Debout, au milieu de rangées de pirogues alignées devant le marché aux poissons de Dakar, Samba Sène scrute nerveusement l’horizon en attendant le retour de son jeune frère parti en mer depuis quelques jours.
« La pêche cette année n’a pas été aussi bonne que les années précédentes », explique-t-il, vêtu d’un boubou dont la blancheur contraste nettement avec les pirogues peintes aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Mais que pense-t-il du projet du gouvernement d’investir plus massivement dans l’aquaculture ? Cette question semble surprendre M. Sène. Pour avoir pratiqué la pêche en mer pendant plus de vingt ans, il sait bien ce que vivre des produits de la pêche signifie, et l’idée de créer des fermes piscicoles est toute nouvelle pour lui.
Pour le gouvernement du Sénégal en revanche, il s’agit d’une priorité de l’Etat. Conscientes que les réserves de poissons de l’Afrique de l’ouest s’amenuisent, les autorités sénégalaises pensent que l’aquaculture peut être une solution à ce problème.
« Si l’aquaculture se développe, les gens laisseront la mer se reposer pendant quelques temps » explique Matar Diouf, directeur de la pêche et de l’aquaculture au ministère sénégalais de l’Economie maritime.
Ce projet fait écho au communiqué final de la conférence d’Abuja sur la pêche et l’aquaculture durables en Afrique, « Du poisson pour tous A l’issue de cette conférence de quatre jours, les gouvernements africains ont unanimement appelé à une augmentation du nombre de fermes piscicoles pour fournir des sources de protéines bon marché aux pays confrontés à la pauvreté chronique et à la malnutrition. Au Sénégal, par exemple, le poisson fournit pour une bonne part les protéines contenues dans l’alimentation de la population.
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| Marché aux poissons de Dakar |
L’augmentation des fermes piscicoles inquiète les défenseurs de la nature
A en croire le WorldFish Centre, le poisson, en raison de son coût abordable, est aussi un produit que toutes les couches sociales peuvent se procurer. Contrairement à d’autres aliments à forte teneur protéinique, il se partage plus équitablement entre les membres d’une famille et peut offrir une source de revenu et une certaine indépendance financière aux femmes qui constituent le gros de la main d’œuvre utilisée dans le traitement et de la vente du poisson.
Pour cette ONG malaisienne, des investissements plus importants doivent être consentis pour développer l’aquaculture en Afrique. En outre, l’ONG considère qu’il faudra créer 267 fois plus de fermes piscicoles pour couvrir les besoins en poisson du continent dans les 15 prochaines années.
Mais tout le monde n’est pas convaincu de tous les avantages qu’on prête à l’aquaculture.
Haidar El Ali, président de l’ Océanium, l’agence de protection de la nature basée à Dakar, s’inquiète du fait que l’aquaculture peut aggraver la situation actuelle en polluant la mer et les lagunes avec des antibiotiques et des déchets.
« Cela peut fonctionner si l’activité est très bien réglementée », explique-t-il ; « ce qui n’est généralement pas le cas en Afrique ».
Selon lui, l’état inquiétant des réserves de poisson dans la région s’explique par la mauvaise gestion des ressources halieutiques. Il est préférable de mieux gérer les stocks actuels que d’en créer de nouveaux artificiellement. « Ces supposées méthodes développées ne sont pas naturelles », a-t-il ajouté. « Nos priorités sont pensées ailleurs ».
Cette technique d’élevage de poissons dans un environnement contrôlé s’est développé de manière significative ces dernières années et représente actuellement près de 38 pour cent de la production mondiale, même si en Afrique elle ne correspond qu’à deux pour cent. Les fermes piscicoles sont de toutes les tailles, grandes ou petites, et peuvent être installées en mer ou dans n’importe quel cours d’eau.
La protection des réserves de poisson
Bien que les défenseurs sénégalais de la nature aient approuvé, dans le principe, la décision du gouvernement de réglementer le volume des prises en imposant un permis de pêche aux propriétaires de pirogues à compter du mois prochain, « il y a une montagne entre une résolution et son application », explique M. El Ali.
Et même si le gouvernement respecte ses engagements, M. El Ali pense que l’Etat doit faire plus. Il devra revoir en priorité les accords de pêche signés avec la Communauté européenne, des conventions que le Programme des Nations unies juge non viables dans son dernier rapport sur le développement humain publié ce mois-ci.
Ces conventions accordent aux pêcheurs européens des droits de pêche illimités dans les eaux territoriales sénégalaises en échange de 64 millions de dollars, indique le rapport.
Bien que l’aquaculture soit une source potentielle de revenu et de nourriture pour beaucoup de personnes, elle n’est pas nécessairement une solution durable, explique Paul Siegel, conseiller technique pour la conservation marine et côtière de World Wildlife Fund (WWF) pour l’Afrique et l’Océan indien. « On ne peut pas dire qu’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise chose », a-t-il déclaré.
S’il n’a pas d’opinion précise sur le bien-fondé de l’aquaculture, son avis est plus tranché en revanche lorsqu’il s’agit de certaines pratiques.
L’introduction de certaines espèces étrangères, comme le prévoit le Sénégal, et de certaines variétés de crevettes et de carpes est sans aucun doute une mauvaise initiative. « Dans de nombreux endroits les espèces introduites ont causé d’innombrables dégâts », a expliqué M. Siegel.
Et même les poissons locaux posent problèmes. Au Sénégal, beaucoup d’espèces proposées sont des poissons carnassiers, ce qui signifie qu’ils mangent bien plus d’aliments qu’ils n’en fournissent. En conséquence, l’élevage d’une quantité importante de ces espèces peut en fait contribuer à réduire les réserves de poissons de mer.
Par ailleurs, les poissons élevés dans un environnement confiné les rendent plus vulnérables aux maladies et des antibiotiques leur sont souvent administrés. L’eau des basins doit être vidée pour la maintenir propre et ces opérations, malheureusement, impliquent l’utilisation de produits chimiques qui se répandent aussi dans un environnement plus ouvert. De telles pratiques ont des effets secondaires sur la santé des habitants qui peuvent développer une résistance aux antibiotiques et devenir plus vulnérables à des maladies potentiellement mortelles.
Plus fermes piscicoles pour plus de chômage ?
A toutes ces considérations viennent s’ajouter bien sûr le problème de l’emploi. Si la campagne pour le développement de l’aquaculture semble pertinente, elle peut aussi signifier plus de chômage au sien de la communauté des 60 000 pêcheurs sénégalais.
Bien que M. Diouf n’envisage pas des pertes d’emplois significatives, ses explications sur les campagnes d’information et les mesures d’incitation visant à amener les pêcheurs à s’orienter vers d’autres activités sont plutôt floues.
Il reste à voir comment les personnes concernées réagiront à ces campagnes.
Quant au frère de M. Sène, il est rentré de sa pêche en mer. Avec son équipage, il s’emploie à ramener sur la berge leur pirogue et sa cargaison. Mais pour eux, tout au moins, toutes ces questions sur l’aquaculture ne sont pas leur préoccupation du moment.
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