La hausse des prix des denrées alimentaires peut parfois provoquer des changements de régime ou inverser le cours de l’histoire. En effet, lorsqu’en 1789, Marie-Antoinette aurait lancé « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche », elle se demandait pourquoi la hausse du prix du pain provoquait tant de troubles à Paris.
De l’avis de tous les analystes en sécurité alimentaire, des organisations non-gouvernementales (ONG), des cercles de réflexion et de la Banque mondiale, lorsque les populations pauvres des centres urbains n’ont plus les moyens de subvenir à leurs besoins, cela peut provoquer et ne manquera pas de provoquer des troubles, et dans ce cas, les pays importateurs net de produits agricoles sont les plus exposés.
Certes, en 2008, les leaders de ces pays ne seront peut-être pas guillotinés, mais certains d’entre eux ressentent déjà les conséquences des soulèvements populaires. Or, pour atténuer l’impact de la hausse des prix, non seulement la solution qui pourrait paraître la plus évidente (des réductions de taxes et des subventions) va à l’encontre des principes du libre-échange, mais bien souvent, les gouvernements n’ont pas non plus les moyens de mettre en œuvre cette politique, selon un analyste.
« Généralement, tant qu’il n’y a pas de protestations, les gouvernements ne se soucient pas trop du sort des populations pauvres, qui souffrent le plus de la pénurie des denrées alimentaires », a fait observer John Walton, professeur de sociologie à l’université de Californie et co-auteur de Free Trade and Food Riots (Libre-échange et émeutes de la faim). « Malheureusement, ces souffrances sont souvent justifiées dans les économies néolibérales par la nécessité d’introduire des réformes économiques, bien que celles-ci n’aient jamais fait la preuve de leur efficacité ».
La récente vague d’émeutes de la faim et de manifestations qui a secoué certains pays d’Afrique de l’Ouest annonce peut-être une nouvelle phase dans le cycle de protestations, a-t-il indiqué. Un avis que partagent bon nombre d’analystes.
Les récentes manifestations organisées en Egypte, au Sénégal, au Cameroun et en Côte d’Ivoire pour protester contre la hausse spectaculaire du prix des denrées alimentaires et des carburants dans le monde auraient fait au moins une vingtaine de morts.
| « Généralement, tant qu’il n’y a pas de protestations, les gouvernements ne se soucient pas trop du sort des populations pauvres, qui souffrent le plus de la pénurie des denrées alimentaires » |
La dernière vague de protestation a eu lieu à la fin des années 1970,en réaction à la hausse des prix des denrées alimentaires et du carburant, après que le Fonds monétaire international (FMI) et les pays bailleurs de fonds eurent obligé les pays pauvres à procéder à des coupes budgétaires. L’impact de cette mesure avait alors été ressenti dans le monde entier, d’abord en Amérique latine et jusqu’en Afrique et en Asie, et l’on a recensé peut-être près de 200 manifestations dans plus de 40 pays, selon M. Walton.
Ces protestations, baptisées « émeutes du FMI », ont été caractérisées par des mouvements de grève, des manifestations, des émeutes et des pillages poussés par l’idée que « les pauvres se voyaient infliger de telles souffrances » à cause des « crédits déraisonnables accordés par les gouvernements et les banques », a-t-il indiqué. « Ces protestations ont eu des conséquences diverses ; dans certains pays, elles ont déstabilisé des gouvernements en place, dans d’autres, elles ont entraîné des réformes et dans bon nombre encore, elles ont donné lieu à des répressions ».
« Au Soudan, par exemple, le changement de régime de 1982 est en grande partie dû aux manifestations contre la politique d’austérité du gouvernement », a-t-il expliqué. « Dans beaucoup d’autres pays [au Pérou], les élections ayant entraîné un changement de régime ont été provoquées par des troubles sociaux ».
S’il est vrai que les manifestations actuelles sont dues à la hausse des prix du carburant et à son impact sur le coût des denrées alimentaires, a souligné M. Walton, « les manifestations et les émeutes populaires qui se sont déroulées en Côte d'Ivoire, en Guinée et au Burkina Faso traduisent à bien des égards les préoccupations et le sentiment d’injustice qui avaient caractérisé les émeutes du FMI et les précédents cycles de protestation qui ont marqué l’histoire. Seul le temps permettra de savoir quelles proportions prendront les protestations actuelles ».
« L’agflation » est un nouveau terme en vogue, utilisé pour décrire la hausse des prix des produits agricoles résultant d’une augmentation de la demande en produits céréaliers, tels que le maïs et le soja, destinés à la consommation humaine et à la production de biocarburants. Le prix des céréales comme le riz et le blé, qui ne sont pas utilisés pour la production de biocarburant, est également monté en flèche.
La semaine dernière, la Banque mondiale a annoncé qu’au moins 33 pays, considérés comme largement tributaires des importations de produits agricoles, pourraient être confrontés à des troubles sociaux.
Kanayo Nwanze, vice-président du Fonds international de développement agricole (FIDA), une organisation des Nations Unies, a prévenu que « l’escalade des troubles sociaux observés au Cameroun, au Burkina Faso, en Mauritanie et au Sénégal pourrait s’étendre à d’autres pays africains ».
Des manifestations ont également été signalées dans bon nombre de pays asiatiques et aux Philippines en particulier, où le prix du riz a augmenté de près de 70 pour cent en une année. Selon le Wall Street Journal, la présidente Gloria Macapagal-Arroyo envisage un moratoire sur l’exploitation des terres agricoles dans le cadre des projets de développement immobilier et de construction de terrains de golf. Par ailleurs, son gouvernement a invité les établissements de restauration rapide à offrir des demi-portions de riz pour réduire la facture des importations de riz du pays.
« La pénurie des ressources est un problème à long terme qui pourrait être aggravé par le changement climatique. En effet, celui-ci entraînera une baisse de la production, notamment dans les pays où les ressources telles que la terre, les vivres et les revenus de l’Etat sont “contrôlées” par une élite et/ou les inégalités sont particulièrement marquées », selon Diana Cammack, historienne sociale à l’Overseas Development Institute, une organisation sise au Royaume-Uni.
La cause des émeutes est l’accès à la nourriture, a-t-elle souligné, « quand les pauvres ont moins de chances [que les riches] d’accéder à la nourriture disponible dans le pays [...] et que les famines sont souvent liées non seulement à la pénurie des ressources, mais aussi au coût des vivres, donc à leur accessibilité ».
Les populations pauvres des centres urbains
Historiquement, la population urbaine politisée et instruite est l’instigatrice de la plupart des émeutes de la faim, a fait remarquer Marc Cohen, assistant de recherche à l’International Food Policy Research Institute (IFPRI), sis aux Etats-Unis. « Les gouvernements ont tendance à leur octroyer [aux citadins] des subventions pour éviter qu’ils ne se révoltent ».
Les risques de trouble politique sont plus grands dans les zones urbaines, où les habitants, généralement salariés, ressentent plus durement l’impact de l’augmentation du prix des denrées alimentaires, a poursuivi Mme Cammack. « Et lorsqu’un politicien arrive à exploiter cette situation, vous vous retrouvez confrontés à de réels problèmes ! ».
Un « énorme sentiment de mécontentement » anime déjà les populations des zones urbaines de la plupart des pays africains à propos de problèmes tels que le fort taux de chômage et l’absence de services sociaux, a indiqué David Zounmenou, chercheur à l’Institute for Security Studies. « Le prix élevé des denrées alimentaires ne peut que contribuer à aggraver une situation qui peut être exploitée par l’opposition et des groupes d’intérêts pour provoquer une instabilité ».
Le « mécontentement politique » gagne déjà le Cameroun, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Sénégal, a-t-il ajouté. Après les violentes manifestations contre la cherté de la vie organisées au Cameroun, et qui ont fait au moins 24 morts, le président Paul Biya est apparu le 27 février à la télévision d’Etat, pendant les émeutes, et a déclaré que « certains politiciens » cherchaient à renverser le gouvernement en fomentant un coup d’Etat.
En Côte d’Ivoire, le mécontentement a été réprimé après deux jours de violentes manifestations qui se sont soldées par la mort d’une personne. La semaine dernière, le gouvernement a annoncé une baisse de 50 pour cent, a indiqué Auguste Kpognon, qui dirige l’ONG CARE en Côte d’Ivoire. « Mais nous attendons que le gouvernement nous explique comment il entend financer cette baisse ».
En Guinée, le gouvernement a annoncé la semaine dernière qu’il avait mis fin aux subventions sur le gasoil, l’essence et l’huile. Selon El Hadj Gando Diallo, conseiller au ministère de l’Economie, des Finances et de la Planification, la fin des subventions du gouvernement est l’une des conditions posées par le FMI pour les futurs financements.
« La situation est potentiellement explosive, là-bas », a expliqué M. Zounmenou. De violentes manifestations contre la hausse des prix avaient eu lieu en Guinée en 2007 et avaient fait au moins 200 morts. Le gouvernement guinéen a pendant longtemps utilisé les subventions sur le carburant pour calmer les tensions provoquées par le coût élevé de la vie. La toute dernière augmentation des subventions remonte à juin 2006, suite aux mouvements de grève décrétés par les centrales syndicales pour protester contre la cherté de la vie.
Des mesures bouche-trou
Pour M. Cohen, les subventions ne constituent pas une solution à long terme. « Prenons le cas de la population urbaine égyptienne, qui bénéficie depuis de nombreuses décennies de subventions de l’Etat. Si ces subventions étaient retirées, la situation pourrait très vite dégénérer. Mais l’Etat a de moins en moins les moyens d’accorder des subventions ». L’Egypte serait le deuxième plus grand importateur de blé.
Selon le Middle East Business Intelligence, le gouvernement égyptien « semble ne plus maîtriser les dépenses engagées au titre des subventions. Un budget de 1,7 milliard de dollars a été prévu pour subventionner le prix des denrées alimentaires au cours de l’année fiscale, mais les dépenses atteindront 2,2 milliards de dollars américains, voire plus, en raison de l’augmentation des cours mondiaux des denrées alimentaires, enregistrée à la fin de l’année 2007 ».
Dans les colonnes du Khalij Times, un quotidien de Dubaï, l’analyste Matein Khaled a fait remarquer que le pain avait toujours été subventionné par les dirigeants égyptiens, depuis l’époque des pharaons. « […] La hausse du prix des denrées alimentaires constitue plus une menace pour la stabilité du régime que les terroristes d’Al-Qaïda du docteur Zawahiri. La violence dans les files d’attente devant les boulangeries est un thème récurrent dans l’histoire égyptienne … »
Investissements dans l’agriculture
D’après M. Cohen, la solution durable consisterait à investir dans l’agriculture. Mais la stabilité politique est un facteur déterminant pour l’investissement dans ce secteur. Ainsi, en Afrique subsaharienne, selon une étude de l’Economic Research Service (ERS) du département américain de l’Agriculture, les pays les plus exposés au choc économique sont souvent ceux où l’instabilité politique paralyse la production nationale. L’étude prévoyait d’ailleurs une augmentation de près de 28 pour cent du prix des céréales pour l’année 2007 (depuis, les prix ont doublé dans bon nombre de pays), suivie d’une hausse d’un pour cent chaque année jusqu’en 2016.
Photo: Brahima Ouedraogo/IRIN ![]() |
| Des manifestants sont descendus dans les rues du Burkina Faso en février 2008 pour protester contre les coûts élevés des denrées alimentaires et du carburant |
« Ce pays a connu des crises politiques au cours de la précédente décennie et sa production céréalière a pratiquement stagné entre 1990 et le début des années 2000. Pour maintenir des réserves de céréales qui suffisent à couvrir les besoins d’une population croissante, l’Etat a dû augmenter ses importations de céréales, qui sont pratiquement égales à la production nationale, depuis environ cinq ans. La hausse de 28 pour cent du prix des denrées alimentaires devrait considérablement réduire le volume des importations du pays, aggravant ainsi la sécurité alimentaire ».
La semaine dernière, la Banque mondiale a annoncé qu’elle envisageait de doubler le montant de ses prêts à l’Afrique, en le portant de 450 à 800 millions de dollars pour l’année fiscale 2009, ceci afin de redynamiser le secteur agricole et de lutter contre la hausse des prix des denrées alimentaires.
Pour la plupart des responsables politiques, les pays doivent adopter une approche double : assurer la protection sociale des pauvres et augmenter la productivité du secteur agricole.
En attendant, le contrôle des prix ne permettra de contenir le mécontentement populaire que pendant une « courte période », a souligné M. Zounmenou.
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