En mai, Janet Furaha a fui les flambées de violence qui ont secoué Kaniola, sa région d’origine, située dans la province du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), pour s’installer chez des membres de sa famille, à Walungu ; mais elle retourne souvent chez elle pour s’occuper de ses terres.
« Je n’y suis pas allée ces dernières semaines car les assaillants ont intensifié leurs activités, mais si j’entends que la situation s’est apaisée, j’irai voir si je peux trouver de la nourriture », a-t-elle expliqué.
Mme Furaha fait partie des milliers de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), dans l’est du Congo, qui passent leurs nuits dans des zones qu’ils considèrent comme plus sûres, telles que des campements à proximité des casques bleus, mais qui retournent chez eux pendant la journée pour s’occuper de leurs terres.
Du fait de la mobilité constante des PDIP, les travailleurs humanitaires ont des difficultés à déterminer leur nombre exact et la manière la plus efficace de leur apporter de l’aide.
« Lors du plus récent déplacement de populations civiles dans la région de Minembwe, dans le Sud-Kivu, les travailleurs humanitaires ne pouvaient pas déterminer le nombre de personnes qui s’étaient déplacées, car ils n’avaient pas accès aux régions dans lesquelles ces personnes s’étaient réfugiées », a déclaré Eusèbe Hounsokou, qui dirige les bureaux du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en RDC, depuis Kinshasa, la capitale, le 28 juillet.
« La nature de ces déplacements constitue une des difficultés majeures auxquelles nous sommes confrontées. Du fait de ce “déplacement pendulaire”, il nous arrive souvent de ne pas pouvoir suivre les déplacements des PDIP », a indiqué M. Hounsokou. « Etant donné la situation, il faudrait mettre sur pied des bureaux mobiles afin de pouvoir traiter ce type de déplacement, et c’est souvent une tâche difficile, surtout dans le Nord-Kivu, où nous avons un accès restreint à au moins neuf camps de PDIP, essentiellement en raison du mauvais état des routes et du manque de sécurité constant », a-t-il poursuivi.
« J’ai huit enfants, et la nourriture est ma principale préoccupation », a expliqué Mme Furaha, alors qu’elle attendait son tour, dans un centre de distribution d’aide supervisé par l’ONG Malteser International dans le district de Walungu, au sud de Bukavu. Le centre permet de nourrir environ 3 000 PDIP.
« Déplacements pendulaires »
Le terme « déplacement pendulaire » a été inventé par les travailleurs humanitaires de la région pour décrire ce nouveau schéma de déplacement, observé chez les PDIP de l’est de la RDC.
Selon les travailleurs humanitaires, ces personnes se déplacent en fonction des horaires. Pendant la journée, elles sont chez elles, sur leurs terres, et vaquent à leurs occupations journalières. Le soir, elles se rendent dans des zones plus sûres.
Ce schéma n’est pas nouveau. Dans le nord de l’Ouganda, où l’Armée de résistance du Seigneur – un groupe rebelle – sème le trouble depuis plus de deux décennies, on appelle cela la « migration nocturne ». De peur d’être enlevés par les rebelles, les enfants parcouraient plusieurs kilomètres à pied chaque soir, pour se rendre dans des zones urbaines et passer la nuit dans la relative sécurité de la ville, avant de faire le trajet inverse, pour retourner chez eux le lendemain matin.
Le nombre de ces migrants nocturnes a considérablement diminué dans le nord de l’Ouganda depuis le début des pourparlers de paix entre le gouvernement et les rebelles, à Juba, au Sud-Soudan, en juillet 2006.
Dans l’est de la RDC, en revanche, les « déplacements pendulaires », toujours de rigueur, entravent le suivi des déplacés. Selon certains travailleurs humanitaires, même lorsque les PDIP se réfugient dans des zones urbaines telles que Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, ou Goma, la capitale du Nord-Kivu, ceux qui s’installent avec des membres de leur famille ou des amis ne peuvent être rejoints.
Des risques pour les bénéficiaires de l’aide humanitaire
La situation a été encore aggravée par les risques que courent les PDIP après avoir reçu une aide. En effet, parce qu’ils ont en leur possession de précieuses denrées, alimentaires ou autres, ils deviennent souvent de nouveau la cible d’agresseurs armés.
« Pour éviter d’avoir ce problème, nous demandons souvent à la MONUC [la mission de maintien de la paix des Nations Unies en RDC] d’installer des bases d’opération mobiles près des PDIP et de rester près d’eux quelque temps encore après la distribution, jusqu’à ce qu’ils aient utilisé l’aide qui leur a été donnée », a expliqué M. Hounsokou. « Sinon, ils pourraient finir par tout perdre ».
Les causes du déplacement
Selon Modibo Traoré, directeur du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) à Bukavu, la principale cause des problèmes humanitaires au Sud-Kivu est la présence continue des groupes armés étrangers.
« Le gouvernement doit traiter d’urgence le problème des FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda] pour que l’est se stabilise », a estimé M. Traoré.
« Les opérations militaires des FARDC [l’armée nationale] sont elles aussi à l’origine de déplacements de population. En avril, par exemple, un bataillon des FARDC s’est rendu à pied du Nord-Kivu au Sud-Kivu ; [les soldats] ont semé un chaos total sur leur passage », a-t-il ajouté. « Ils avaient faim, [et n’avaient] pas d’argent, pas de soutien logistique. Cette situation s’est soldée par le déplacement temporaire des populations civiles le long de l’itinéraire [emprunté par le bataillon]. Les [déplacés] sont retournés chez eux après le passage du bataillon ».
Selon Claude Mululu, agent de liaison à OCHA-Bukavu, le nombre de PDIP dans la province est estimé à 53 000, une statistique qui inclut « les vieux dossiers », un terme utilisé pour désigner les personnes déplacées par des conflits datant de 1996.
« Tous ces gens se sont déplacés en raison de la situation sécuritaire dans leurs régions d’origine », a noté M. Mululu. « Les cas de déplacement récents ont augmenté, surtout depuis le mois d’avril, essentiellement en raison des activités des FDLR et des Rastas [un groupe de bandits] ». Selon lui, les problèmes d’accès – dus au mauvais état des routes et à l’insécurité constante – restent la principale difficulté rencontrée par les travailleurs humanitaires de la province.
Photo: Jane Some/IRIN ![]() |
| Un représentant d'une ONG vérifie l'identité d'un groupe de PDIP attendant de recevoir une aide alimentaire à Cagala, dans le district de Walungu |
M. Mululu désigne cette inscription liée à l’aide sous le nom de « facteur de biais ».
« Ceux qui reçoivent une aide sont ceux qui s’inscrivent ; qu’advient-il de ceux qui ne se sont pas inscrits en tant que déplacés ? Par ailleurs, les déplacements répétés sont un autre problème qui entrave le suivi des PDIP ; lorsqu’une famille se réfugie dans une zone qu’elle considère comme plus sûre, et finit par quitter cette zone pour se déplacer de nouveau, il devient difficile de garder sa trace ».
Espoirs de paix
Le 27 juillet, au cours d’une distribution de nourriture à l’école Cagala de Walungu, la plupart des PDIP interrogés ont exprimé leur désir de voir la paix se rétablir dans l’est du Congo.
« La paix nous permettra de retourner chez nous au lieu de dépendre de distributions de nourriture comme celle-ci », a noté Maroyi Sanganira, 38 ans. « J’aimerais rentrer chez moi, et peut-être recevoir de l’aide pour m’acheter une chèvre ou une vache et pouvoir envoyer mes enfants à l’école ».
Ishingwa Chihyoka, chef de la municipalité de Kaniola, se trouvait au centre de distribution pour aider à vérifier les noms des bénéficiaires de l’aide ; selon lui, la plupart des personnes récemment déplacées ont fui à la suite d’un incident survenu le 27 juin, au cours duquel les assaillants avaient tué 17 personnes et en avaient blessé 23.
« Ceux qui sont rentrés chez eux ne dorment pas dans leur maison ; c’est trop dangereux », a-t-il expliqué à IRIN. « Désormais, les gens rentrent chez eux la journée, et vont passer la nuit à la lisière du camp pakistanais de la MONUC, à Walungu ».
Les femmes comptent parmi les personnes les plus touchées. Selon Yakin Ertürk, Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la violence, récemment en déplacement dans l’est du Congo, les violences contre les femmes au Nord et au Sud-Kivu sont d’une « brutalité inimaginable ». « Des groupes armés attaquent les communautés locales, pillent, violent et enlèvent les femmes et les enfants, et font d’eux leurs esclaves sexuels », a révélé Mme Ertürk.
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