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Nulle part où aller

Pour échapper aux violences intercommunautaires, plus de 10 000 déplacés kényans sont retournés sur les « terres de leurs ancêtres », dans l’ouest du Kenya. Mais sur ces terres où bon nombre d’entre eux se considèrent comme étrangers, l’avenir est incertain.

Certains de ces ‘rapatriés’, des femmes et des enfants pour la plupart, bien que n’étant jamais allés auparavant dans l’ouest du Kenya, sont contraints de quitter leurs camps de transit deux ou trois jours après y avoir été admis.

« Nous avons reçu un accueil chaleureux le premier jour. Les jours suivants, ils [les responsables du camp] sont devenus des ennemis. Ils ont commencé à me dire qu’il fallait que je retourne chez moi », a indiqué Grace Anyango, une jeune fille de 22 ans, qui a été accueillie au camp de transit principal de Kisumu, un bâtiment appartenant à la cathédrale Saint Stephen, le 10 février.

« Je viens de Migori, mais il n’y a plus personne chez moi. Tout le monde a été tué là-bas. Ils [les responsables du camp] n’ont pas voulu m’écouter. Ils m’ont dit : "Partez sinon nous vous conduirons jusqu’à Migori à bord de notre véhicule et nous vous y laisserons. Vous trouverez bien où aller". J’ai été mise à la porte avec mes bagages », a-t-elle raconté.

Grace est née en Tanzanie de parents kényans appartenant à l’ethnie des Luos. Ils se sont installés à Naivasha, dans la province de la vallée du Rift lorsqu’elle avait 16 ans. À la mort de ses parents, la jeune fille a trouvé un emploi de femme de ménage.

À mesure que les violences post-électorales du Kenya prenaient une tournure ethnique, les Mungikis, une milice kikuyue, ont commencé à s’en prendre aux membres des autres communautés ethniques de Naivasha. Grace et Ida, sa fille de deux ans, se sont alors réfugiées à la prison de Naivasha pour échapper aux violences.

Mais, la sécurité n’y était guère mieux assurée et Grace a été soulagée de se voir offrir une place à bord d’un bus loué par l’église anglicane locale pour transporter les personnes déplacées vers Kisumu, capitale de la province de Nyanza, majoritairement peuplée de Luos.

Le camp de transit de la cathédrale Saint Stephen a été créé par les habitants de Kisumu pour venir en aide aux personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) arrivant dans la ville. Certains habitants ont même dépensé des millions de shillings pour ‘rapatrier’ les déplacés des camps de Nairobi, Naivasha et Nakuru, où règne l’insécurité.

« Au total, cela revient en moyenne à 200 000 shillings (2 850 dollars américains) par jour. Et pour être honnête, je paie moi-même une bonne partie de cette somme », a indiqué Yogesh Dawda, un homme d’affaires de Kisumu, qui passe chaque jour plusieurs heures dans le camp.

La Société de la Croix-Rouge kényane (SCRK) est intervenue par la suite pour aider les bénévoles de la cathédrale Saint Stephen et créer un camp de transit dans le stade de Moi.

Selon les statistiques de la SCRK, en date du 18 février, 8 155 PDIP étaient passés par le camp de la cathédrale Saint Stephen et 1 365 par celui du stade de Moi. Des milliers d’autres ont été directement conduits par autobus vers des petites villes de la région.


Photo: Julius Mwelu/IRIN
Une femme déplacée hébergée dans le camp de la cathédrale Saint Steven de la ville de Kisumu
Au Kenya, la création d’un camp de PDIP permanent doit être soumise à l’autorisation préalable des autorités. Cette autorisation n’a pas été nécessaire pour les camps de Kisumu, considérés comme provisoires.

« [Les déplacés] n’ont pas le droit d’y séjourner plus de trois jours. Certains d’entre eux sont contraints d’embarquer à bord de véhicules à destination des régions d’où ils pensent être originaires. Mais en réalité, ils ne connaissent personne dans les régions où ils se rendent. Une fois sur place, ils se retrouvent coincés », a expliqué Mary Odhiambo, une bénévole du camp.

« Certaines personnes ont quitté le camp et y sont revenues. Elles disent avoir cherché en vain leurs maisons familiales. La seule solution pour elles était de revenir au camp. Mais lorsqu’elles reviennent, on leur demande de nouveau d’aller ailleurs ».

Déplacés

Stella Atieno, 20 ans, et Eric, son fils de trois ans, vivaient à Nairobi chez les parents de Stella. Lorsque les Mungikis ont commencé à s’en prendre aux Luos de leur quartier, Stella et ses parents ont pu trouver une place à bord d’un autobus transportant des déplacés vers l’ouest du Kenya.

« L’autobus a été intercepté par un groupe de miliciens. Ils ont ordonné à tous les passagers de descendre et de placer leur carte d’identité dans leur bouche. Ils se sont mis à mutiler les hommes, à violer les femmes et à incendier le véhicule », a expliqué Stella.

Dans la mêlée, Stella a réussi à s’échapper avec son fils, puis elle s’est cachée dans la brousse. Pour Stella, ses parents étaient morts. Elle a supplié un chauffeur de camion de la conduire jusqu’à Kisumu, où elle a découvert le camp de Saint Stephen.

Stella avait entendu ses parents parler de Rangwe, la région d’où ils sont originaires. Elle s’y est rendue, mais comme elle n’y a trouvé aucun membre de sa famille, elle est revenue au camp.

Des bénévoles ont trouvé le nom d’un autre membre de la famille de Stella dans son bloc-notes, mais celle-ci ne souhaite pas aller vivre chez lui.

« C’est quelqu’un qui m’a déjà maltraitée dans le passé. Ils me demandent d’aller chez lui. Même si j’y vais, je finirai de toute façon par revenir ici ».

Plusieurs bénévoles ont confié à IRIN qu’ils s’étaient opposés à la politique du camp, qui consiste à renvoyer les déplacés sur la terre de leurs ancêtres.

« Ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent. Si quelqu’un dit qu’il ne souhaite pas aller dans sa région d’origine, c’est qu’il a de bonnes raisons de ne pas y aller. Elle est adulte et elle a le droit de décider », a expliqué James Riako, conseiller bénévole de la Croix-Rouge kényane.

Gibson Sierra Okello, bénévole, fait partie de l’équipe de sécurité qui décide qui doit ou non rester dans le camp. Il défend la politique du camp.

« Nous pensons que les personnes originaires de cette région doivent savoir où elles vont. Elles ont au moins leurs racines quelque part. Chacun a sa communauté. Dans le contexte africain, un enfant appartient à la communauté. Dans le contexte luo, chaque individu doit avoir un village dont il est originaire. Et c’est à partir de cette origine que nous remontons jusqu’à leur destination finale », a-t-il fait remarquer.

Sauvées

Grace et sa fille ont eu plus de chance que Stella. Elles ont été prises en charge par une religieuse catholique, Sœur Philomena, qui dirige l’orphelinat de Sainte Thérèse, dans la ville.

« Lorsque nous nous sommes rendus là-bas [au camp Saint Stephen], leurs bagages avaient déjà été jetés à l’extérieur du portail. Onze enfants et quatre femmes étaient à la rue. Une des femmes était enceinte et désemparée. Elle ne faisait que pleurer. J’ai eu peur qu’elle ne fasse une fausse couche, compte tenu du traumatisme qu’elle avait subi », a déclaré Sœur Philomena.

La religieuse a pu trouver une place pour que les femmes puissent dormir dans une salle de classe de l’école primaire de l’orphelinat. Quant aux enfants, ils dorment à deux par lit dans le dortoir bondé.

Les femmes sont décidées à trouver un emploi pour commencer à refaire leur vie.


Photo: Julius Mwelu/IRIN
Les violences post-électorales ont provoqué des déplacements de population massifs
« Si je pouvais disposer d’un petit capital de départ, je démarrerais un commerce. Je louerais une maison à Kisumu, m’occuperais de mon enfant et démarrerais une nouvelle vie », a souhaité Grace.

Kisumu offre plus d’opportunités d’affaires que les zones rurales défavorisées, pour les personnes habituées à vivre en milieu urbain. Bon nombre de ‘rapatriés’ s’étaient d’ailleurs installés en ville, notamment à Naivasha et à Nakuru, pour gagner de l’argent et subvenir aux besoins de leurs familles, restées au village.

Susan Adhiambo George, veuve de 35 ans et mère de deux enfants de 12 et 14 ans, vivait à Naivasha depuis 14 ans. Elle travaillait dans un salon de beauté.

« Le seul parent que j’ai [ici] est mon beau-frère, qui est très jeune et c’est moi qui m’occupe de lui », a-t-elle affirmé.

Elle est revenue au camp dans l’espoir de recevoir quelques vivres. « Je n’arrive pas à m’en sortir seule. Je peux subvenir aux besoins de ma famille, si j’ai une aide », a-t-elle ajouté.

Des mesures désespérées

« Dans les centres ruraux, les capacités d’autofinancement sont limitées et les personnes qui ont tenu un commerce dans un centre urbain auront des difficultés pour s’en sortir », a indiqué Joshua Osewe, membre de la Kisumu Response Team.

« Si elles peuvent obtenir des financements pour reprendre les activités commerciales qu’elles maîtrisent le mieux, elles auront plus de chances de s’en sortir. Je pense qu’il faut une intervention de l’Etat ou des bailleurs pour soutenir cette initiative ».

Certaines femmes sont si désespérées qu’elles ont confié leurs enfants à un autre orphelinat, l’orphelinat de Saint François à Nyamonge, à 10 kilomètres de Kisumu.

« Leurs pères ont été tués à Naivasha et leurs mères affirment pouvoir s’en sortir seules, mais pas avec leurs enfants », a déploré sœur Fidelis.

« Elles disent qu’elles seront heureuses que leurs enfants soient dans un bon centre et qu’elles viendront les voir ».

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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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