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La pêche, une activité devenue dangereuse dans la région du delta

La vie était bien plus facile pour Waibite Amazi, 42 ans, lorsqu’il était encore un jeune garçon et vivait dans ce vaste labyrinthe de 70 000 kilomètres carrés, fait de forêts de mangroves et de marécages, dans la région du delta, au sud du Nigeria.

« Mon père m’a appris à pêcher dans les criques, où on attrapait des écrevisses et des crabes, puis en haute mer, où nos prises étaient plus grosses. Parfois, on attrapait des petits requins », se souvient-il. « Nous pouvions mener nos activités en toute liberté et n’avions de compte à rendre à personne. »

Mais cette époque est révolue. C’était bien avant le début de l’exploitation du pétrole dans les zones marécageuses de la région, accessibles uniquement en canoë. Aujourd’hui, dès la tombée de la nuit, de puissantes lumières illuminent les installations ultramodernes des grandes compagnies pétrolières implantées le long des criques et des rocades du delta, alors que dans les villages environnants, les habitants n’ont toujours pas l’électricité et ne bénéficient d’aucun service social de base.

« Notre principal souci ici, ce sont les déversements de pétrole dans nos zones de pêche », déplore Waibite Amazi. « Ils tuent nos poissons et détruisent nos filets. »

Depuis, beaucoup de pêcheurs ont délaissé les zones de pêche traditionnelles pour la haute mer où ils peuvent encore pêcher de plus gros poissons.

Mais c’était sans compter avec les patrouilleurs de la marine qui ont commencé à interdire aux pêcheurs les sorties en mer. « Ils nous refoulent en tirant des coups de feu en l’air ou directement sur nos embarcations, si nous n’obtempérons vite », explique Waibite Amazi. « Plusieurs pêcheurs ont ainsi été tués ou blessés. »

Et comme la manne pétrolière ne bénéficie qu’à très peu de personnes, le sentiment de frustration au sein de la population locale s’est accru. C’est ainsi que des manifestations ont parfois dégénéré en violents affrontements et en effusion de sang.

Aujourd’hui, la marine patrouille constamment près du village de Waibite Amazi et la crainte d’une escalade de la violence, avant la tenue des élections prévues au mois d’avril 2007, est réelle. Au Nigeria, pétrole et politique font toujours bon ménage.

Pétrole et militarisation de zones d’exploitation

L’armée dit vouloir mettre fin aux violences, mais certains analystes et groupes de défense des droits de l’homme pensent que les interventions des forces de l’ordre n’ont fait qu’aggraver la situation.

« Au lieu de chercher à résoudre le problème de violence des jeunes, les [militaires] n’ont fait qu’aggraver la situation », explique Akanimo Sampson du Centre pour la défense de l’environnement, des droits de l’homme et du développement (CEHRD). « Ce qu’il faut maintenant c’est une solution politique. »

« La marine nigériane est un organe statutaire dont la mission est de protéger le patrimoine de l’Etat », a déclaré le porte-parole de la marine, le capitaine Obiora Medani, pour justifier les patrouilles navales.

La marine nationale a réussi à mettre fin au siphonage du pétrole, un trafic qui, de l’avis des autorités nigérianes, a constitué la principale source de financement des activités des milices présentes dans la région du delta.

« Comme les voleurs de pétrole brut se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient plus poursuivre ce trafic, ils se sont alors tournés vers la prise d’otage pour exiger des rançons », a fait remarquer le capitaine Medani. « Il s’agit là d’une nouvelle dérive que nous comptons stopper très rapidement. »

Plus de 60 travailleurs expatriés de l’industrie pétrolière ont été kidnappés dans la région du delta en 2006. La plupart d’entre eux ont été libérés après le versement d’une rançon, ont révélé certaines sources proches du secteur pétrolier.

Il arrive aussi que la marine interdise aux villageois de naviguer entre les criques et sur les voies d’eau qui sillonnent la région.

« Les soldats nous sont toujours hostiles. Ils nous accusent de soutenir les « miliciens armés », se désole Thankgod Angadega, un pêcheur du village de Sangana.

Certains « miliciens armés » combattent l’armée, explique M. Angadega, mais beaucoup d’entre eux sont des criminels qui n’hésitent pas à nous dépouiller et à nous tuer lorsque nous empruntons les voies d’eau.

Des communautés prises au piège

Confrontés aux vicissitudes de la vie quotidienne, beaucoup de jeunes villageois ont rejoint les milices et les groupes armés, explique M. Angadega.

D’un côté, il y a les groupes armés, reconnaissables à leur tenue noire et à leur bandeau rouge. Ils se sont partagés le contrôle de la région du delta et terrorisent les populations locales, a indiqué la journaliste Ibiba Don Pedro.

« Ils ont indiscutablement une ferme emprise sur les communautés du delta », explique la journaliste.

De l’autre côté, il y a l’armée. Des soldats qui ont détruit des communautés entières en tuant des jeunes et des membres de ces communautés, en violant des femmes et en pillant les biens des habitants. Et leurs interventions militaires sont souvent des actions de représailles menées contre les miliciens qui ont tué des soldats.

En septembre dernier, des miliciens ont attaqué un bar fréquenté par des expatriés travaillant dans le secteur pétrolier, près d’Aker Base, un bidonville de Port Harcourt, la capitale du pétrole du Nigeria. Les assaillants ont pris en otage un italien et tué le commandant de la base militaire.

En représailles, les soldats ont arrosé d’essence les maisons du bidonville d’Aker Base avant d’y mettre le feu, on rapporté des témoins. Selon le CEHRD, près de 1 500 baraques, abritant plus de 3 000 personnes, ont ainsi été ravagées par les flammes.

« Les soldats nous ont fait sortir des maisons puis y ont mis le feu », raconte Caroline Mathias, une mère de 29 ans habitant Aker Base. A en croire d’autres témoignages, les sapeurs pompiers sont arrivés sur les lieux pour éteindre l’incendie, mais les soldats s’y sont opposés.

Pour les autorités militaires, qui ont démenti ces allégations, ce sont plutôt les miliciens qui ont mis le feu aux maisons avant de s’enfuir.



This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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