grève et au boycott ne semblent pas avoir eu beaucoup d’effet, mais la stratégie qui consiste à isoler M. Gbagbo financièrement apparaît plus cohérente. M. Ouattara a travaillé avec le soutien de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (l’UEMOA) pour tenter de couper les fonds à M. Gbagbo ; l’idée étant qu’une fois privée de fonds, l’administration Gbagbo ne tardera pas à imploser. L’UE et les autres semblent également certains de l’efficacité des pressions financières. Mais pour l’instant, il semble que ce soit les employés de banque et les autres citoyens ordinaires qui aient le plus à perdre.



Fermetures de banques



A la fermeture par la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de ses branches ivoiriennes, s’est ajouté le retrait, ou du moins la suspension des activités, de plusieurs institutions bancaires essentielles. Le géant bancaire international Citibank a fermé son siège d’Abidjan le 14 février.



Le même jour, la deuxième banque du pays, la Banque Internationale pour le Commerce et l'Industrie en Côte d'Ivoire (BICICI), qui appartient à la France, a arrêté provisoirement ses opérations. Avec la SGBCI de la Société Générale, une autre banque française, elle contrôle 65 pour cent du marché de Côte d’Ivoire. « Aujourd’hui nous ne sommes plus en mesure de garantir de façon satisfaisante la sécurité juridique et comptable de nos clients, ni la sécurité physique de nos employés, » a déclaré la banque.

 

Un employé de la BICICI a dit à IRIN que le personnel travaillait dans une ambiance de peur depuis plusieurs semaines et qu’ils n’arrivaient pas à contacter les responsables qui avaient participé à une réunion avec des représentants de M. Gbagbo le 13 février. « Nous savons que nos chefs ont été appelés pour rencontrer les gens de M. Gbagbo au week-end. Depuis, aucun ne décroche son téléphone, » a dit l’employé. « Il y a un grand nombre de factures non payées que l’Etat doit à la banque. Aucune entreprise ne peut fonctionner de cette manière, c’était donc inévitable, » a ajouté l’employé.



Mais toute fermeture prolongée va aussi frapper durement les gens ordinaires. « Cela fait trois jours que j’essaie de retirer de l’argent. Mon mari doit faire sa dialyse, mais nous ne pouvons pas le faire tant que nous n’avons pas retiré de l’argent et maintenant, la banque est fermée, » a dit à IRIN une cliente inquiète de BICICI.



Les sanctions se sont infiltrées dans tous les aspects de la vie des Ivoiriens, leur faisant craindre pour l’économie une spirale descendante qu’ils avaient tendance à considérer comme la plaie des pays pauvres voisins.



Les Ivoiriens se sont précipités pour retirer ce qu’ils pouvaient, craignant la fermeture des banques et les distributeurs automatiques ferment tôt, car les limites journalières nouvellement imposées sont rapidement atteintes.



« Il n’y a plus de liquidités, » a dit à IRIN le directeur financier d’une multinationale. « C’est un grave problème. Les banques ne peuvent pas prêter car elles ne veulent pas lâcher le peu d’argent qu’elles ont. »



Ce n’est qu’une question de temps avant que le plein effet des sanctions ne commence à se faire sentir, a dit ce responsable. « La raffinerie nationale a du mal à payer ses factures. Il leur reste seulement assez de butane pour deux semaines peut-être, et des réserves de fuel pour trois mois tout au plus. J’appartiens à la classe moyenne et c’est la première fois que j’ai à m’inquiéter d’une pénurie de gaz dans ce pays. C’est très inquiétant. »










« Les clients sont intéressés mais à partir du moment où tu leur dis le prix, tout ce qui leur vient aux lèvres c’est : il n’y a pas d’argent, tu sais bien toi-même combien les temps sont durs »

Des prix qui flambent




Les bidons de quarante litres de gaz butane ont fait un bond de 5 000 francs CFA (10 dollars) la recharge, à 12 000 francs CFA (24 dollars), quand encore ils sont disponibles. Après de longues queues, les acheteurs s’entendent souvent dire qu’ils doivent acheter un « nouveau modèle » de bidon s’ils veulent une recharge, ce qui leur revient au total à 37 000 francs CFA (75 dollars).



La situation est pire en dehors du principal pôle commercial que constitue Abidjan. « Même avant les élections, l’approvisionnement était quelquefois très irrégulier. Mais aujourd’hui, les camions ne font même plus le voyage pour livrer les bidons. Nous sommes obligés d’envoyer quelqu’un à Abidjan pour prendre assez de bidons pour 10 personnes à la fois, » a dit à IRIN un habitant de Tiassalé, à quelque 120 km au nord d’Abidjan.



Sanogo Amidou, qui importe des chaussures du Ghana voisin pour les vendre sur le marché principal très animé d’Adjamé, a cessé d’aller à l’étranger acheter ses marchandises.



« Je ne vends même pas six paires de chaussures par jour, » a dit Sanogo à IRIN. « Les clients sont intéressés, mais à partir du moment où tu leur dis le prix, la seule chose qui leur vient aux lèvres, c’est : “il n’y a pas d’argent, tu sais bien toi-même combien les temps sont durs”, » soupire t-il, montrant d’un geste un tas de chaussures en cuir non vendues. « Parmi les gens qui viennent ici, beaucoup sont en réalité sans emploi, même si ce n’est pas dit. Leurs salaires ne sont pas versés, et leur priorité est donc d’acheter l’essentiel. »



L’effet domino est insidieux, dit-il : « En plus de l’électricité, je dois m’assurer de gagner assez pour payer aussi mon assistant. Et les gens ont du mal à payer le loyer de leur place sur le marché, ce qui à son tour pose un problème pour leur famille. »



Gérer ce qui reste de l’économie du pays, avec des ministères chaotiques ou fonctionnant à peine, a un coût évident, dit Sanogo, en montrant les ordures non-collectées qui se sont empilées à hauteur de poitrine, dans la rue à l’extérieur [du magasin]. « Et puis de toute façon, les agents des douanes gardent toutes les marchandises sous clef. Quand tu vas les voir après cinq jours, il te disent de revenir une semaine après. Et quand tu reviens une semaine plus tard, il faut amener de l’argent, sinon tu ne peux pas récupérer tes marchandises, » a t-il dit.



On ne sait pas encore si la colère croissante devant les pénuries de butane, les perturbations des services de transport, la montée des prix et les autres principales sources de désordre se traduiront par des protestations organisées. « On peut penser qu’un sérieux mécontentement va se manifester, mais la question est celle-ci: contre qui sera t-il dirigé ? », a demandé un observateur à Abidjan, faisant remarquer que M. Gbagbo était capable de blâmer M. Ouattara et la communauté internationale pour l’aggravation des problèmes sociaux, tandis que M. Ouattara mettrait le délabrement [du pays] sur le compte de l’entêtement de M. Gbagbo.



mm/cs/cb – og/amz


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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