Il y a sept ans, la mère de Jane confiait sa fille à une famille amie de longue date pour partir travailler en Angleterre comme aide-ménagère. Jane, aujourd’hui âgée de 12 ans, n’a jamais revu sa mère, elle a été violé à huit reprises par l’ex-partenaire de sa tutrice et a tenté deux fois de se suicider.
L’histoire de Jane est semblable à celle de milliers d’enfants confiés à des familles ou à des amis par leurs parents partis chercher du travail à l’étranger.
Cette situation est une conséquence de sept années de récession au Zimbabwe avec comme corollaire un taux de chômage de 80 pour cent et un taux d’inflation annuel supérieur à 3 700 pour cent, le taux le plus élevé au monde.
Au cours des dernières années, plus d’un quart des habitants de ce pays aurait émigré vers des pays voisins comme l’Afrique du Sud et le Botswana, ou vers les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Europe et l’Australie.
« La mère de Jane a préféré me confier sa fille plutôt qu’à ses propres parents ou à ses sœurs parce qu’elle pensait que j’étais mieux placée pour assurer son bien-être puisque j’avais un emploi bien rémunéré et que je vivais dans un quartier résidentiel », a expliqué à IRIN, cette amie de la famille, qui a requis l’anonymat. « Malheureusement, mon ex-partenaire a abusé de ma confiance et a violé Jane alors qu’elle n’était qu’une enfant ».
« Ce qu’il y a de plus pénible, c’est que j’ai des difficultés à en parler à sa mère parce que je sais qu’elle a introduit une demande d’asile en Angleterre et qu’elle ne peut pas revenir ici voir son enfant unique », s’est désolée la tutrice de Jane, une employée d’une organisation non gouvernementale (ONG) locale, souvent en déplacement à l’étranger.
« Par ailleurs, Jane ne peut rejoindre sa mère parce que personne ne peut lui établir des papiers d’identité étant donné que son père refuse d’admettre sa paternité », a-t-elle ajouté.
La diaspora
« Evidemment, lorsque des parents quittent leurs enfants, surtout dans ces moments difficiles où il faut protéger les familles contre la pauvreté, cela accroît la vulnérabilité des enfants », a expliqué à IRIN James Elder, porte-parole du bureau du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) au Zimbabwe.
« Mais le problème des parents qui s’expatrient à l’étranger sans leurs enfants s’inscrit dans le cadre d’une problématique plus vaste où des millions d’enfants sont vulnérables parce qu’ils n’ont pas de nourriture, de vêtements, de toit ou ne sont pas scolarisés », a-t-il ajouté.
Selon Betty Makoni, directrice du Réseau des filles enfants - Girl Child Network, en anglais - (GCN), une ONG œuvrant pour la protection des filles contre les abus sexuels, « cette fâcheuse tendance » qu’ont certains parents à abandonner leurs enfants, des nourrissons, parfois, pour aller chercher un emploi à l’étranger, n’a fait qu’accroître la vulnérabilité de ces enfants, au point qu’un cas d’abus sexuel sur 10 concerne un enfant dont les parents vivent à l’étranger.
« Des milliers d’enfants sont devenus vulnérables en raison de la crise économique que traverse le pays depuis l’année 2000 », a expliqué Mme Makoni. « En effet, des parents, préoccupés par la recherche d’une vie meilleure, n’ont eu d’autres choix que de confier la garde de leurs enfants à toutes sortes de tuteurs, grands parents vieillissants, frères et sœurs, amis, voire même à des amis peu recommandables ou à des époux de moralité douteuse ».
Dans son rapport 2006 intitulé 'Envois d’argent, réduction de la pauvreté et informalisation du bien-être des ménages au Zimbabwe’ (Remittances, Poverty Reduction and the Informalisation of Household Well-being in Zimbabwe', en anglais), Global Poverty Research Group a révélé que 50 pour cent des Zimbabwéens ayant émigré en Afrique du Sud et au Botswana rentraient généralement une fois par an, mais que seuls 22 pour cent de ceux vivant en Angleterre avaient cette possibilité.
Selon Mme Makoni, si les absences prolongées des parents ont tendance à aggraver le sort des enfants, les courts séjours à l’étranger ne garantissent pas pour autant le bien-être de ces enfants, « car ils peuvent à tout moment être victimes d’abus sexuel ou physique ».
L’absence des parents à un impact psychologique négatif sur les enfants et cela se manifeste par le manque de concentration à l’école, surtout chez les frères et sœurs plus âgés assumant la charge de chef de famille.
Toujours selon Mme Makoni, le GCN a été confronté à de nombreux cas où les pères avaient abusé sexuellement de leurs enfants ou n’étaient pas capables de s’occuper d’eux correctement, préférant plutôt dépenser l’argent envoyé par leurs épouses dans les débits de boissons et à courtiser d’autres femmes.
Trafic d’enfants
La séparation des enfants de leurs parents a également ouvert des opportunités pour les trafiquants d’enfants qui proposent de venir en aide aux parents désireux de faire venir leurs enfants dans les pays où ils sont installés.
C’est le cas d’un couple installé en Angleterre qui avait demandé à leur fille Kirsty (un nom d’emprunt), âgée de 17 ans, de se rendre au Malawi pour prendre contact avec un homme qui leur avait fait croire qu’il pouvait trouver un passeport à leur fille. En effet, les détenteurs de passeports du Malawi ont moins de difficultés pour entrer en Angleterre, car les conditions de délivrance de visa aux ressortissants zimbabwéens sont plus difficiles.
Une fois arrivée au Malawi, n’ayant nulle part où loger et peu d’argent, Kirsty a été conduite dans une maison close et contrainte aussitôt de travailler comme travailleuse du sexe.
Son contact au Malawi lui avait fait comprendre que la condition pour obtenir un faux passeport était qu’elle « ait des relations sexuelles avec des clients importants ». En outre, l’homme empochait l’argent que gagnait la jeune Kirsty.
Les transferts d’argent
L’argent qu’envoient à leur famille les plus de trois millions d’émigrés constitue une source de revenus cruciale pour l’économie déclinante du Zimbabwe.
« D’après les résultats des enquêtes menées auprès de ménages en 2005 et 2006 à Harare et Bulawayo [la deuxième ville du Zimbabwe], les transferts de fonds, en nature ou en espèces, que réalisent les travailleurs émigrés contribuent à améliorer la situation économique du Zimbabwe et bénéficient à plus de 50 pour cent des ménages urbains ».
C’est ce qui ressort d’un document rédigé par Lloyd Sachikonye, de l’Université du Zimbabwe, et par Sarah Bracking, de l’Université de Manchester, présenté à l’occasion de la conférence 'La vie en marge (Living on Margins, en anglais)' qui s’est tenue cette année à Stellenbosch, en Afrique du Sud.
« Dans une situation d’hyperinflation et de taux de change parallèles [bien plus élevés] que les taux officiels, et dans une économie exsangue, les transferts de fonds des émigrés sont devenus encore plus importants », et il y a aujourd’hui peu, « voire pas d’exemples de pays où près du quart de la population s’est expatriée en vue d’une vie meilleure », a dit le document.
Même si la plupart des parents émigrés envoient autant d’argent qu’ils peuvent aux tuteurs de leurs enfants, ils n’ont aucune certitude que l’argent sera utilisé pour le bien-être de leurs enfants.
« L’erreur des parents est de penser qu’il leur suffit d’envoyer de l’argent et d’appeler les enfants de temps en temps, car en réalité ils ne réalisent pas qu’ils ouvrent à leurs enfants la voie de l’immoralité et de la criminalité », a indiqué Mme Makoni. « Lorsqu’ils perçoivent l’argent, ces enfants vont le changer au marché noir et apprennent, très jeunes, à connaître les rouages des transactions financières illégales ».
Le cours officiel du dollar zimbabwéen est d’un dollar américain pour 250 dollars zimbabwéens. Au marché parallèle, il est d’un dollar américain pour 60 000 dollars zimbabwéens.
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