Après une journée marquée par des accrochages entre les forces de sécurité guinéennes et des manifestants à Conakry, la capitale, les responsables syndicaux ont lancé un ultimatum lundi soir au président Lansana Conté pour qu’il nomme un nouveau gouvernement ou se prépare à des manifestations massives.
La Confédération nationale des travailleurs guinéens (CNTG) et l’Union syndicale des travailleurs guinéens (USTG), qui ont appelé mercredi dernier à une grève nationale et illimitée, très suivie, ont rencontré le président Conté lundi soir et lui ont demandé de céder tous ses pouvoirs, de désigner un nouveau Premier ministre et d’autoriser ce dernier à nommer un nouveau gouvernement, a affirmé un haut responsable syndical présent à cette réunion.
«Nous avons demandé au Président de nommer un nouveau Premier ministre et de lui donner le pouvoir de gérer le pays parce que nous savons maintenant que la santé du Président s’est dégradée et que ce n’est plus lui qui assume la charge de l’administration du pays au quotidien », a dit ce responsable, sous le couvert de l’anonymat.
Les syndicats ont dit avoir précisé que ce nouveau Premier ministre ne devait pas être issu des rangs de l’armée, contrôlée par Conté, un ancien colonel arrivé au pouvoir en 1984 à la faveur d’un coup d’état, mais qui apparaît aujourd’hui de plus en plus rarement en public, affaibli par un diabète.
Cet ultimatum marque un tournant dans l’histoire de ce petit pays confronté à une grande pauvreté. Depuis 2005, les observateurs politiques et la société civile en Guinée affirment que les inégalités grandissantes et la corruption endémique ont mené le pays au bord d’une crise institutionnelle et d’une division entre factions semblables à ce qui a plongé ses voisins libérien et sierra léonais dans des conflits sanglants dans les années 1990.
Ibrahima Fofana, secrétaire général de l’USTG, a confirmé lundi avoir formulé ces requêtes auprès du Président guinéen et a prévenu que les syndicats appelleraient à un large mouvement de contestation si M Conté refusait d’agir d’ici mardi.
« Si le Président ne respecte pas la proposition, il déclenchera un mouvement général et nous inviterons tous les Guinéens à participer activement aux manifestations », a dit M. Fofana.
L’ultimatum lancé par les syndicats intervient à l’issue d’une journée marquée par des affrontements entre des manifestants et des membres des services de sécurité dans certains des quartiers les plus pauvres de Conakry. Des tirs d’armes automatiques ont été entendus dans la matinée lorsque des jeunes ont commencé à ériger des barrages, brûler des pneus et lancer des pierres.
Aucune victime n’a été signalée et les incidents se sont calmés en début d’après-midi, des témoins rapportant que les forces de l’ordre avaient tiré au-dessus de la foule.
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| La Guinée est l'un des 34 pays au monde où l'espérance de vie ne dépasse pas 49 ans |
Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées dimanche à Conakry, selon des sources diplomatiques et des témoins, dont 12 organisateurs de la manifestation pacifique. Un responsable de la Police a affirmé que les personnes interpellées avaient toutes « dépassé les limites » et « attaqué » les forces de l’ordre.
Ces événements des derniers jours suivent l’appel à des manifestations pacifiques lancé la semaine dernière par les syndicats, des dirigeants de l’opposition politique et deux ONG guinéennes, en dépit d’une interdiction de rassemblement décrétée par le gouvernement.
Une unité autour des syndicats
Les habitants de la capitale avaient déjà suivi des mouvements de grève à deux reprises au cours de l’année passée lors de grèves organisées dans toute la ville. Mais la troisième grève lancée la semaine dernière, plus ambitieuse, démontre une force et une unité au sein de la société civile qui n’avaient pas été vues depuis l’indépendance, selon plusieurs observateurs.
« Il y a vraiment de plus en plus de solidarité au sein du mouvement maintenant, cela devient davantage un mouvement de société et la force de la société civile devient visible », a estimé jeudi Elizabeth Cote, la représentante en Guinée de la Fondation internationale pour les systèmes électoraux (IFES), lors de la deuxième journée de grève.
Ces mouvements ont été initiés par les deux grandes centrales syndicales, autrefois rivales, pour protester contre le taux d’inflation de 30 pour cent, la hausse des prix des carburants et la dégradation des conditions de vie des Guinéens moyens.
Après les grèves de l’année dernière, les partis politiques de l’opposition et les membres de la société civile avaient fait part de leur regret de ne pas avoir été préalablement consultés par les syndicats, expliquant qu’ils auraient pu apporter leur soutien et du poids aux mouvements.
Cette année, le Conseil national des organisations de la société civile guinéenne, qui regroupe plusieurs ONG, et l’Alliance civique, une organisation qui vient de voir le jour et est implantée sur l’ensemble du territoire guinéen, se sont jointes aux syndicats, de même que les deux principaux partis politiques de l’opposition, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) et l’Union des forces républicaines (UFR).
« Alors que les syndicats, partis politiques et société civile sont en règle générale très divisés en Guinée, on assiste à la mise en place d’un dialogue ou d’une conversation à tous les niveaux. Cela est valable aujourd’hui, mais également avant les mouvements de grève », a analysé un haut diplomate occidental.
Si le mouvement mené par les syndicats a réussi cette union, c’est parce qu’aux yeux des Guinéens, les centrales syndicales ont davantage de légitimité que les partis politiques de l’opposition, a estimé Mike McGovern, spécialiste de la Guinée à l’Université de Yale, aux Etats-Unis.
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| Les conditions de vie des populations ne se sont pas améliorées en dépit des richesses naturelles du pays |
Les syndicats, en revanche, « abordent des domaines politiques plus vastes, où les facteurs socio-économiques et culturels entrent en jeu. [Ils] parlent des possibilités qui s’offrent aux gens. Lorsque des personnes s’intéressent au bien-être de la population, elles deviennent extrêmement puissantes », a rappelé M. McGovern.
Une grève qui peut durer
En Guinée, les syndicats ont aussi une importance symbolique car ils ont joué un rôle clé dans l’indépendance du pays et porté au pouvoir le premier président de l’ère post-indépendance, l’ancien dirigeant syndical, Sékou Touré.
Le parti de l’unité et du progrès (PUP), actuellement au pouvoir, a reproché aux leaders syndicaux de mener des actions qui ne relèvent pas de leur mandat social, de se fixer des objectifs politiques et d’être soutenus par les partis de l’opposition.
« Derrière ces syndicats se trouvent les partis de l’opposition qui ne veulent pas la paix dans le pays », a dit, mardi, Sékou Konaté, secrétaire général du PUP.
Ibrahima Fofana, de l’USTG, a rejeté cette interprétation, affirmant qu’il était impossible de parler des problèmes économiques et sociaux de la Guinée sans critiquer le gouvernement.
« Le pays tout entier en a assez de ce régime qui a fait preuve d’une incapacité à gouverner à tous les niveaux, au cours des dernières années », a-t-il déclaré mercredi dernier.
La Guinée possède des réserves d’or, de fer et de bauxite. Elle dispose également de nombreuses terres fertiles et d’importantes ressources en eau.
Mais le président Conté a échoué à améliorer les conditions de vie des populations, en termes d’emploi, de revenus et d’espérance de vie, une amélioration qui, selon ses détracteurs, aurait été rendue possible par l’exploitation des vastes richesses naturelles de ce pays considéré comme l’un des plus corrompus de la planète.
« Si le mouvement de grève se poursuit au-delà d’une semaine, les conséquences politiques et économiques se feront ressentir », a analysé M. McGovern.
Si la grève est suivie, « c’est parce que la population n’a pas grand chose à perdre. Rester à la maison, ne pas travailler ou ne pas recevoir de salaire est sans conséquence du fait de l’absence de pouvoir d’achat. Et plus cette situation perdurera, plus les syndicats auront toutes les cartes entre les mains », a-t-il conclu.
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