"Les autorités ne peuvent pas nous obliger à aller travailler à l’intérieur du pays puisque nous n’avons aucun moyen de subsistance," a confié à IRIN Klomah Seblee, le président de l’association nationale des agents de santé. "Nous avons des familles et nous ne parvenons déjà pas subvenir à leurs besoins."
Selon Seblee, un agent de santé gagne un salaire mensuel de 10 à 25 dollars alors qu’un sac de riz de 50 kilos, l’alimentation de base, coûte au moins 22 dollars et parfois 30 dollars.
Les revendications salariales minent les efforts entrepris par les autorités pour restaurer des services de base dans les coins les plus reculés du Liberia où les premières élections d’après-guerre sont prévues en octobre prochain.
Dans un rapport publié la semaine dernière, l'organisation humanitaire Médecins sans Frontières (MSF) a indiqué que le Liberia faisait partie des 10 pays dont les besoins humanitaires ne sont pas correctement couverts et a prévenu que la population vivait encore dans une situation précaire plus d’un an après la fin de la guerre civile.
Les 14 années de conflit ont pris fin en août 2003 avec l’exil au Nigeria de l’ancien président Charles Taylor, ce qui a permis l’instauration d’un gouvernement de transition élargi.
Mais selon MSF, les soins de santé n’ont pas connu d’amélioration significative.
"Déjà rares dans les grandes villes, les soins médicaux n’existent pratiquement pas dans les zones rurales du pays," a indiqué MSF. "Actuellement, il n’y a que 30 médecins libériens pour une population de plus de 3 millions d’habitants."
Outre le secteur de la santé, l’association des fonctionnaires du Liberia, qui compte des enseignants et des employés de bureau parmi ses 65 000 membres, a aussi ses griefs.
"Le précédent gouvernement devait 18 mois d’arriérés de salaire aux fonctionnaires. Le gouvernement actuel nous avait assuré qu’il paierait les dettes dont il avait héritées. Mais jusqu’à présent, nos arriérés de salaire ne nous ont pas été payés," a indiqué le président de l’association, Jefferson Elliot.
"Pire, le maigre salaire que nous percevons de ce gouvernement n’est même pas payé à temps !" a poursuivi Elliot, animateur du piquet de grève organisé la semaine dernière devant le ministère des Finances.
Selon un membre du gouvernement, la marge de manœuvre de l’Etat est réduite en raison des ressources limitées du gouvernement.
"Nous avons hérité d’une dette colossale du précédent gouvernement et nous avons pris fonction à un moment où les caisses de l’Etat étaient presque vides," a-t-il dit " Le gouvernement actuel fait face à tant de revendications sectorielles que notre maigre budget ne peut satisfaire toutes ces revendications."
Toutefois, selon certains observateurs indépendants, les priorités du gouvernement sont biaisées.
Une commission d’experts des Nations unies qui a effectué une mission au Liberia a publié un rapport en décembre dernier qui accusait le gouvernement de mauvaise utilisation des fonds qui lui ont été affectés.
"Le gouvernement de transition a mal défini ses priorités dans son budget. 52 pour cent des fonds ont été affectés aux dépenses en personnel et 15 pour cent à la sécurité, alors que les forces de la MINUL sont les principales garantes de la sécurité nationale. Ces fonds auraient pu être investis dans la santé, l’éducation, l’approvisionnement en eau et la construction de routes," a indiqué la commission.
Le rapport de la commission a également souligné que le gouvernement dépensait les fonds sans en justifier les affectations.
"Le gouvernement de transition n’a pas préparé les comptes des deux précédents budgets... [et] il y a de grandes différences entre l’objectif pour lequel des crédits ont été votés par l’assemblée nationale et celui auquel les fonds ont été destinés en réalité," a indiqué le rapport.
Pour les fonctionnaires comme Seblee, la manière dont les finances publiques sont gérées par le gouvernement est écœurante.
Selon lui, les agents de santé devraient percevoir des primes en dollars, comme les ministres du gouvernement et les députés. Des employés du trésor ont révélé que, en plus de leur salaire, les membres du gouvernement perçoivent une indemnité mensuelle de 1 000 dollars. Seblee souhaitait que les autorités se serrent un peu la ceinture et augmentent le salaire des personnels du secteur médical afin qu’ils reprennent le travail.
"Nous savons que le gouvernement a les moyens de le faire. Ils se sont acheté des voitures qui valent très cher ! Alors que la vie de nos populations est en danger, les membres du gouvernement vivent dans le luxe !" s’est plaint Seblee.
Le chef du gouvernement de transition, le président Gyude Bryant, a confirmé publiquement qu’il disposait d’une enveloppe de 1 million de dollars pour acheter des jeeps blindées, malgré le parc de voitures blindées que le gouvernement a hérité du régime de Taylor. Et des sources proches du trésor ont indiqué à IRIN que 6 millions de dollars ont été dépensés pour l’acquisition de jeeps Cherokee et de limousines Daimler Chrysler destinées aux membres du gouvernement de transition.
Charles Bennie, un ancien membre du gouvernement de transition, a expliqué qu’il avait été démis de ses fonctions en fin 2004 pour avoir critiqué les dépenses du gouvernement.
"J’occupais un poste stratégique puisque je gérais les principales sources de revenue de l’Etat... Je sais que ceux qui ont la responsabilité de dépenser les deniers publics ne les investissent pas dans projets utiles aux citoyens," a indiqué à IRIN Bennie, un ancien membre du mouvement rebelle du LURD (Liberians United for Reconciliation and Democracy).
Ancien homme d’affaires, Bryant a rejeté à plusieurs reprises les accusations de corruption proférées à l’encontre de son gouvernement.
Mais la semaine dernière, il a annoncé qu’il mettrait sur pied un groupe de travail chargé d’identifier les membres corrompus et les pratiques délictueuses au sein du gouvernement. Des défenseurs des droits de l’homme, des responsables religieux, des représentants de partis politiques et des avocats siégeront dans cette commission et les Etats-Unis, l’allié historique du Liberia, ont dépêché une équipe d’experts financiers pour aider les autorités libériennes.
John Blaney, l’ambassadeur des Etats-Unis au Liberia, a indiqué à la presse que l’équipe d’experts sera affectée au ministère des Finances du Liberia, à la banque centrale et au département du budget.
Bryant a également promis de faire auditer les principales sources de revenu de l’Etat que sont la raffinerie de pétrole et le port autonome de Monrovia.
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