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Difficile retour au pays pour des millions de Burkinabè ayant fui le conflit en Côte d'Ivoire

Les doigts tordus de Mariam témoignent des violences qu’elle a subies il y a trois ans en fuyant la guerre civile en Côte d’Ivoire pour rentrer au Burkina Faso, qu’elle avait quitté 25 années auparavant. Mais ces séquelles ne sont rien en comparaison de ce qu’elle supporte dans son pays.

Au cours des dernières décennies, des millions de Burkinabè et de Maliens en quête d’emploi ont quitté leur pays et se sont installés en Côte d’Ivoire, poumon économique de la région, où ils ont trouvé des emplois dans les plantations de cacao et de café.

Mais la guerre civile et les tensions ethniques qui perdurent en Côte d’Ivoire ont contraint de nombreux ressortissants burkinabè à retourner au Burkina Faso, le troisième pays le plus pauvre de la planète, selon les Nations unies, où ils sont confrontés à de grosses difficultés.

Depuis près de trois ans, Mariam survit en faisant de menus travaux domestiques pour le voisinage, dans un quartier poussiéreux de la grande périphérie de Ouagadougou, la capitale. Mais l’argent qu’elle gagne lui permet de scolariser que deux de ses sept enfants. Quant aux autres, dont deux étudiants, « ils se débrouillent », a-t-elle expliqué.

Mariam fait partie des 366 000 migrants qui ont officiellement choisi de rentrer chez eux après le déclenchement, en septembre 2002, de la guerre civile qui a coupé la Côte d’Ivoire en deux et provoqué un ressentiment des Ivoiriens envers des étrangers.

Selon certaines organisations humanitaires, ils seraient en réalité plus d’un million à avoir fui la Côte d'Ivoire, le premier producteur mondial de cacao.

Accusés d’être des sympathisants de la rébellion armée, qui occupe la partie nord du pays, les ressortissants burkinabè ont rapidement été mis à l’index par les partisans du président Laurent Gbagbo, qui contrôle le sud du pays.

« Je suis rentrée au Burkina pour ne plus repartir, mais notre souffrance est totale », a confié à IRIN cette femme de 47 ans, les doigts déformés par les coups assénés par les forces ivoiriennes de sécurité sur la route entre Abidjan, la grande métropole du sud de la Côte d’Ivoire, et Bouaké, seconde ville du pays devenue le fief de la rébellion armée.

Comme la plupart des 700 femmes membres de l’association Teeg-Taaba pour la survie des rapatriées de Côte d’Ivoire, Mariam vit désormais seule avec ses enfants, dans la rue, faute de maison disponible. Son mari, un couturier sans emploi resté à Abidjan, tenterait de la rejoindre, mais les nouvelles sont rares. Au moins, a-t-elle assuré, « il est vivant ».

C’est loin d’être le cas de tous les conjoints de ces femmes démunies, veuves ou dont les maris ont disparu, selon Sabine Nana, une femme d’une trentaine d’années qui tente, depuis août 2003, de « sortir ses soeurs de la misère » dans laquelle la guerre civile ivoirienne les a plongées.

« Ces femmes ont été agressées, sévèrement frappées, certaines ont été violées au cours du voyage pour finir rejetées par les villages de leurs maris, auprès desquels elles étaient venues trouver refuge. Des hommes qui avaient tout perdu se sont suicidés en arrivant », a expliqué Mme Nana qui a, comme beaucoup d’autres, perdu tous ses biens dès les premières heures de la guerre.

Des traumatismes difficiles à effacer

« Les traumatismes sont très importants et rester ensemble a été le seul moyen que nous avons trouvé pour y répondre. Personne ne nous vient en aide, nous sommes désespérément seules », a-t-elle dit, expliquant que, faute d’argent, plus de 2000 enfants n’allaient plus à l’école depuis leur arrivée au Burkina Faso.

De sources officielles, 3,5 millions de Burkinabè vivaient en Côte d’Ivoire dans les années 90, des migrants économiques très présents dans le secteur agricole, le commerce et les transports.

Selon le professeur Albert Ouédraogo, responsable de l’association Le Tocsin qui défend depuis 2004 les droits des migrants et des retournés, il n’existe aucune base de données sur les « Burkinabè de l’extérieur », les autorités ayant toujours reculé devant l’organisation d’un recensement.

« L’Etat a d’autres chats à fouetter que de se préoccuper de la diaspora », a-t-il expliqué. « Les Burkinabè de l’extérieur ne sont pas un enjeu pour le Burkina, ils n’ont pas le droit de vote et on ne souhaite pas qu’ils l’acquièrent : ils auraient un vote moins influencé, plus indépendant. »

Le Burkina Faso, pays enclavé, a une frontière sud avec la Côte d'Ivoire

Pour les observateurs de la scène politique nationale, le rôle de défenseur du peuple burkinabè joué par le président Blaise Compaoré tout au long de la guerre en Côte d’Ivoire a largement contribué à sa réélection triomphale le 13 novembre dernier, avec 80,3 pour cent des voix et après 18 ans d’un pouvoir sans partage.

« On ne peut oublier que des milliers d’entre nous ont souffert [au cours de la guerre] », a déclaré le président Compaoré à la presse internationale la veille du scrutin présidentiel dans le pays qui compte 13 millions d’habitants.

Mais selon Mme Nana, la sympathie exprimée par le président ne s’est pas matérialisée sur le terrain.

« Depuis que l’association a démarré, nous n’avons reçu aucun appui financier, des femmes n’ont même pas de nattes pour se coucher », a-t-elle raconté, amère.

Des rapatriés démunis et rejetés qui pèsent sur les structures sociales

Le professeur Ouédraogo s’est également dit déçu du peu de réactions concrètes des autorités et de la classe politique vis-à-vis de ces populations en souffrance.

« Nous pensions qu’il y aurait plus de considération vis-à-vis des populations qui avaient tout perdu, un peu plus de cœur », a avoué le professeur Ouédraogo. « Mais ils ont été considérés comme des coupables, d’être revenus et sans rien. Il est difficile d’être solidaires dans la misère. »

Chassée du village de son mari, Mariam a renoncé à demander de l’aide.

« Les parents n’aiment pas quand on revient les mains vides. La solidarité ? Ca n’existe pas. »

Forts de ce constat, les hommes valides de moins de 40 ans, soit plus de la moitié des rapatriés, seraient repartis chercher fortune à l’étranger, notamment en Côte d’Ivoire, selon les autorités et les agences humanitaires.

« Les hommes vigoureux ont laissé les femmes et les enfants et sont repartis, souvent dans le sud-ouest ivoirien, en zone cacaoyère, mais ils n’ont pas pu regagner leurs plantations compte tenu de l’insécurité et traînent dans les villes », a expliqué le professeur Ouédraogo.

Le Tocsin est à l’origine de l’opération Baayiri (‘Le pays natal’ en langue mooré) qui a permis de ramener chez eux, sur fonds publics, plus de 7 000 ressortissants burkinabè, principalement des Mossi du plateau central semi-désertique -- un groupe majoritaire au Burkina, dont est issu le chef de l’Etat.

Une fois de retour dans leurs régions d’origine, une partie de ces migrants se sont tournés vers le sud-ouest proche de la Côte d’Ivoire, une région riche où se trouvait, avant la guerre, la plupart des unités industrielles que comptait le Burkina, selon Félix Sanfo, du Bureau des Affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies à Ouagadougou.

Le sud-ouest est ainsi au coeur de la production de coton, une culture qui fera cette année du Burkina Faso le cinquième producteur mondial, de sucre, de fruits et de légumes. Les Grands moulins, une unité de fabrication de farine de blé, a dû fermer ses portes, faute de matière première ivoirienne, tandis que l’unité de montage de mobylettes végète, faute de clients.

Désormais, cette région vit « une crise latente » en raison des tensions sociales et foncières sur les terres cultivables, selon le bureau des Nations Unies au Burkina Faso. Le manque d’opportunité professionnelle chez les jeunes et la faible couverture sociale rendent les populations amères – ainsi seuls cinq pour cent des besoins médicaux des populations locales sont satisfaits, contre 35 pour cent sur l’ensemble du territoire.

« A partir de 2003, ces tensions sont devenues réelles et la cohabitation difficile entre allogènes et autochtones, peu enclins à prêter leurs terres sur de longues périodes », a dit M. Sanfo.

Il a ajouté que la pression sur des structures de santé déjà limitées, et sur des systèmes éducatifs saturés contribuait à fragiliser les populations hôtes, déjà appauvries par l’augmentation des prix des biens de consommation courants qui a immédiatement suivi la fermeture des voies commerciales entre Abidjan, Bobo Dioulasso (la principale ville de la région et la deuxième du pays) et Ouagadougou.

Si le président Compaoré a admis que cette région, « frappée par la fermeture de la frontière avec la Côte d’Ivoire », rencontrait des difficultés, il a surtout insisté sur le fait que le Burkina, un pays enclavé, “était en voie de sortir de la crise ».

[Burkina Faso] Rassmane Kabore has had to trade his scooter for this bicycle to get money to support his brother's two wives and three children who fled the troubles in Cote d'Ivoire and came to stay. They are among an estimated 365,000 Burkinabe who have
Le Burkina Faso est l'un des pays les plus pauvres de la planète

Se référant à une récolte céréalière record, qui permettra de dégager un excédent de 1,2 millions de tonnes en 2005 et ainsi de faire baisser les prix pour le consommateur, le ministre de l’Agriculture, Salif Diallo, a dit à IRIN que les conséquences du conflit ivoirien sur l’économie enclavée du Burkina “avaient été amorties”.

Une crise amortie par le secteur informel

Pour la plupart des observateurs internationaux, l’économie burkinabè a fait preuve d’une surprenante capacité d’adaptation, beaucoup de secteurs n’ayant pas été affectés par la crise ivoirienne.

« On s’attendait à des impacts catastrophiques, mais ils ont réussi à adapter leur flux et les routes commerciales aux nouvelles conditions », vers Tema au Ghana, Lomé au Togo et Cotonou, au Bénin, a expliqué Hélia Mateus, chef de section Economie et Secteurs sociaux à la délégation de la Commission européenne au Burkina.

Les prix de l’huile de palme, du café, des oranges ou des ananas, désormais importés du Ghana ou de Malaisie, ont même baissé, selon des détaillants burkinabè, la plupart travaillant dans le secteur informel.

Ainsi, les transporteurs, confrontés à une plus forte concurrence après le retour des opérateurs de Côte d’Ivoire, ont accepté de baisser leurs marges, rendant plus supportable le prix des transports et des biens, tandis que les autorités allégeaient le poids des formalités administratives pour le secteur privé, en général peu aidé par l’Etat, a dit Mme Mateus.

Pourtant, la situation est loin d’être rose pour les Burkinabè, qui ont le taux d’analphabétisme le plus élevé au monde.

La flambée des cours mondiaux du pétrole, vendu aujourd’hui au Burkina autour de 700 francs CFA (1,2 dollars) le litre, de la terre et de l’immobilier urbain, sous la pression des rapatriés et de l’exode rural, grève considérablement le budget des Burkinabè, alors que le salaire minimum atteint difficilement 30 000 francs CFA (54 dollars) par mois.

Selon les habitants de Ouagadougou,« la pauvreté urbaine a augmenté, la corruption aussi, mais le Burkina continue d’être cité en exemple par la communauté internationale », a affirmé M. Mateus, dont l’institution appuie le budget national à hauteur de 50 millions d’euros (58 millions de dollars) par an.

Pourtant, rares sont ceux qui protestent devant la difficulté du quotidien et les orientations politiques et économiques du pays.

« Il y a un nationalisme certain au Burkina, la crise a été gérée de façon responsable et les choix politiques ne sont pas remis en question », a expliqué un observateur international, qui a requis l’anonymat.

Et, en effet, ce n’est pas de haine dont Sabine Nana se nourrit, mais d’espoir : « Si nous obtenons gain de cause pour les femmes et les enfants, c’est-à-dire juste la possibilité de travailler et d’aller à l’école, nous n’allons pas repartir ».


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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