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Le nord attend le redéploiement de l'administration

Depuis que les fonctionnaires de l’administration ont été chassés par la rébellion en 2002, les habitants du nord-ouest de la Côte d’Ivoire peuvent s’acheter des motos et des téléviseurs bon marché dans les pays voisins, profitant ainsi de l’absence de contrôle douanier.

Dans l’ensemble, cependant, le conflit a eu de graves répercussions sur l’économie de la région. Face aux nombreuses exactions, à la fermeture des banques, à l’absence de fonctionnaires et à la perte de leur pouvoir d’achat, les habitants du nord attendent avec impatience le retour des fonctionnaires de l’administration.

Le commerce libre entre Odienne, la capitale régionale du nord-ouest, et la Guinée et le Mali voisins, a contribué à soulager les conditions de vie des populations, lorsque l’accès à Abidjan, la capitale commerciale, a été interdit au début du conflit, ont confié à IRIN certains commerçants locaux.

La libre circulation des marchandises – pratiquement impossible auparavant en raison des contrôles rigoureux aux frontières et des taxes élevées - continue.

« Les gens ici ne sont pas prêts à abandonner ce commerce », a expliqué Lancine Soumahoro de l’Organisation communautaire pour le développement rural (OCDR), une ONG locale.

M. Soumahoro et d’autres acteurs au développement présents dans la région pensent que ce libre commerce a révélé des opportunités que la région devrait exploiter.

« Les organisations locales devraient se pencher sur cette question et demander au gouvernement de faire en sorte que ces routes commerciales restent ouvertes », a-t-il estimé. 

La ville d’Odienne est située à quelque 40 kilomètres de la frontière guinéenne, 115 kilomètres du Mali, mais à près de 830 kilomètres d’Abidjan. 

Même si le commerce avec les pays voisins du nord a permis de faire baisser les prix dans la région - le prix d’une motocyclette y étant trois fois moins élevé qu’à Abidjan -, la qualité des articles est généralement supérieure dans la capitale, ont faire remarquer les commerçants.

Mamadou Cissé, président de la Fédération nationale des commerçants de Côte d’Ivoire, partage l’avis de certains habitants d’Odienne et reconnaît que le commerce sans droit de douanes avec le Mali et la Guinée a ses avantages, même s’il pense que le retour des fonctionnaires de l’administration serait une meilleure solution.

L’accroissement de l’insécurité sur les routes et l’absence d’institutions gouvernementales ont gravement affecté l’économie, a-t-il affirmé.

L'insécurité

D’après les habitants d’Odienne, les braquages sur les routes se sont considérablement multipliés ces derniers mois. Cette recrudescence de la violence, selon certains, coïnciderait avec les négociations engagées pour le désarmement de la rébellion et des milices.

« Auparavant, on entendait parler de braquages dans la région, peut-être une fois tous les deux mois, et encore ; aujourd’hui, c’est quatre voire cinq fois par semaine », a déploré un commerçant qui n’a pas voulu révéler son identité.

A en croire les chauffeurs de taxi et les commerçants d’Odienne, les coupeurs de route sont masqués et armés de kalachnikovs.

« Moi je suis pour la normalisation, parce que quand les autorités sont là, tout va », a conclu Mamadou Cissé.

Pour les analystes, les avantages du redéploiement de l’administration dans la région dépassent de loin les intérêts immédiats que les populations tirent du libre commerce transfrontalier.

« L’une des principales dispositions du plan de réunification de la Côte d'Ivoire est le redéploiement des institutions sociales et financières dans le nord du pays », a souligné Timothy Armitage, économiste spécialiste de l’Afrique subsaharienne à Global Insight, un groupe de recherche basé à Londres.

« Cela facilitera la mise en œuvre des programmes d’aide et de développement dont la région a tant besoin. A long terme, ces programmes auront un impact plus important sur la vie des populations que l’acquisition de motocyclettes bon marché dans un pays voisin », a-t-il dit.

Des fonctionnaires très attendus

Le redéploiement de l’administration dans la région se traduira également par une augmentation de la clientèle au marché.

Depuis qu’elle est adolescente, Awa Koné vend des vêtements et diverses autres marchandises à Odienne. « Les commerçants ont des problèmes depuis que les fonctionnaires sont partis », a-t-elle confié à IRIN un dimanche, jour de marché à Odienne.

« Voilà mes marchandises », a-t-elle lancé, en montrant les rangées de robes et de pagnes brodés de son magasin. « Il n'y a personne pour les acheter. D’ailleurs je dormais tout à l’heure. Or aujourd’hui, c’est notre jour de marché et lorsque vous voyez un commerçant dormir, dites-vous que rien ne va ici. Tout le monde a des problèmes, même pour manger ».

Plusieurs habitants d’Odienne et des villages environnants ont dit à IRIN que certaines familles ne faisaient qu’un ou deux repas par jour, contre trois repas quotidiens avant le conflit.

A en croire Lamine Diabaté, un père de famille de cinq enfants installé à Odienne, les adultes de sa maison se battent chaque jour pour donner à midi quelques petites friandises aux enfants, afin d’éviter qu’ils n’aient qu’un seul repas consistant le soir.

« Si vous vous rendez dans 100 familles à Odienne, vous aurez du mal à en trouver une qui prépare le repas du midi. La rébellion nous a couté cher », a-t-il déploré.

La fermeture des banques empêche les transferts d’argent

Cinq ans après le déclenchement de la rébellion, les fonctionnaires commencent à revenir dans le nord, et pour ceux qui ont repris le travail à Odienne, l’absence de banques – fermées depuis 2002 – les oblige à descendre dans le sud pour percevoir leur salaire.

Par ailleurs, étant donné le coût élevé du voyage, ils ne s’y rendent qu’une seule fois tous les trois ou quatre mois et ne disposent sur eux que de très peu d’argent.

« Pour avoir nos salaires nous sommes obligés d’aller à Abidjan », a expliqué Tuo Legnimin, un enseignant en poste à Madinani. « Quand vous allez, vous perdez 25 à 30 pour cent de votre salaire ».

L’absence de banques et de centres de transferts d’argent a également privé les habitants d’Odienne de leur principale source de revenu – les virements d’argent effectués par leurs parents vivant à Abidjan ou à l’étranger.

« Beaucoup de familles comptent sur ces transferts de fonds pour payer les semences, les engrais, la main d’œuvre agricole, tout ce qu’il faut pour cultiver et même les vivres », a affirmé M. Soumahoro de l’OCDR.

Désormais, le seul moyen d’envoyer de l’argent est le service courrier des bus qui font le voyage une fois deux fois par semaine, au lieu des six bus quotidiens, avant le conflit.

Chute du prix des noix de cajou

Les paysans ont également été durement touchés par le conflit, avec la chute du prix des noix de cajou – une des principales cultures de rente de la région. Bon nombre d’entre eux ont confié à IRIN qu’ils n'étaient payés que 40 francs CFA (0,08 dollar) le kilo – soit moins d’un cinquième du prix de vente pratiqué avant le déclenchement du conflit.

« On comptait sur les noix de cajou dans cette région. Quand les paysans font des bénéfices, nous, les commerçants sommes contents. Mais actuellement les prix sont trop bas », a déploré Mme Koné, la vendeuse de vêtements.

La chute du prix des noix de cajou est due en grande partie à la faible demande du marché mondial et à la fluctuation des devises, a expliqué une source industrielle installée à Abidjan. Les conséquences du conflit ont également contribué à tirer les prix vers le bas.

D’après certains commerçants et experts en développement, avec les barrages routiers anarchiques, les braquages et les taxes imposées aussi bien dans les zones sous contrôle gouvernemental que rebelle, le coût de transport d’une production de noix de cajou d’Odienne à Abidjan a au moins été multiplié par trois.

La location d’un camion et les frais de transport sont passés de 460 000 francs CFA (940 dollars) à près de 1,5 million francs CFA (3 065 dollars), a expliqué M. Cissé, un commerçant d’Odienne.

Selon lui, les transporteurs doivent payer 250 000 francs CFA (512 dollars) aux rebelles des Forces nouvelles, juste pour laisser partir un camion de noix de cajou, et 100 000 francs CFA aux forces gouvernementales pour que cette cargaison puisse transiter dans les zones qu’elles contrôlent.

Et pour les villageois, l’augmentation des frais de transport se traduit par une perte pour les paysans.

« Nous vendons nos noix de cajou à près de 40 francs CFA le kilo, alors qu’avant on arrivait à les vendre à 200 francs CFA [0,4 dollar], voire plus », a fait remarquer Moussa Koné du village de Seguebe, à 40 kilomètres d’Odienne. « Et comme nous pouvons pas transformer nos noix de cajou en billets de banque, nous sommes obligés de les vendre à ces prix pour pouvoir manger ».

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This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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