Les autorités nigérianes ont déclaré cette semaine que l’affaire controversée des essais cliniques réalisés en 1996 par la société pharmaceutique Pfizer, expliquait en grande partie pourquoi de nombreuses personnes, dans le nord du Nigeria, refusaient de faire vacciner leurs enfants contre la polio.
« Le rejet des vaccins contre la polio par les populations de l’Etat de Kano en 2005-2006 est la conséquence directe des actions [entreprises par Pfizer] en 1996 », a expliqué Aliyu Umar, le procureur général de l’Etat de Kano, dans un dossier déposé à la Haute Cour de Kano cette semaine.
« Le gouvernement dépense encore des sommes colossales pour informer le public dans tout l’Etat de Kano, en vue de réparer les dégâts et d’effacer les appréhensions causés par le comportement de l’accusé [Pfizer] », a-t-il ajouté.
La polio s’est propagée dans le nord du Nigeria et dans les pays voisins où des cas de polio n’avaient pas été signalés précédemment.
L’Etat de Kano et le gouvernement fédéral du Nigeria ont engagé des poursuites contre Pfizer, accusant la société d’avoir mené, en 1996, des essais cliniques illégaux qui auraient causé la mort de 11 enfants et provoqué des infirmités chez plusieurs autres.
En 2001, plusieurs dignitaires religieux musulmans ont lancé une campagne contre le programme de vaccination anti-polio financé par le gouvernement, un acte de résistance en partie motivé par l’affaire Pfizer.
En 2005, Ibrahim Shekarau, le gouverneur de l’Etat de Kano, a suspendu la campagne de vaccination contre la polio pendant 10 mois. Il était soutenu par plusieurs dignitaires religieux du nord du Nigeria, une région majoritairement musulmane, où la médecine occidentale est souvent considérée comme suspecte.
Certains dignitaires musulmans nigérians ont affirmé que le vaccin contre la polio contenait des agents de stérilisation ainsi que le virus du sida. Selon eux, il s’agissait d’un stratagème occidental destiné à réduire la population musulmane.
Les dignitaires musulmans du nord du Nigeria ont salué les dernières mesures judiciaires prises par le gouvernement à l’encontre de Pfizer, qui, selon eux, légitimeraient enfin leur position.
« Nous tentions juste d’encourager nos fidèles à se méfier de ces [occidentaux] qui prétendent vouloir nous aider, parce qu’en fait, ils nous tuent », a expliqué Abdullahi Sadiq, l’imam d’une mosquée du district de Fagge, à Kano. « Nous sommes heureux de voir que le gouvernement s’est finalement rallié à notre cause ».
Désaccord
A l’heure actuelle, avocats et travailleurs de la santé ne s’entendent pas sur le rôle véritable des essais cliniques de Pfizer dans le boycott des vaccins contre la polio.
« A l’époque où le [gouverneur] Shekerau a suspendu la campagne de vaccination, il n’a pas précisé que c’était à cause de Pfizer ; il a au contraire expliqué que c’était parce que [les autorités] pensaient que les vaccins contenaient des [substances nocives] », a indiqué un responsable de la santé local, sous couvert de l’anonymat.
« Revenir sur ces déclarations et accuser Pfizer maintenant, je pense que c’est une idée qu’ils ont eue après coup », a-t-il ajouté.
Le gouverneur Shekarau a finalement autorisé la reprise de la campagne de vaccination contre la polio en 2006, à la suite d’analyses indépendantes. Le vaccin commandé par le gouverneur a été produit en Indonésie, un pays musulman.
Selon plusieurs fonctionnaires nigérians et diverses organisations internationales participant au programme global d’éradication de la polio, les habitants du nord du Nigeria sont aujourd’hui plus nombreux à accepter la vaccination, toutefois certains experts admettent que les effets du processus de sensibilisation sont lents à se faire sentir dans plusieurs régions.
A l’heure actuelle, six Etats du nord - Kano, Kaduna, Sokoto, Zamfara, Kebbi et Jigawa – concentrent plus de 70 pour cent des cas de polio au Nigeria. Le pays totalise d’ailleurs plus de 70 pour cent des cas de polio nouvellement déclarés dans le monde.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le vaccin oral contre la polio est sans risque et efficace, et évite chaque année à des centaines de milliers d’enfants de contracter cette maladie invalidante. Il est rare que le vaccin ait des effets préjudiciables, d’après l’OMS.
Les détails de la procédure judiciaire
Les autorités fédérales du Nigeria réclament sept milliards de dollars de dommages et intérêts, et le gouvernement de l’Etat de Kano, plus de deux milliards, dans le cadre de procès intentés contre Pfizer pour avoir administré un médicament expérimental du nom de Trovan à des enfants de Kano pendant l’épidémie de méningite d’avril 1996.
L’accusation a également déposé une plainte pénale à l’encontre de la société et de huit employés, accusés d’avoir administré ledit médicament sans autorisation.
Les dossiers indiquent que 100 enfants se sont vu administrer du Trovan, tandis que 100 autres, appartenant à un groupe témoin, se sont vu administrer du Cétriaxone, l’antibiotique approuvé. Les familles affirment que les enfants du groupe témoin se sont volontairement vu administrer de faibles doses.
Selon les avocats des familles, cinq enfants ayant reçu du Trovan sont morts tandis qu’un nombre non spécifié d’entre eux ont souffert de handicaps physiques, et notamment de paralysie, de surdité, de problèmes de locution et de cécité. Six enfants ayant reçu du Cétriaxone sont également décédés, ont-ils expliqué.
Depuis le premier procès contre Pfizer, en 2000, la société n’a cessé de nier toute responsabilité. En 2006, un tribunal américain a opposé une fin de non-recevoir aux poursuites engagées à l’encontre de Pfizer au nom des familles des enfants nigérians.
Pour sa part, Pfizer insiste sur le fait que les essais ont été menés au vu et au su des autorités publiques nigérianes concernées, et avec leur approbation. La société a réfuté les accusations selon lesquelles les médicaments auraient été à l’origine de décès et de handicaps.
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