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D’anciens prisonniers racontent leur calvaire dans les geôles d’Hissène Habré

La veille de son départ pour l’Europe où il devait poursuivre ses études universitaires, Clément Abaifouta a été jeté dans une geôle par les hommes de main d’Hissène Habré, l’ancien dirigeant tchadien. Quatre années durant, selon, ses dires, au lieu de suivre des cours à l’université, il a creusé les tombes de ceux que la police d’Habré avait exécutés.

Soupçonné d’appartenir à un mouvement rebelle qu’il s’apprêtait à rejoindre, le jeune homme a toujours nié les accusations formulées à son encontre, en dépit des fortes pressions exercées contre lui. « Et j’en ai pris pour quatre ans de prison ».

Il s’est alors retrouvé dans une cellule de deux ou trois mètres carrés qu’il a partagée avec une centaines d’autres prisonniers. « Nous avions pratiquement rien à manger. Ma famille ne savait rien de moi, et moi rien d’elle », a t-il déclaré à IRIN, depuis Dakar, la capitale sénégalaise.

« Dans cette prison, tout était fait pour casser les gens et les tuer ».

Un prisonnier a été exécuté alors qu’il essayait de boire de l’eau, se rappelle t-il. « Parce qu’il n’avait pas demandé la permission de boire ».

La récente arrestation de M. Habré, accusé par les autorités sénégalaises d’avoir torturé et assassiné des dizaines de milliers de personnes, a ressuscité les espoirs des anciens prisonniers politiques qui demandent que justice leur soit rendue. Mais ils ne laisseront libre cours à leur joie que le jour où l’ancien président sera effectivement jugé.

La liberté dont jouit M. Habré accable M. Abaifouta, qui se dit constamment fatigué, malade, et avoue être incapable de travailler plus de trois ou quatre heures d’affilée depuis sa sortie de prison.

« Aujourd’hui, je suis un home brisé, mais il est libre ».

Dans les prochains jours, la justice sénégalaise devra juger de la recevabilité de la demande d’extradition formulée par un tribunal belge qui a émis, le 19 septembre dernier, un mandat d’arrêt international contre Hissène Habré en vertu de la loi belge de « compétence universelle ». Si la cour juge la demande recevable, le président Abdoualye Wade devra alors signer le décret d’extradition de M. Habré vers la Belgique.

Djimadoumadji N’garkete Bainde, l’un des Tchadiens qui ont déposé une plainte contre M. Habré en Belgique en 2001, affirme que le régime de l’ancien président est responsable de la mort de 29 membres de sa famille.

Il a précisé que l’une de ses cousines, qui vit dans la capitale tchadienne, N’djaména, rencontre encore parfois certains de ses tortionnaires.

« Quatre hommes de main de Habré l’ont violé sur le cadavre de son père », a-t-il déclaré.

« Habré a brûlé des villages entiers et contaminé des puits. Il a armé des enfants de huit ans à peine » a t-il dit depuis Liège, en Belgique, où il est directeur d’un centre pour la jeunesse africaine.

En 1992, la Commission réconciliation et vérité du Tchad a accusé le gouvernement Habré – au pouvoir de 1982 à 1990- d’avoir assassiné et torturé 40 000 personnes. Habré est également accusé de détournement de fonds publics.

Selon un rapport de Human Rights Watch, qui travaille depuis des années avec des victimes de torture au Tchad, les méthodes de torture utilisées par le régime incluaient l’introduction d’un pot d’échappement dans la bouche d’une personne avant de mettre en marche le moteur, et l’administration d’électrochocs.

Les victimes présumées de M. Habré n’étaient pas toutes tchadiennes. Ainsi, M. Abaifouta affirme avoir rencontré des détenus originaires du Cameroun, du Mali, du Sénégal, du Soudan et du Togo.

Abdourahmane Gueye, un Sénégalais qui a été incarcéré dans une prison tchadienne pendant près de sept mois, a accusé M. Habré de l’avoir dépossédé de tout, y compris de son gagne pain et son meilleur ami.

Gueye était un commerçant de Bangui, la capitale de la République centrafricaine voisine, qui fut mis en détention par le gouvernement au cours d’un voyage d’affaires au Tchad en 1987, en compagnie de son associé et ami, Demba Gaye.
Selon Gueye, ils furent séparés alors qu’ils remplissaient des formalités à l’aéroport de N’djamena.

« C’était la dernière fois que je voyais Demba Gaye ».

C’est quelques mois plus tard, alors qu’il était toujours incarcéré, que Gueye a appris par l’entremise d’Abaifouta, l’un de ses compagnons de cellule, que son ami était mort en détention.

Gueye affirme être tombé gravement malade en prison. Et c’est l’intervention de diplomates sénégalais et de l’ancien président Abdou Diouf qui l’aurait sauvé, a-t-il indiqué à IRIN.

L’accusant d’être un espion à la solde de la Libye, des agents de sécurité tchadiens lui ont tendu une page vierge, et lui ont ordonné de signer la partie inférieure, se souvient ce dernier. « Evidemment, j’ai refusé », a-t-il déclaré. « Ils ont mis le papier de côté puis m’ont lance : ‘Tu verras’ ».

« Heureusement, je n’ai pas été torturé, mais Hissène Habré a fait des choses atroces au peuple tchadien. J’ai vu des Tchadiens torturés. J’en ai vu qu’on emmenait pour être exécutés ».

« Tourner la sombre page »

Le gouvernement du président Idriss Déby, qui s’efforce actuellement de contenir les dissensions au sein de ses forces armées, a déclaré dans un communiqué mercredi qu’il était temps que le Tchad tourne la page de la « tragique période » de l’ère Habré.

« Le jugement de Hissène Habre n’aura un sens que s’il permet au peuple tchadien de tourner définitivement la page sombre de son histoire et de rendre justice aux victimes et à leurs ayants droit ». Le communiqué fait également remarquer que les gens doivent tirer les leçons de l’affaire Habré « pour préserver le pays du retour à la dictature ou des moyens utilisés par Hissène Habré pendant son règne ».

Nombre de hauts fonctionnaires de l’ère Habré ont maintenant des postes au sein du gouvernement de Déby, qui était lui-même un conseiller de l’ancien président avant qu’il n’accède au pouvoir à la faveur d’un coup d’état en 1990.

Les victimes attendent anxieusement la décision du Sénégal

Selon Bainde, les victimes attendent anxieusement la décision du Sénégal.

« Le Sénégal ne doit du tout considérer qu’il est innocent, et le protéger ….Si le Sénégal refuse son extradition, nous seront tous abattus ».

Pour Abaifouta, le peuple sénégalais ne doit pas se laisser aveugler par les dons dont l’ancien dirigeant inonde ses frères musulmans de Dakar, et doit comprendre qu’il n’est pas le bon musulman que certains imaginent.

« C’est un criminel – qui n’a pas d’égal. La ‘téranga’ du Sénégal a complètement été abusée par Hissène Habré », Abaifouta a déclaré, en recourant au vocable sénégalais qui signifie hospitalité. « Le people sénégalais doit se dire : ‘plus jamais ; nous ne laisserons plus abuser de notre téranga en accordant l’asile à un criminel’ ».

« Le président Wade doit sauver l’honneur du peuple africain ».

This article was produced by IRIN News while it was part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. Please send queries on copyright or liability to the UN. For more information: https://shop.un.org/rights-permissions

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