Qu’il s’agisse du dollar américain, du rand sud-africain ou du pula botswanais, les devises sont le prix à payer pour avoir des magasins bien approvisionnés ; pourtant, au centre commercial de Domboshava, une petite bourgade rurale reculée, située à une quarantaine de kilomètres au nord-est d’Harare, la capitale, les clients sont rares.
Un billet sale de 20 rands (environ deux dollars) à la main, Tendai Shava va d’étalage en étalage, admirant les produits, dont la plupart ont été importés de l’Afrique du Sud voisine, en pesant les choix qui s’offrent à elle.
« Je dois acheter de l’huile et du sucre, mais je n’ai pas assez d’argent ; j’ai juste assez pour acheter soit du sucre, soit de l’huile. Je ne sais vraiment pas où le gouvernement pense que les gens ordinaires des régions rurales, comme nous, peuvent se procurer des devises ; aujourd’hui, tous les produits s’achètent avec cet argent sud-africain ou américain ». Finalement, elle opte pour l’huile et sort du magasin en traînant les pieds.
A côté du magasin, une petite boutique vend une sélection de produits, mais les deux vendeuses passent leur temps à jouer à des jeux de société. « L’usage des devises comme monnaie légale a vraiment pénalisé les populations locales, parce qu’elles ne peuvent pas s’en procurer », a expliqué à IRIN Dudzai, l’une des vendeuses. « Où le gouvernement pense-t-il que des villageois pourront se procurer des devises quand lui-même a déjà du mal à payer ses propres fonctionnaires ? ».
Le gouvernement d’union nationale en place au Zimbabwe a suspendu l’usage de sa monnaie locale pour un an, mais le glas avait déjà sonné pour le dollar zimbabwéen, bien avant cette décision : le taux d’inflation, estimé à plusieurs billions pour cent, en assurait le déclin.
Le dollar zimbabwéen est devenu le symbole du régime du président Robert Mugabe : une économie malade, un taux de chômage estimé à 94 pour cent, un effondrement des infrastructures et des services sociaux, et plus de la moitié des 12 millions d’habitants que compte le pays dépendants de l’aide alimentaire d’urgence.
| «Le dollar zimbabwéen ne sera plus utilisé pendant au moins un an. Nous n'envisageons pas de réintroduire cette monnaie dans l'immédiat car sa valeur ne peut pas être soutenue» |
L’économie du troc
« Ce que nous avons connu ces derniers mois, c’est une augmentation des trocs. Par exemple, un villageois qui a beaucoup de chèvres peut en échanger une contre plusieurs paquets de sucre et de sel, ou tout autre produit dont il peut avoir besoin », a expliqué Dudzai.
Mais la pratique du troc dans les communautés rurales est sapée par ceux qui peuvent se procurer des devises. « Les premiers coupables sont les gens des zones urbaines, qui exploitent les fermiers ruraux en leur achetant des céréales et du bétail à des prix dérisoires en devises », a-t-elle expliqué.
« Le dollar zimbabwéen ne sera plus utilisé pendant au moins un an. Nous n'envisageons pas de réintroduire cette monnaie dans l'immédiat car sa valeur ne peut pas être soutenue », a noté Elton Mangoma, ministre de l’Economie au sein du nouveau gouvernement d’union, après avoir annoncé la suspension de la monnaie locale.
Dans les banlieues riches d’Harare, l’accès au dollar américain et au rand sud-africain permet aux supermarchés ouverts 24 heures sur 24 de servir des queues interminables d’acheteurs, dont la plupart sont employés par des organisations non-gouvernementales (ONG) ou par le gouvernement.
« Certains de nos clients réguliers dépensent pas moins de 300 dollars américains lorsqu’ils viennent faire leurs courses de la semaine, et ils n’ont pas l’air préoccupés par les sommes qu’ils dépensent », a indiqué à IRIN le gérant d’un des supermarchés d’Harare.
Wellington Chibhebhe, secrétaire général du Congrès zimbabwéen des syndicats de travailleurs, a expliqué à IRIN que la fédération des syndicats exigeait que tous les travailleurs se voient verser un salaire minimum de 454 dollars américains par mois, indexé sur le seuil de pauvreté.
Dans le cadre des efforts déployés par le gouvernement d’union en vue de relancer une économie moribonde, les fonctionnaires perçoivent aujourd’hui un salaire mensuel de 100 dollars américains, ou l’équivalent en bons. « Nous avons fait campagne pour que tous les employeurs, y compris le gouvernement, rémunèrent leurs travailleurs en devises, et aujourd’hui, nous voulons qu’ils indexent les salaires sur le seuil de pauvreté », a-t-il expliqué.
« Grâce à nos campagnes, les retraites seront désormais versées en devises. Nous sommes conscients que les devises prennent du temps à parvenir jusqu’aux citoyens non-actifs des régions rurales. Le fait est qu’avec les salaires dérisoires versés à l’heure actuelle, les gens luttent pour se procurer de quoi manger, à la fois dans les régions rurales et urbaines ».
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