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Les fistules : un problème de pauvreté et d’éducation

Khady Sow est une jeune fille comme toutes les autres. On dit qu’elle a 17 ans mais elle semble pourtant bien plus jeune. Elle est petite et délicate, ses cheveux sont tressés et elle porte à son cou un collier de perles multicolores auquel est suspendue une petite fiole d’un parfum épicé, qu’elle porte à des occasions spéciales.

Même si elle ressemble à n’importe quelle adolescente, cette jeune Sénégalaise, originaire du petit village de Keur Guiirene dans la région de Tambacounda, a déjà une longue histoire derrière elle. Mariée depuis environ deux ans à un jeune berger, elle a perdu son premier enfant, une petite fille qui n’a pas survécu aux longues heures de travail qui ont précédé l’accouchement.

Depuis ce malheureux évènement, Khady est devenue incontinente puisqu’elle est incapable de contrôler l’écoulement de son urine et de ses selles à cause d’une fistule vésico-rectale.

« Quand j’ai perdu mon bébé j’étais très triste », confiait Khady. « Et quand j’ai eu la fistule, j’étais comme dépassée et j’avais très honte. Je ne savais pas ce qui se passait, je ne savais même pas que c’était à cause de l’accouchement ».

La fistule est une maladie souvent méconnue et considérée comme honteuse. Elle est causée par une pression prolongée de la tête du bébé sur le bassin de la mère lors d’une complication de l’accouchement, ce qui créé une lésion des tissus. Si la fistule se développe entre vagin et vessie, la femme perd le contrôle de l’écoulement de l’urine et, si elle est située entre le vagin et le rectum, le contrôle de la défécation.

Selon les statistiques de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), près de deux millions de femmes dans les pays en voie de développement souffrent de fistules et 50 000 à 100 000 nouveaux cas sont découverts chaque année dans le monde.
Mais la fistule est principalement répandue dans les communautés pauvres d'Afrique subsaharienne et d'Asie.

Les experts de l'OMS estiment que dans les zones de forte mortalité maternelle, pour 1 000 naissances vivantes, deux à trois femmes font une fistule.

En Afrique de l’Ouest, les taux de mortalité maternelle sont les plus élevés au monde. Et au Sénégal, Tambacounda est la région du pays qui présente le taux le plus élevé, avec 1 200 décès pour 100 000 naissances vivantes, comparée à la moyenne nationale qui est de 510 décès.

Traditions et pauvreté à l’origine des fistules

Khady n’aurait probablement pas perdu son enfant et développé une fistule si elle avait été évacuée à temps vers un établissement hospitalier. Une simple césarienne effectuée à temps lui aurait épargné cette maladie handicapante liée à l’accouchement.

Mais dans la région de Tambacounda et dans la plupart des villages africains, les accouchements se font à la maison et en cas de complication, les femmes sont rarement transportées dans des centres de maternité.

Tambacounda, avec son relief accidenté, est la région la plus vaste du Sénégal. Le réseau routier est constitué de pistes quasi impraticables et les quelques rares routes bitumées sont en très mauvais état. En outre, pendant la période d’hivernage, les problèmes de transport sont encore plus aigus.

« Pendant la période des pluies, plusieurs villages sont coupés du reste du monde, sans téléphone et sans route. On ne sait même pas ce qui se passe là-bas », explique le médecin chef du district de Tambacounda, le Dr Bassirou Ndir, qui est installé dans la région depuis plus de sept ans maintenant.

Il n’est pas rare que les femmes souffrantes soient transportées à vélo ou sur un hamac jusqu’à la route principale où parfois un seul véhicule passe dans la journée, déplore-t-il.

La région connaît également de nombreux problèmes liés au manque de personnel médical.

« Le personnel est concentré à Dakar, là où il n’y a pas beaucoup de problèmes. Ici, nous avons plusieurs problèmes et il n’y a personne », explique Mme Doussou Samoura, sage-femme depuis 1992 au Centre de référence de Tambacounda.

Certaines pratiques traditionnelles comme les mutilations génitales féminines (MGF), notamment l'infibulation, ou couture du vagin, peuvent également être des facteurs contribuant directement ou indirectement à la fistule et aux complications lors de l’accouchement.

La région de Tambacounda, voisine de la Guinée, du Mali, de la Mauritanie et de la Gambie, est un lieu de brassage ethnique et culturel où certaines pratiques peuvent être préjudiciables à la santé des femmes.

Ainsi, chez les Mandingues – un important groupe ethnique du Sénégal oriental, l’accouchement est perçu comme une combat entre la vie et la mort que la femme doit mener toute seule.
« C’est un passage important pour la femme et elle doit montrer du courage. Elle sera mal vue si elle demande de l’aide », explique Babacar Mané, expert en santé maternelle pour le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) à Tambacounda.

Et malgré les risques pour la santé des femmes, ces pratiques restent encore ancrées dans les mœurs. « Aujourd’hui il faut rompre avec les coutumes. Garder les bonnes, mais rompre avec les mauvaises », déclare Mme Raby Cissé, Présidente de la Fédération des groupements de promotion féminine. « On ne veut plus de femmes qui meurent en accouchant, plus de fistule. Ces maux gangrènent notre développement », lance-t-elle d’une voix décidée.

[Senegal] Trois représentantes d'organisation féminine. [Date picture taken: 08/10/2006]
Trois représentantes d'organisation féminine

Seule l’éducation et la sensibilisation pourraient amener les communautés à changer de comportement. Mme Oumou Diallo, Présidente régionale des femmes élues locales de Tambacounda revenait d’ailleurs d’une tournée dans trente-cinq communautés rurales pour sensibiliser la population aux dangers des mariages précoces, très répandus dans la cette région du Sénégal.

Culturellement, cette pratique permet de garantir la virginité de la jeune fille et de sauver l’honneur de la famille. Mais ces mariages donnent nécessairement lieu à des rapports sexuels et des grossesses précoces et, trop souvent, à des graves complications lors de l’accouchement.

Des solutions simples mais toujours inaccessibles

Le renforcement des structures de santé, l’amélioration des infrastructures routières, l’éducation des filles, le respect des droits de la femme et la réduction de la pauvreté sont autant de mesures susceptibles de prévenir le développement de la fistule.

Mais lorsqu’une femme est affligée de cette maladie, la chirurgie peut traiter avec succès 80 à 90 pour cent des cas et permet ainsi aux femmes de retrouver une vie normale au sein de leur communauté.

Le Dr Sogo Milogo est chirurgien à l’hôpital régional de Tambacounda depuis 1998. Pour sa part, il traite environ 15 cas de fistules par an, un bien petit nombre par rapport à l’étendue estimée du problème dans cette région, ce qui démontre une fois de plus les problèmes d’accessibilité aux soins.

Et certaines femmes attendent trop longtemps avant de venir le consulter, faute d’argent ou préférant d’abord aller vers le marabout ou les médecines traditionnelles. Il a traité une jeune Gambienne de 16 ans venue au Sénégal pour se faire soigner avec son père.

« Quand elle est arrivée, elle était très maigre et très très infectée. Tout son vagin était nécrosé. J’ai dû lui faire une reconstruction vaginale avec la peau des fesses et lui enlever l’utérus. L’opération a duré 12 heures ».

Une opération pour une fistule dure généralement une vingtaine de minutes et coûte entre 150 à 200 dollars américains au Sénégal.

La jeune Khady a aussi été opérée par le Dr Milogo. Elle a eu de la chance car elle a pu bénéficier de l’aide du comité de santé de Koumpentoum qui a payé ses antibiotiques, l’intervention chirurgicale ayant été prise en charge par l’UNFPA. Sans cette aide financière, elle n’aurait pas eu accès aux soins.

Khady a subi trois opérations pour sa fistule vésico-rectale et une quatrième est prévue.

Après cette quatrième opération, Khady espère qu’elle sera enfin guérie.


This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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