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Les blessures se rouvrent – le prix de la division

A Laurent Gbagbo billboard in Abidjan - presidential election November 2010
A Laurent Gbagbo billboard in Abidjan depicts a woman whose arm is amputated. 'For peace I choose Gbagbo'. The incumbent accused rival Alassane Ouattara of inciting the 2002 rebellion (Nancy Palus/IRIN)

Coups de feu la nuit, passages à tabac, disparitions inexpliquées de civils ordinaires et barricades de fortune autour des maisons sont devenus monnaie courante dans la plus grande ville de Côte d’Ivoire, Abidjan, dans l’atmosphère de chaos qui a suivi l’élection présidentielle. Alors que la violence menace de s’emballer, les Ivoiriens disent que les divisions ethniques et régionales n’ont jamais été aussi fortes.



Le président sortant Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara – un homme du nord – prétendent tous deux avoir gagné le deuxième tour des élections présidentielles du 28 novembre. Les résultats de la commission électorale indépendante ont désigné M. Ouattara comme le vainqueur, mais le camp Gbagbo a rejeté cette décision, annulé les résultats de vote dans sept départements du nord du pays, sous prétexte de fraude, et affirmé que le candidat sortant avait gagné. Le troisième candidat important, l’ex-président Henri Konan Bédié, un Baoulé du centre de la Côte d’Ivoire, a soutenu M. Ouattara.



Tout espoir de dialogue entre les protagonistes s’est rapidement évanoui et l’épisode diplomatique a fait place à la confrontation armée. Le soutien international de M. Ouattara et les appels au départ de M. Gbagbo lancés par les Nations Unies, l’Union africaine, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, l’Union européenne et les Etats-Unis, semblent avoir encore renforcé la détermination du vétéran, leader d’opposition devenu président, à rester au pouvoir. Cette impasse politique s’est accompagnée de sévères flambées de violence.



Comme l’armée est derrière M. Gbagbo, les membres de groupes ethniques du nord disent subir le harcèlement des forces de sécurité, de groupes de jeunes partisans de M. Gbagbo et de mercenaires libériens et angolais, qui, selon eux, attaquent les gens au hasard, envahissent les maisons et détiennent des personnes de façon illégale dans les quartiers d’Abidjan où les ethnies sont mélangées.



La base de soutien de l’ancien Premier ministre M. Ouattara – qui a été longtemps empêché de se présenter aux élections présidentielles parce qu’il était accusé de ne pas remplir la condition d’éligibilité qui consiste à avoir deux parents ivoiriens –  provient  principalement du nord du pays où beaucoup descendent d’habitants des pays voisins. Le conflit s’est déchaîné quand les soldats du nord ont organisé une rébellion en 2002, parce que, disaient-ils, les gens du nord étaient victimes de discrimination. Depuis cette date, le nord est sous le contrôle de ces soldats.



« La violence actuelle contre les gens du nord remonte au conflit du début de 2002 et elle montre que la faille principale que constituent la citoyenneté et l’Ivoirité [être Ivoirien de pure souche]   n’a pas été résolue, » a dit à IRIN Anne Frühauf, analyste à l’Eurasia Group.



Durant la campagne, les supporters de M. Gbagbo ont régulièrement fait référence à M. Ouattara et aux membres de son camp comme étant des « étrangers » et M. Gbagbo a accusé M.Ouattara d’être le meneur de la rébellion. Un journal pro-Gbagbo a affiché ce titre : « Le démocrate contre le putschiste ».



Les élections présidentielles ont été prévues puis annulées à plusieurs reprises depuis 2005, date à laquelle le premier terme de M. Gbagbo aurait dû prendre fin. Les efforts d’enregistrement des votants, dans un pays comptant plus de 60 ethnies différentes, ont été à maintes reprises interrompus par les jeunes partisans de M. Gbagbo; certains affirmaient que des Maliens et des Burkinabé se faisaient inscrire sur les listes électorales.



Harcèlement du personnel des Nations Unies ?



Selon les Nations Unies, au moins 50 personnes ont été tuées depuis l’élection, et des centaines blessées ou kidnappées.



Le représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies, Y.J. Choi, a dit aux journalistes que depuis le 18 décembre, quand M. Gbagbo a réclamé le départ des troupes des Nations Unies et des soldats français, le camp de M. Gbagbo harcèle le personnel onusien : « [Ils] envoient des jeunes gens armés chez certaines personnes travaillant pour l’ONU, ils frappent à la porte et demandent quand les gens vont partir ou bien rentrent chez les gens pour soi-disant y chercher des armes, » a dit M. Choi. « Jusqu’à présent, leur heure favorite pour ce genre de visite est toujours la nuit. »



Selon le ministre de l’Intérieur de M. Gbagbo, Émile Guiriéoulou, le gouvernement Gbagbo refuse de collaborer avec une mission des Nations Unies « partisane ».



Intimidations et raclées



IRIN a parlé à certaines habitants d’Abidjan qui disent avoir été témoins ou victimes d’attaques :



Un père de trois enfants, dans le district d’Abobo : « La nuit dernière [20 decembre], nous avons entendu des coups de feu soudains, puis des cris. Le bruit était horrible, juste des lamentations, et les coups de feu. Nous nous sommes blottis dans notre chambre et avons prié qu’il ne nous arrive rien. Le matin, une voisine nous a dit que son fils avait été emmené. Il y avait du sang devant leur maison. »



Keïta*, 29ans, dans le district de Yopougon : « J’étais en train de rentrer chez moi vers 9 heures du soir le 19 décembre, c’est à dire trois heures avant le couvre-feu. Trois soldats m’ont arrêté et m’ont demandé de l’argent.




















A child's artwork at the Centre Pietro Bonilli in Odienne, northwestern Cote d'Ivoire, June 2007.

Nancy Palus/IRIN
A child's artwork at the Centre Pietro Bonilli in Odienne, northwestern Cote d'Ivoire, June 2007...
http://www.irinnews.org/photo
Mercredi, avril 2, 2008
Les blessures se rouvrent – le prix de la division
A child's artwork at the Centre Pietro Bonilli in Odienne, northwestern Cote d'Ivoire, June 2007...


Photo: Nancy Palus/IRIN
Un dessin d’enfant de 2007 représentant Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo : « Je recouds le pays »


Je leur ai dit, “Mais qui donc a de l’argent, de nos jours ? Je n’ai pas d’argent.” Alors ils m’ont demandé ma carte d’identité. Quand ils ont vu mon nom, Keïta, ils m’ont jeté par terre et m’ont sauté dessus, en m’enfonçant le visage dans le sol. Un homme qui passait par là leur a demandé quel était le problème. Ils ont dit que j’étais un Keïta, que je faisais partie des rebelles, de ceux qui ont mené le pays à la guerre. L’homme leur a demandé : “Est-ce qu’il était armé ?” Ils ont crié : “Alors maintenant, tu vas nous dire comment faire notre boulot ?” et ils se sont attaqués à lui. C’est à ce moment que j’ai pu m’enfuir.



Dans mon quartier je suis entouré de gens du parti de Gbagbo. Aussi quand on m’a demandé pourquoi j’avais le visage tout abimé, j’ai dit que j’avais eu un accident de moto. Je ne voulais pas attirer l’attention sur ce qui s’était passé ; ça n’aurait servi qu’à provoquer des questions et à m’attirer encore des ennuis. Je suis pressé de déménager pour aller dans un autre quartier où je serai avec d’autres Dioula [le mot utilisé pour désigner les Ivoiriens du nord qui parlent le dioula]. Je ne me sens pas du tout en sécurité. Nous ne savons pas comment les choses vont évoluer, donc c’est mieux d’être entre nous… Les gens construisent des barricades autour de leur maison à cause des intrusions nocturnes.



« Même au bureau, des gens qui sont amis depuis des années ne se disent plus bonjour. Dans ce conflit postélectoral, les gens se montrent sous leur vrai jour. Un Bété [le groupe ethnique de M. Gbagbo] m’a dit : “Tu vas voir. Nous allons vous tuer.”



C’est comme si on nous forçait à nous rebeller, même si ce n’est pas ce que nous souhaitions pour ce pays. »



Un témoin anonyme, 33 ans : « J’habite à Yopougon et depuis que les problèmes ont commencé, on entend toutes les nuits de nombreux coups de feu dans une forêt près d’ici.



Je suis technicien et un soir, on m’a appelé pour me demander de venir faire une réparation. Des hommes armés m’ont arrêté et m’ont demandé ce que je faisais dehors. Ils portaient des pantalons de camouflage et des T-shirts verts, et certains avaient un masque. Je ne sais pas si c’était de vrais soldats, mais en tout cas, ils parlaient français et nouchi [un argot très largement utilisé à Abidjan]. J’ai essayé de leur expliquer où j’allais et pourquoi, et je leur ai donné le numéro, de façon à ce qu’ils puissent vérifier. Mais ils n’écoutaient rien. Ils ont fouillé mes poches et m’ont pris mon portable. Ils ont vu mon nom sur ma carte d’identité. L’un d’eux m’a donné un méchant coup dans la poitrine avec son arme. Ils m’ont fait entrer de force dans un véhicule en me disant, “sale Dioula, tu vas voir. Les Dioula ne gouverneront pas ce pays.”



En cours de route, ils ont ramassé d’autres personnes, dont deux jeunes femmes [selon lui, les femmes ont été ensuite transférées dans un autre véhicule]. A un moment, les hommes nous ont bandé les yeux et nous ont déshabillés pour nous laisser en sous-vêtements ou tout nus. Ils nous ont emmenés dans un champ à 200-300 mètres d’une route principale ; nous étions assis par terre pendant qu’ils nous interrogeaient : “D’où es-tu ? Où sont tes parents ?” Ils ont appelé la famille de certains d’entre nous et demandé des rançons.



Plusieurs heures plus tard, ils nous ont enfin relâchés, en nous rappelant de “faire gaffe”. J’ai encore des marques de cette attaque. J’aimerais bien pouvoir déposer plainte, mais je ne sais vraiment pas quel commissariat de police accepterait de m’aider.



*il s’agit d’un nom d’emprunt



np/mm/cs/cb – og/amz

This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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